EN AD LS À
nationale : car le jour où le fameux Kira avait été tué par les quarante-sept fidèles, vengeurs de leur jeune maitre (1), Kobayashi Héhatchirô était au nombre des braves qui moururent en défendant le vieux seigneur (2); or la mère
(4) Voy. Il partie, chap. 11, les Ancêtres.
(2) D’après le libraire Saïboun, Hoksaï raconta souvent à ses amis comment Héhatchirô, d’abord fidèle du gouverneur de Yonézaoua, puis devenu fidèle de Kira, mourut en combattant pour ce dernier, le jour de la grande vengeance ; il ajoutait que la fille de Hébatchirô, alors âgée de 7 ans, s'était réfugiée chez des parents après la ruine de la maison de Kira, que de là elle était passée à une autre maison par un mariage, et qu'alors une fille lui était née, qui devait être la mère de l'artiste. — Cependant, le Tôyô Kaïigha soshi, ou Recueil de dessins orientaux, rapportant le témoignage de Toôdô Riôoun, dont la grand’mère était amie de la mère de Hoksaï, prétend que celui-ci était en réalité petit-fils de Kira lui-même, dont la fille, âgée d’un an lors du massacre, avait été sauvée par une nourrice qui l’éleva comme sa propre enfant et la donna enfin en mariage à Nakajima Icé, A l’appui, on ajoute que Hoksaï ne voulait pas entendre parler des quarante-sept fidèles, et qu’il ne dessina jamais leurs exploits, Mais celte histoire ne nous paraît être qu’un conte de vieille grand’mère, inclinée à simplifier et à embellir les choses pour le charme du récit; les paroles de Hoksaï lui-même que nous avons rapportées ont évidemment un tout autre poids; d'autant plus qu’à considérer les dates, Hoksaï ne pourrait guère avoir été le petit-fils de Kira, mais seulement son arrière-petit-fils. Enfin, la tragédie en 2 volumes intitulée Tchousshinngoura hiakouari Kiôka, ou Rôles en vers pour l'histoire des 47 fidèles, mot à mot : du trésor des braves, écrite par le dramaturge Sakouragaoua Dzihi et publiée la 2e année de Kiôounn (1802, done probablement pour le centenaire de la fameuse vengeance), fut illustrée par Hoksaï (Voy. la préface de là pièce) ; l'ouvrage en 2 volumes intitulé Kanatéhon kôdjitsno bountshô, ou Récit moderne d’après l’histoire ancienne, composé de manière à pouvoir servir de modèle d'écriture, fait par Dannshiourd Emma à l’imitation de Tchousshinngoura, avec plusieurs allusions à Ouranoské et à Eémon, deux des braves d’Akao, et publié la 5° année de Bounnka (1808), fut illustrée par Hoksaï (Voy. aussi la préface); et la pièce bien connue intitulée Trhousshinngoura Djounidon ou les Douze actes de Tchousshinngoura, fut encore illustrée par Hoksai.
54 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
de Hoksaï était petite-fille de Héhatchirô, et ainsi on peut dire que quelques gouttes du sang des chevaliers d’autrefois coulaient dans les veines de notre artiste ; mais lorsqu'on songe à la condition si effacée de la femme japonaise (1), lorsqu'on pense surtout à la formidable chute qui entrainait tous les serviteurs d’une grande maison détruite, on comprend à quel état inférieur devait être tombée la pauvre petite-fille de l’ancien sujet des Kira, quand elle épousa Nakajima Icé. Hoksaï était donc bien du peuple, et si son père put lui transmettre quelque chose de son ardeur pour les arts, si sa mère put lui donner quelques germes de cette fierté qui devait être plus tard une des noblesses de sa vie, iln’en n’est pas moins certain qu'issu d’une famille vulgaire, élevé dans un milieu vulgaire, le fils du miroitier de Hondjà était d'avance prédestiné à cet art vulgaire qu'il allait bientôt illustrer.
