CHAPITRE II
Si vous traversez, dans la partie nord-est de l’immense Tôkiô, la joyeuse rivière Soumida, aux longs flots bleus bordés de cerisiers roses, vous entrez tout à coup dans un grand quartier désert, qui semble une nouvelle ville, tant il diffère des quartiers du centre par son aspect morne et abandonné. Là, très loin du palais impérial, cœur de la capitale, et des ministères, des légations, des édifices officiels de toute espèce qui l'entourent, loin des rues populeuses où circule la vie ardente des affaires, au delà de toutes les régions connues, vous vous trouvez perdu dans une vaste cité de province, mieux encore, dans un
(1) Sources : — Les œuvres de Hoksaï lui-même (surtout les préfaces). — Sa correspondance (conservée surtout par les libraires Kobayashi et Sanndô, descendants de deux fameux éditeurs du maître, et publiée en partie dans le Æatsshika Hoksai den, cité plus bas). — Divers ouvrages généraux, relatifs surtout à l'école vulgaire, notamment les suivants : Kogha bikô, ou Recueil de vieux dessins ; Fço ghadjinn den, ou Vies des peintres japonais ; Ghiçakssha riakouden, ou Vies abrégées des auteurs comiques; Mononohon saksha broui, ou Recueil de noms d'écrivains; Kôéki shioka djimmé rokou, ou Recueil pratique des noms de divers personnages; Jtchioua itchighenn, ou Un récit, une parole (Courte causerie) ; Daïgha sokshio saïzou, ou Diminutions de grands dessins; Aobon nemmpiô, ou Tableau chronologique des livres bleus; Ghôkcenn ézodshi mokrokshiou, ou Recueil de tables des matières des livres de dessins; Kaïgha sôshi, ou Recueil de dessins; Kioçaï.
village. Un réseau d'innombrables rues droites et claires, qui se coupent à angles réguliers et où s’alignent de petites maisons basses, en files illimitées ; dans ces rues, une solitude profonde, animée seulement, de loin en loin, par un agent de police qui s'ennuie au coin d’un carrefour, un traineur de voitures égaré, cheminant à vide, un bonze en grand costume qui se hâte vers la demeure d’un malade, deux fillettes jouant à la balle ou une potée d’enfants ébahis devant un montreur de marionnettes ; dans les maisons, aux façades de bois devenues grises de vieillesse, toujours le même groupe de deux ou trois figures indolentes, fumant la pipe autour d’un brasier presque éteint, ou, çà et là, pour varier cette monotonie, la boutique d’un marchand d’étoffe à dix sous le rouleau, d’un marchand de porcelaines à deux sous la pièce, d’un marchand des quatre saisons, l’'échoppe d’un serrurier ou d'un menuisier, la porte antique d’un vieux monastère ; en tout cela, aucune couleur vive, aucun bruit sonore, mais une teinte uniforme qui couvre tout, un perpétuel silence qui pèse sur tout, une vétusté qui serait triste,
ghadan, ou Causeries de Kioçaï sur le dessin. (Tous ces ouvrages sont rares et ne se trouvent que chez quelques amateurs; le Fco Ghadjinn den (édition de 1884) et le Kioçai ghadan sont même les seuls qu’on puisse consulter à la Bibliothèque impériale de Tôkiô.) — Le Dz6hô oukiyoé rouiko, ou Recueil de dessins de l’école vulgaire, augmenté. (Manuscrit précieux, mais très répandu, et dont la dernière révision est de la 1° année de l’ère Kôka, ou 1844.) La Katsshika Hoksai den, ou Vie de Katsshika Hoksaï, publiée chez l'éditeur Kobayashi par Jijima Handjiourd, avec préface de Sighéno Ehki, Tokiô, 26° année de Méji, ou 1893 (le seul ouvrage japonais sur Hoksaï qui se trouve en librairie). — Enfin, les témoignages de quelques rares vieillards, derniers survivants de l’époque de Hoksaï (surtout de MM. Yokata Baïghenn et Koshô Rôghi, qui furent de ses amis, et de MM. Shicé Sékiné et Tozaki, qui le connurent un peu).
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sans l'extrême propreté des rues, des maisons et des objets, une paix universelle qui serait lourde, sans l’invincible joie de cette race japonaise, toujours heureuse quand luit le soleil, un air de dénûment qui ferait pitié, si on ne savait que le vrai misérable est inconnu chez ces hommes sobres et simples, satisfaits quand ils ont mangé une tasse de riz et une rave confite, humé une tasse de thé et fumé une pincée de tabac doux; bref, un tranquille royaume populaire, endormi et reposé au flanc de la cité bruyante, et dont les derniers jardinets s'ouvrent sur les premières cultures dela campagne : telle est l’apparence de ce lointain quartier, celui de Hondjô (1). Si vous y pénétrez à quelque distance, vous pourrez rencontrerun certain endroit pareil à tout l’ensemble, sauf qu’il est peut-être plus mort, et reconnaissable à un étroit canal d’eau claire qui passe là, allongé au milieu d’une large rue désolée : cet endroit s'appelle « le lieu que divise le canal » (2) ; au bord du courant, quelques teinturiers lavent leurs étoffes, sans hâte ; des deux côtés, toujours les mêmes rangées de maisons basses, grises sous leurs toits noirs , avec leurs larges fenêtres de papier jauni par l'âge, et dans la profondeur, les mêmes ombres d'hommes tranquilles. C'est dans une de ces maisons, inconnue (3), que na-
(1) Hondjo-Kou.
(2) Ouari-ghéçouï.
