CONCLUSION
régions du ciel, rasa la terre; ce fut un génie de large envergure, qui vola très bas. Le principal intérêt qu'offre cette encyclopédie gigantesque, c’est plutôt de nous fournir un tableau aussi complet que possible de l’ancienne civilisation japonaise, à la veille de la révolution qui devait la transformer; ce document est sans prix; et si le génie de l'artiste devait être un jour oublié, le nom de l’illustrateur survivrait, attaché au souvenir d’une des plus grandes civilisations qui aient paru dans l’histoire universelle. Quant à son art, également grossier dans la conception et dans l'exécution, il ne saurait être comparé à celui des vieux maîtres classiques; mais si les fruits sont âpres, la racine est solide : faites une greffe heureuse sur cet arbre sauvage, et demain vous verrez jaillir une haute branche,
- jeune et belle, qui sera la gloire du jardin.
Il y avait en Chine un grand artiste (1) qui fut chargé par le Fils du Ciel de décorer une muraille de son palais. Il prit donc ses pinceaux, prépara ses couleurs et travailla longtemps, perdu dans la composition de son œuvre,
- derrière un rideau qui la cachait aux regards. Quand la
tâche fut finie et le voile arraché, l’empereur put contempler une scène glorieuse, où s’étalaient en plein relief des
montagnes, des forêts, desnuages, deshommes, des oiseaux,
toutes les choses de la nature. Comme il restait en admiration, l'artiste lui dit, le doigt tendu vers un certain endroit du paysage : « Voyez cette grotte sacrée au bas de la montagne : un esprit l’habite. » Puis il frappa des mains : la porte s’ouvrit. «Les magnificences de l'intérieur surpassent toute imagination, continua le peintre; permettezmoi de vous montrer lechemin, pour vous en faire contempler les merveilles. » Il entra le premier ; mais soudain,
(1) Cette légende est racontée de Vou-Taots (ou Gho Dôshi), le grand peintre chinois du vrne siècle. (Cf. p. 22.)
348 ÉTUDE SUR HOKSAÏ -
la porte se referma derrière lui, et on ne le revit plus jamais. Comme ce peintre chinois, Hoksaï a fait un immense tableau pour son souverainet son grand admirateur, le peuple ; dans ce tableau, mieux que dans tous les chefsd'œuvre de la Chine, on pouvait voir la nature et ses êtres, les hommes et leurs mœurs en plein relief; ilsy ouvrait une caverne obscure, où luisaient vaguement les mystérieux trésors des pays de l'Ouest. L'artiste y entra, et S'y perdit ; et depuis lors, c’est en vain que ses disciples ont interrogé la porte inexorable. Mais un jour viendra où un autre magicien, plus puissant encore que le grand initiateur, s’avancera du milieu de la foule en face du sanctuaire fermé, et frappera des mains avec une autorité souveraine : l'esprit apparaîtra sur le seuil, incliné devant son maître, et lui livrera passage ; cette fois, après les heures de l'attente, on verra l'artiste sortir de la caverne en vainqueur, les plis de sa toge tout débordants de richesses qu'il répandra magnifiquement sur le peuple, et quarante millions d'hommes se partageront ses trésors.
Vo Er Lu:
en Sorbonne, le 7 mai 1896, par le Doyen de la Faculté des Lettres de Paris,