De bonne heure, le petit Tokitarô (2)(c'était de ce nom d'enfant qu’on l'avait appelé) manifesta une rare intel-
(1) Condition effacée, mais non pas servile ou abjecte, comme on se l’imagine trop volontiers en Europe. La vraie femme japonaise n’est ni une esclave, ni une courtisane : c’est une enfant, toujours très pure et très délicate, souvent héroïque quand l’occasion s'en présente, dont le seul défaut, si c’en est un, consiste dans le respect absolu de l'homme, père, mari ou fils, et par suite, dans l’impossibilité de rêver, comme fille, épouse ou mère, l’exercice d'aucune influence directe sur le domaine éminent que le sexe mâle s’est réservé.
(2) Tokitard signifie : « premier-né mâle. » — IL est nécessaire de bien définir ici les expressions françaises que nous emploierons, au cours de ce livre, pour désigner les divers noms qu’un Japonais peut avoir. Nous appellerons : 1° nom de race, le sé ou kabané, espèce de nom de famille, très vieux, jadis aristocratique, aujourd’hui tombé dans le domaine commun et ne servant plus à rappeler que la famille, quelconque, dont on est originaire ; 20 nom de famille, le ouji ou
ligence. Il devait avoir des frères, ce qui lui permit de quitter, tout jeune encore, la maison paternelle pour suivre
miôji, nom plus récent, ne remontant qu’au moyen âge, et provenant d'ordinaire du nom du lieu que la famille habitait ; 3° prénom, deux sortes de noms que les Japonais distinguent, mais qui correspondent l’un et l’autre à peu près à notre nom de baptême : le dzokmiô ou tsousshi6,. qui tantôt signifie « premier mâle », « second mâle », « troisième mâle » et la suite, tantôt évoque le souvenir d’une ancienne profession (nous l’appellerons: prénom familier), et le nanori ou djiütsmiô, nom le plus solennel, le. plus personnel, le plus attaché à l'individu (nous l’appellerons : prénom, sans épithète) ; 4° surnom, le azana, qui est une sorte de sobriquet, mais d’un caractère honorable et élégant ; 5° nom de plume ou nom de pinceau, le ghô dont se parent les écrivains ou les artistes ; 6° nom d'auteur comique, le haïmiô ou ghaghô, variété du ghô qu'adoptent les écrivains ou les peintres pour leurs ouvrages comiques ; 7° nom de théâtre, le ghémiô que prennent les acteurs, les déclamateurs, les chanteuses et les danseuses ; 8° nom posthume shinntoïste, le okourina conféré aux empereurs et aux personnages fameux après leur mort; 9° nom posthume bouddhiste, le kômiô ou kaïmiô que chaque fidèle trépassé reçoit des prêtres bouddhistes ; 100 nom de femme, le petit nom gracieux qu’on donne aux jeunes filles. — A l’heure présente, un Japonais ne porte d'ordinaire que deux noms : un nom de famille, et un prénom choisi dans l’une des deux catégories que nous avons indiquées ; s’il est écrivain ou artiste, il y ajoute un nom de plume ou un nom de pinceau (nous employons ces deux expressions pour plus de clarté, bien qu’au Japon l’auteur et le peintre se servent du même instrument de travail). Mais autrefois, un homme portait des noms propres variés, dont quelquesuns changeaient à certaines transformations importantes de sa carrière ; s'il était écrivain ou artiste, il y joignait des noms de plume ou de pinceau plus ou moins nombreux, qu’il remplaçait souvent de la même manière ; et quand on songe aux perpétuelles transmissions de noms, entières ou partielles, qui étaient d'usage entre maîtres et disciples, on comprend toute la complexité de ce vieux système et l’extrême diffculté qu'éprouve tout critique, même japonais, pour se reconnaître en un tel dédale. — L'auteur de ce livre peut donner, d'expérience personnelle, et en prenant le cas le plus fréquent, celui de l'adoption avec ou sans mariage, nn curieux exemple de ces métamorphoses perpétuelles pendant une session d’examens à la Faculté de droit de