(3) Nous avons vainement fait rechercher cette maison, dont les propriétaires actuels auraient peut-être pu fournir quelques souvenirs intéressants sur la vie de notre artiste; il est probable qu’elle aura été anéantie par un de ces incendies, si fréquents dans l’ancienne Eddo, qui dévoraient souvent des quartiers entiers et faisaient table rase, peu à peu, de toutes les parties dela ville; peut-être par l'immense incendie de 1845 (2: année de l'ère Kôka). |
quit (1) Katsshika Hoksaï (2), pendant l'automne de l’année 1760 (3).
L'aspect des lieux fait déjà présumer la condition sociale de la famille ; et, en effet, Hoksaï sortit du peuple. Son père, Nakajima Icé (4), était un fabricant de miroirs, fournisseur de la maison du shiôghoun ; peut-être avait-il quelque aisance; mais il n’en appartenait pas moins sûrement à une des plus modestes classes de l’époque, à
(1) On a prétendu qu’il était né dans une autre partie du quartier de Hondjô appelée Saroué; mais c’est une erreur, d’ailleurs sans importance, (Cf. note 4.)
(2) C’est le nom sous lequel il est le plus connu. (Cf. p. 57, n. 1; 20 C.)
(3) Neuvième mois de la dixième année de l’ère Hôréki (donc, entre e 9 octobre et le 8 novembre 1760). — On dit quelquefois qu’il naquit le 31 janvier 1759 (3e jour du 1% mois de la 9e année de l’ère Horéki) ; mais cette affirmation, qu'aucun document ne confirme, est au contraire démontrée fausse par une simple comparaison avec la date et l’âge où il mourut (en 1849, à 89 ans), et au surplus, un dessin du dieu Daïkoktenn, conservé par le libraire Kobayashi, porte, de la propre main de Hoksaï, la date de sa naissance, telle que nous l'avons indiquée. — Nous donnons la correspondance des dates japonaises et dés dates chrétiennes d’après les Japanese chronological tables (Tôkiô, 1880), de William Bramsen, qui a eu l’admirable patience de calculer ce difficile accord, jour par jour, en tenant compte de toutes les complications du calendrier lunaire et de toutes les difficultés historiques relatives au point de départ des ères, depuis le 2 février 645 de J.-C., — où l’ancien système de compter le temps par les règnes impériaux fut remplacé par le système des ères (nennghé), admis en Chine huit siècles auparavant (vers l’an 163 av. J.-C.), — jusqu’au 1% janvier 1873, — où le calendrier grégorien fut mis en vigueur au Japon, près de trois siècles après son adoption chez nous (1582).
(4) Presque tous les documents japonais sont d'accord sur ce point. — Ils nous apprennent aussi que Nakajima Icé habitait, lors de la naissance de Hoksaï, Hondjô ouari-ghéçouï, que de là il avait déménagé à Hondjô Matszakatchiô et que plus tard seulement il s'était transporté à Hondjô saroué. (Voy. le Kidoua bkan, ou Portraits des guerriers de
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ce petit monde d'artisans-artistes (1) dont on n’estimait que les œuvres, et que les hommes à deux sabres regardaient de si haut. Quant à sa mère, elle se rattachait par ses ancêtres à un des plus dramatiques souvenirs de l’histoire
l'ère Kiôoua, le Kéka bkan, ou Portraits des guerriers de l’ère Kôka, et le Kaë bkan, ou Portraits des guerriers de l’ère Kaé, ouvrages contenant des lettres où se trouvent indiquées les adresses successives du fabricant de miroirs.) — Cependant, on a prétendu que le vrai père de Hoksaï fut un nommé Kaouamoura, tout à fait inconnu d’ailleurs, et que Nakajima Icé ne fut que son père adoptif. Le seul argument sérieux sur lequel on fonde cette opinion (en mettant de côté un écrit très douteux attribué à une petite-fille de Hoksaï, Shiraï Tatchijô, cf. p. 117, n 4), c'est qu’une inscription du tombeau de Hoksaï le représente comme s’appelant « Kaouamoura Hoksaï ». (Cf. p. 115.) (Opinion de M. lijima, dans Katsshika Hoksaï den, vol. I, p. 70.) Mais, à supposer même qu'il n’y ait aucune erreur dans linscription d’une tombe qui ne fut élevée que par l’arrière-petit-fils de Hoksaï (Kacé Ejiro, — cf. p. 117, n. À), il me semble plus raisonnable d'admettre, tout au contraire, que Hoksaï, fils de Nakajima, fut adopté ensuite par ce Kaouamoura ; Car d'une part, Nakajima Icé peutavoir eu plusieurs fils (voy. p. 56, n. 1), et dans ce cas le don d’un enfant en adoption à un ami sans successeurs mâles était très fréquent; d'autre part, Hoksaï se maria et le nom de sa femme est resté inconnu : or, si celle-ci avait eu des frères, il est probable que l’un d’eux aurait perpétué le nom de la famille et qu’on le retrouverait encore aujourd’hui : il est donc naturel de supposer que le beau-père de Hoksaï n'avait pas de fils, cas auquel l'adoption de l’époux dans la famille de l'épouse était presque de rigueur; ces deux hypothèses se fortifient l’une l’autre et, tout en expliquant l'inscription funéraire, présentent l’avantage de s’accorder avec la tradition.
(4) Les miroirs japonais étaient des disques de métal, dont une face évidemment devait être polie, mais dont l’autre face présentait toujours une belle composition en relief, fleurs, oiseaux ou caractères chinois ; en outre, on les fabriquait souvent de manière à produire un effet magique, assez mystérieux, consistant en ce que la lumière du soleil, frappant le côté poli, faisait apparaître sur ce même côté poli les dessins du côté orné; dans tous les cas, cette industrie exigeait un véritable travail artistique.