‹ Étude sur HokusaiChapitre 4 sur 33 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Lorsque vous entrez au Japon par la voie de la Mer Intérieure, votre première impression est que vous abor- dez un pays d’une beauté tout hellénique. Vous vous êtes éveillé, à la pointe du jour, dans le détroit de Shimonocéki, et devant vous s'ouvre une féerie divine. Paisiblement, le paquebotavance sur les eaux tranquilles, à travers des milliers d’ilots, entre les deux longues rangées d'îles principales qui arrêtent les vents extérieurs. Le ciel est pur, sans un nuage; la mer est calme, à peine ridée par les caresses d’une légère brise tiède; on n’entend quele frais clapotis des petites vagues qui de toutes parts baisent des rivages amis. Autour de vous, tout est bleu, d’un bleu léger, aérien, splendide; l’azur de l'atmosphère répond à l’azur des eaux; l'archipel entier se baigne dans la lumière matinale. Plus loin, sur les rives, c’est le vert qui règne, un vert très clair, très doux, séduisant pour le regard ; son tendre éclat s’atténue encore sous les teintes dorées qui peu à peu le recouvrent, aux flancs des collines ; et sur les crêtes des montagnes lointaines, que la transparence

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de l'air fait paraître toutes proches, c’est à peine si vous voyez se poser, délicatement, les premières rougeurs de l'aurore. Dans tout ce décor, rien de dur, de brutal, d’éblouissant pour les yeux; tout est discret, la blancheur des rochers, lafine verdure des prairies, le chaste rose dont se glacent les cimes; et tout se fond dans une symphonie exquise, qu’enveloppe et transforme le ton idéal et souverain, le grand enchanteur, le bleu céleste. Contemplez maintenant, çà et là, ces gais bateaux de pêcheurs qui errent autour des rochers, ces îlots où se dresse un petit temple élevé aux génies de la nature, ces villages charmants tapis aux creux des rives découpées, avec leurs maisons nettes et le bon sourire des habitants sur les portes : la vie du peuple vous apparaît déjà, dans son activité sans hâte, son éternelle joie enfantine, son naturalisme léger ; et sous ces beaux corps demi-nus, où éclate une noblesse humaine disparue de nos froides contrées, vous devinez l'âme de cette race amoureuse de pureté, de propreté, de beauté, de grâce simple et sobre en toutes choses. Vous entrez au Japon, et vous rêvez que les dieux vous ont donné le bonheur de voir l’ancienne Grèce ressuscitée.

Cette impression se confirme encore si, voyageant dans l'intérieur du pays, vous observez de près les hommes qu'a nourris cette terre de délices. IL faut avoir vécu longtemps parmi eux pour comprendre quel admirable équilibre de l'âme et du corps, quelle saine harmonie morale, quelle rare perfection de l'humanité normale et mesurée le sol et le climat ont produits en les formant. La natureleur souriait : ils ont souri à la nature; c'est le secret de leur vieille religion, de leur conception générale du monde, de leur état d’esprit essentiel, fondamental. Tout de suite, ils

sont allés, confiants, à cette bonne mère qui leur tendait les bras ; ils lui ont été reconnaissants de ses bienfaits et de sa beauté ; ils l'ont admirée et ils l'ont aimée. Un sol fertile leur offrait ses fruits : une mer féconde, ses poissons innombrables ; ils ne sentaient pas le besoin de se nourrir de viandes comme les hommes de l'Occident brumeux : ils ont gratté la terre et jeté leurs filets, et l’alimentation égère à laquelle ils sont restés fidèles leur a fait, à la longue, ce tempérament tranquille, doux, modéré, éloigné de tout excès dans le bien comme dans le mal, qui est une de leurs faiblesses et une de leurs forces. En même temps, ils regardaient autour d'eux; ils se voyaient environnés de splendeurs ; ils ont compris le charme secret des paysages, des saisons, des fleurs, et c’est dans ce spectacle divin qu’ils ont mis la plus grande fête de leurs âmes. L'antique religion shinntoïste (1) n’est que l'expression, pure et grave, de ce naturalisme initial. Point de dogmes : rien que des légendes naïves, où l'humain et le divin se confondent, où les dieux et les héros apparaissent comme des êtres de même nature, où toutse ramène en somme à un vague sentiment de reconnaissance respectueuse pour les grandes forces du monde physique et pour les ancêtres impériaux. Point de morale : soyez fidèles au pouvoir établi, et suivez les instincts spontanés de votre cœur. Point de culte enfin : rien que des temples vides (2), sans

(4) Shinntô, mot chinois qui signifie la Voie des Dieux, et qui fut adopté après l'introduction du bouddhisme, au vie siècle, pour distinguer l’ancienne religion de la nouvelle (Boutsdô, la Voie du Bouddha); auparavant, la religion nationale n’avait pas de nom particulier.

(2) Les miya. (Nous n’ajoutons pas aux mots japonais l’s du pluriel, qui pourrait faire naître quelques doutes sur leur vraie prononciation.)

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idoles, sans autre symbole de la divinité qu’un miroir, souvent sans prêtres, en tout cas sans offices obligatoires, dressés çà et là dans la campagne lumineuse, derrière un grand arc de triomphe (1) où se reposent les oiseaux du ciel. Re

Cet amour profond de la nature, qui a donné au Japon

sa religion nationale, a été aussi la source vive de son art. Un ciel clément, une terre souriante, une vie facile produisent fatalement, chez une race bien douée, par la répétition éternelle des mêmes impressions, un ensemble de sensations fines et douces qui constitue l’état d’âme normal du peuple; l'esprit sans cesse pénétré par la nature, s’unit à elle, limite, lareproduit peu à peu; il divinise ses puissances bienveillantes, il veut retracer l'image de sés beautés visibles ; la religion et l’art naissent de concert. Au fond, qu'est-ce que l’art d’un peuple, sinon sa religion ou sa philosophie devenue sensible ? Où est le fondement de sa culture nationale, sinon dans la conception générale qu’il se fait de l’univers ? Les différences de races n’ont de valeur qu'autant qu’elles expriment ces oppositions religieuses. Ce n’est point parce quenous appartenons à la race blanche et les Japonais à la race jaune que notre art se distingue du leur; c’est parce que nous sommes chrétiens, eux naturalistes, et si un Grec ancien revenait au monde, il trouverait en eux des frères, en nous des étrangers. Nos âmes d’Européens, en dépit de l'esprit moderne, ont encore pour sanctuaire la cathédrale gothique ; l'âme des Japonais, en dépit du bouddhisme, a toujours pour sanctuaire le temple shinntoïste ; c’est la vraie raison de l’abime qui sépare nos deux cultures, dans toutes leurs

(1) Le torü, ou Reposoir des oiseaux.

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