56 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
ses goûts et faire choix d’un métier (1). Il s'établit dans une autre partie de Hondjô (2), chez un graveur, changea
Tôkid, il se trouva un jour quelque peu embarrassé pour établir l’identité d'un candidat qui ne s'était pas contenté, comme bien d’autres, de changer de nom une ou deux fois au cours de ses études, mais qui en outre se présentait aux épreuves orales sous un nom tout différent de celui qu’il portait aux épreuves écrites ; dans l'intervalle, ce candidat avait changé de famille par une adoption. Transportez une petite difficulté de ce genre dans le passé, à un demi-siècle de distance seulement, multipliez-la par toutes les difficultés pareilles qui peuvent surgir à chaque génération intermédiaire, et vous aurez quelque idée de la facilité qu’offrent au Japon les recherches historiques. — C’est à des confusions de noms qu'il faut attribuer la plupart des erreurs dont sont remplis les ouvrages européens sur l’art japonais : les époques inexactes où on place les artistes, les parentés imaginaires qu’on leur attribue, les méprises continuelles entre les travaux des maîtres et ceux de leurs disciples, etc... Nous avons donc pris soin de rechercher, et d'indiquer dans ies notes de ce livre, ies noms précis de tous les artistes que nous y mentionnons.
(1) S'il avait été fils unique, il aurait dû, d'après les mœurs japonaises, rester chez son père ét lui succéder. — M. lijima (Xatsshika Hoksai den, vol. I, p. 3), pense cependant que Hoksaï n'avait ni frères ni sœurs, parce qu'on n’en vit point à son enterrement. Mais cette raison nous semble peu probante: car bien que Hoksaï fût l'aîné, ses frères et sœurs avaient pu mourir avant lui, la moyenne de la vie japonaise étant de beaucoup inférieure à l’âge avancé qu'il atteignit; et en admettant même qu'ils fussent encore vivants à l’époque de sa mort, on peut fort bien supposer, étant donnée la perpétuelle dispersion des membres des familles japonaises, qu’ils n’avaient pas été avertis assez {ôt pour assister aux funérailles. Au reste, si Hoksaï avait été fils unique, comment s’expliquerait-on qu’à l’heure présente sa tombe soit abandonnée, tandis que celle de Nakajima Icé est toujours l’objet du culte familial ? Or, voy. p. 114 et 121.
(2) Appelée Yokoami. — Cest le premier des nombreux déménagements de Hoksaï. IL devait habiter ensuite dans plusieurs autres parties encore du quartier de Hondjà (les adresses qu’on a conservées sont significatives : mmamitchi, chemin des chevaux, kajiyatchô, coin des forgerons, etc….), puis dans plusieurs régions du quartier d'Açaksa, voisin du précédent, puis dans les quartiers de Honnghô, de Koïshi-
LA VIE DE HOKSAÏ pH
son premier nom contre celui de Tetszô (1) et, à l’âge de
kaoua, plus proches du centre, sans compter les longs séjours qu’il fit dans diverses provinces. D’après l’ensemble des documents écrits (lettres, préfaces, etc.) et des témoignages oraux, on peut reconstituer à peu près cette série de dormniciles et compter au moins 93 déménagements successifs dans une vie de 89 ans. On nous dit même, dans le Koëki shiôka djimmé rokou, qu’il lui arriva de déménager trois fois dans une seule journée. Nous indiquerons plus loin (p. 441, n. 1), les raisons de cette bizarre habitude, qui a étonné tous les biographes. = (4) Tetszô voudrait dire, mot à mot, « dépôt de fer » ; c’est un prénom de fantaisie, choisi au petit bonheur, pour quelque raison futile. On changeait ainsi de nom, presque toujours, à un certain moment de l'enfance ou de la première jeunesse, de préférence à l’âge de quinze ans (ghembouk). — Nous allons rencontrer encoré bien des noms et bien des changements de noms dans la carrière de Hoksaï. En tenant compte de tous les documents écrits et de tous les renseignements oraux que nous avous pu recueillir, nous arrivons à la liste suivante : — 1° Noms de race : A, Foujiouara, débris de quelque ancien souvenir des origines lointaines de sa lignée ; B, un autre nom qui s'écrit Taméitchi, qui doit se prononcer logiquement Tamékaze et qu’on prononce d'habitude Taméits ; ce dernier nom devait se rattacher en quelque façon au précédent nom de race, car sur un dessin représentant un aigle et conservé par le libraire Kobayashi, on lit la signature suivante : « Sakino Hoksaï Ghakid Rojinn (ici, le cachet), Djoksho Nakajima Tetszô Foujiouara-no-Téits, âgé de 88 ans » ; ce qui n'empêche qu’on avait coutume de prendre ce dernier nom pour un nom de pinceau.— 2° Noms de famille : A, Nakajima (Noy.p. 51, n. 4); B, Kaouamoura (Noy. p. 114); C, Katsshika, qui n’est pas un nom de famille proprement dit, mais qui fut adopté par Hoksaï en souvenir du district de Katsshika, où se trouvait le quartier de Hondjà habité par sa famille, et qui est devenu son nom de famille habituel ; D, Hoksaï, nom de pinceau (Voy. p. 70, n. 3) que l’usage transforma également en un véritable nom de famille. — 3° Prénoms : A, Tokitarô (Voy. p. d4, n. 2) ; B, Tetszé (Voy. plus haut), qui a été écrit quelquefois Tetsjüro, c'est-à-dire « second fils mâle », mais par erreur. — 4° Sobriquets : A, Miouraya Hatchiémon (Voy. p.95, n. 2); B, Tsetsshimotchi Djinnzabourô. — 5° Noms de pinceau: À, Æatskaoua Shiounrd ; B, Katsou Shiounrd; C, Sôno Shiounrô, qu'on peut prononcer aussi Mongoura Shiounrô ; D, Ghoummaté Ghiobouts ; E, Hishikaoua Sôri ; F, Shinnçaï ; G, Shinnsé ; H, Raïcinn ; 1, Raïlo ; J, Taito; K, Hoksaï;
8 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
treize ou quatorze ans (1), commença son apprentissage. Quelques œuvres de sa main, datées de cette époque (2), témoignent qu’il y réussit ; et rien de plus ‘heureux pour la postérité : car si IHoksaï n'avait pas pratiqué lui-même la gravure dans sa jeunésse, il aurait sans doute été incapable, plus tard, de choisir et de diriger, comme il fit, les graveurs employés à la reproduction de ses dessins, et nous aurions été privés de plus d’un chef-d'œuvre (3).
L, Kinntaïsha ; M, Ghakiodjinn ; N, Mandjiô; O, Mandji Rôjinn ; P, Fsennkié ; Q, Kioukioushinn ; R, Hakouçandjinn. — 6° Noms d’auteur comique : À, Tokitarô Kakô ; B, Békécord ; C, Dzéouacai ou Koréouacé ; D, Ghiobouts . Nous expliquerons plus loin ces noms de plume ou de pinceau, à mesure qu'ils se présenteront. — (7° et 8° Pas de nom de théâtre, ni de nom posthume shinntoïste). — 9° Nom posthume bouddhiste : Nannsôinn Kij6 Hoksaï shinnji. (Cf. p. 115.)
(1) Faisons remarquer que, pour traduire les âges japonais en âges européens, il faut toujours diminuer l’âge japonais d’une année, la coutume étant d'attribuer un an à l’enfant qui vient au monde, en considération du temps qu’il a déjà passé dans le sein de sa mère. C’est ainsi que Hoksaï, à qui les auteurs européens attribuent d'ordinaire une existence de 90 ans, n’en vécut en réalité que 89. Dans tout le cours de cet ouvrage, nous faisons subir cette petite soustraction aux âges &onnés par les documents indigènes.
(2) Illustrations du Sharébon (ou Livre comique), de Ountchiou Shazan Tchiôçcakou, et de la p. 6 du Ghakdjô Kôshi, ou La musicienne Kôshi, de Santchô, ouvrage publié la &° année d’Anyé (1775) et représentant les plaisirs des maisons publiques. Un vieil exemplaire de ce dernier ouvrage porte à la fin une note manuscrite, dont l'écriture se rapporte à l’ère de Temmpô (1830-1844), et qui a dû être écrite évidemment par un ami de Hoksaï, d'après ce que cet ami avait entendu raconter par l'artiste lui-même ; cette note nous apprend que Hoksaï avait gravé la6e page du livre, à l'âge de 16 ans (c'est-à-dire de 15), et nous fournit en même temps quelques renseignements sur l’auteur du texte, qui fut un des treize poètes les plus fameux dans le genre de la poésie légère. (Cf. p. 64, n. 3.)
(3) D'autant plus que les dessins originaux n'étaient pas toujours recopiés pour le travail de la gravure ; souvent on appliquait sur le bois,
Une tradition (1) rapporte aussi qu’il se mit quelque temps au service d’un prêteur de livres, et que là, au milieu des mille romans illustrés qui garnissaient le cabinet de lecture, 1l fut pris du désir d’imiter tant de belles images et sentit naître en lui la vocation du dessin. Ce qui est sûr, d’après ses propres paroles (2), c'est que dès l’âge de quinze ans, il commença de se livrer à cet art.
À dix-huit ans (3), abandonnant le métier de graveur, il entra à l’école de Katskaoua Shounshô. C'était un professeur du genre vulgaire, très habile au dessin et à la calligraphie, et qu’entouraient une nombreuse suite de disciples ; comme peintre, il était surtout célère pour ses figures d'acteurs et d’actrices (4), qu'il faisait reproduire par la gravure en couleurs et qui contribuèrent puissamment au magnifique essor de cette industrie (5). L'élève
non pas une copie, mais l'original lui-même, dessiné sur une feuille de papier très mince, et il se trouvait ainsi sacrifié sous l'outil du graveur.
(1) Voy. Katsshika Hoksaï den, vol. I, p. 4.
(2) Voy. p. 58, n. 2.
(3) La note manuscrite déjà citée (p. 58, n. 2) rapporte, en effet, ces paroles de la bouche de Hoksaï : « Jusqu’à 19 ans, mon métier a été celui de graveur ; à cet âge j'y ai renoncé et je me suis fait peintre. »
(4) Autrefois, les rôles de femmes étaient souvent remplis par des actrices, tandis qu'aujourd'hui ils le sont presque toujours par des acteurs:
(5) Katskaoua Shounshô avait pour premier nom de famille Katsmiyakaoua (Miyakaoua et Katskaoua ou Katchikaoua, étaient à l’origine les noms de deux villages situés dans le district de Kaïcéghori, province d'Ouari), pour prénom Youské, pour nom de pinceau Kiokourôcé Youdjiet Shirinn Shounshô. Pour le dessin, il fut disciple de Katskaoua Shounsoui, lui-même élève de Miyakaoua Tchôshioun ; pour la calligraphie, il avait appris de Kokoya la manière d'Itchiô. Il mourut le 41e jour du 42e mois de la 4e année de Kancé (22 janvier 1793), et fut enseveli au monastère d'Acaksa Hongandji, sous le nom posthume bouddhiste de Shôyô Shounshô Shinnshi. (D’après le Kogha
parvint, en peu d'années, à imiter si bien la manière du maître, que ce dernier, lui donnant une partie de son nom, l’autorisa à s'appeler désormais Katskaoua Shounrû (1). En même temps, le jeune artiste s’occupait déjà d'illustrer des ouvrages comiques (2), sous les noms de Dzéouaçaï et de Ghiobouts (3).
Biko.) — C'est sous les ères de Méoua et d’Anyé (entre 1764 et 1780) qu’il dessina ses figures de théâtre; on vante surtout son portrait de l'actrice Shioukakou. Il contribua notamment à répandre un système de gravures, appelé Kimée (dessin en hauteur), consistant en ce qu'au lieu de diviser un sujeten deux parties sur les deux pages d’un livre ouvert, on le représentait tout entier sur une longue feuille verticale qui se repliait ensuite dans le volume. Ses principaux ouvrages sont le Ehon hiakounin isshiou (Recueil illustré des cent poésies célèbres), avec gravures en couleurs, le Ehon Iboukiyama (Livre illustré de la montagne d'Ibouki), en 3 vol., le Ehon Naisno Fouji (Livre illustré sur le Fouji vu en été), etc. -
(4) Les principaux disciples de Katskaoua furent, outre Hoksaï, Shounkd, Shounyé et Shoundzô. — Les noms de maîtres transmis aux disciples ou adoptés par eux consistaient tantôt dans le nom entier, tantôt dans une partie seulement de ce nom. Cette coutume d'ailleurs n'existait pas seulement dans les rapports de filiation artistique, mais aussi dans les rapports de succession dynastique ; le meilleur exemple est celui des Tokoughaoua, sous le gouvernement desquels vécut notre artiste : le fondateur de la maison s'étant appelé Iyéyas, ses descendants se nommèrent tour à tour Iyémits, [vetsna, Iyénobe, Iyetsoughe, Iyécighé, fyéhar, Iyénari, etc.
(2) Le Arighataki tsouno Itchidÿi (ou L'esprit ouvert est très précieux), publié la 1** année de Temmé (1781), et le Kamakoura Tsshinden (Vie des sujets du gouvernement de Kamakoura), publié la 2e année de la même ère (1782).
(3) Dzéouaçai est une traduction en caractères chinois du mot japonais Koréouacé, qui se trouve dans une chanson vulgaire (kayashi) de la province d'Icé : « Yattocé, Koréouacé, Konouanndémocé. » Ce sont des mots dont le sens s’est perdu, mais que les jeunes gens continuent de chanter, ou plutôt de crier bruyamment en accompagnant la procession, le jour où un village célèbre la fête d’un temple. — Quant au nom de Ghiobouts (mot à mot : bouddha-poisson), nous ne savons d’où il peut provenir.
Mais l’ardeur même qu'il éprouvait pour son art devait fatalement le conduire à se séparer d’un homme qui, comme la plupart des chefs d'école, prétendait posséder la vérité absolue et n’admettait pas qu’on discutât son enseignement. Lorsque Hoksaï eut appris tous les procédés de Shounshô, sa curiosité le poussa à d’autres études ; et soudain, il se jeta dans le style classique de l'académie de Kano (1). On conçoit la colère du vieux professeur, quand il connut ce coup d’audace ; il défendit au transfuge de porter à l’avenir le nom de Katskaoua, et le mit à la porte. Cette aventure ne pouvait qu'exciter Hoksaï à redoubler d'efforts et de travail; un autre incident (2) vint d’ailleurs y concourir. Un jour que notre artiste achevait de dessiner (3), près du pont de Riôghokou, l'enseigne d’un marchand de tableaux et que ce dernier s’'apprêtait à la suspendre devant sa boutique, un autre disciple de Katskaoua, ShounkÔ (4), survint et, regardant
(1) Voy. Katsshika Hoksai den, vol. I, p.5.
(2) Raconté par M. Rôghi.
(3) Dessiner, et non pas peindre ; car l’attrait exercé par les enseignes japonaises ne consiste pas dans des couleurs éclatantes, mais dans la beauté des caractères chinois qui y sont tracés à l'encre de Chine ; ces enseignes, dont les mots apparaissent toujours en noir sur fond blanc, ou en blanc sur fond noir, donnent aux rues d’une ville un aspect que les Japonais estiment sobre et de bon goût, mais que le voyageur européen trouve d'abord lugubre ; imaginez une rue occupée tout entière par des rangées de bureaux des pompes funèbres.
(4) Katskaoua ShounkÔ signa du cachet de son maître (qui figure un de ces vases de porcelaine doublement renflés où on met des gâteaux) nombre de dessins représentant les acteurs et les mœurs de l’époque, et devint un des plus habiles peintres de l’ère Kancé (1789 à 1801). Vers 45 ans, il devint paralytique et vécut solitaire, au Dzempfkoudji (Temple de la vertu et du bonheur), un monastère bouddhiste du quartier d’Azabou ; c'est là qu'il dessina, de la main gauche (qui au Japon,
62 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
le dessin d'un œil sûr, dit au marchand que ce serait une honte d'exposer une telle horreur au public ; puis, magistralement, il déchira le papier sous les yeux du pauvre artiste, qui, reconnaissant le justesse de la critique, ne souffla mot et se retira; mais il se consolait en pensant qu'il aurait un jour sa revanche, et dès ce moment, il se jura de devenir le premier peintre du monde (1).
Chassé de l’école de Katskaoua, Hoksaï avait pris le nom de Sônô Shounrô ; peu après, en 1785, il le changea en celui de Ghoummaté (2). Cette même année, il signa
comme chez nous, est peu employée), un fameux portrait d'Itchikaoua Hakouenn dont on peut voir la reproduction dans l’'Oukiyoé rouiko, partie intitulée : « Hakouennouo outo isshiou », à l’appendice.
(1) Paroles de Hoksaï lui-même, rapportées par M. Rôghi. — D'après le même témoin, Hoksaï aurait dit un jour, vers la fin de sa carrière : «Cest parce que Shiounkô m'a insulté que je suis devenu si habile dessinateur. » — Il ne faut pas trop sourire de cet état d’esprit, qui de tout temps a été un des traits caractéristiques de la jeunesse japonaiseet qui décèle un puissant ressort moral. Nous avons pu l’observer cent fois chez nos étudiants de l’Université de Tôkid. L’un d’eux, ayant échoué à un examen, se présenta le lendemain chez nous et, après s'être excusé de l'ignorance dont il avait fait preuve la veille, nous offrit en souriant deux petites poésies qu’il venait de composer; l'une était en vieux vers chinois classiques, l’autre en vers japonais vulgaires; mais toutes les deux, sous les savantes diversités du style, exprimaient le même sentiment. La première signifiait : « Le bon chevalier, tendant son arc solide, peut manquer le but, maisne désespère jamais. C'est le cœur d’un vraï brave. » La seconde : « Etre dégradé une fois, deux fois, c’est poussière. Bientôt je dévorerai le monde. » Il faut connaître cet entrain et ce courage des jeunes Japonais, pour ne pas considérer comme la preuve d’un orgueil extraordinaire ces élans de Hoksaï vers la gloire, que nous observerons à tous les degrés de sa carrière, depuis sa prime jeunesse jusqu’à son dernier soupir.
(2) 5° année de Temmé.
ainsi les illustrations d’un ouvrage comique (1) ; et l'année suivante, les illustrations de divers ouvrages des auteurs comiques Tsousshiô et Hakoussetskô (2), puis d'un petit livre qu'il avait lui-même composé (3). Mais sans cesse il courait à de nouvelles études, et en 1787 (4), admirant la manière de Taouaraya Sôri (5), fameux peintre contemporain dont le style se rattachait à celui des écoles de
(1) Le Oya izouri hana no Takana, dont l’auteur est inconnu. — A la fin de l'ouvrage, on lit cette signature: Shounrô kaï (changé en) ‘Ghoummaté. 4
(2) Tsousshiô avait pour nom de famille Itchiba, pour prénom Néits,
. pour prénom familier Koéji, pour surnom Sighenn, pour nom de plume Kitsré. C'était un encadreur (ouvrier qui monte les peintures sur une étoffe pour leur donner la forme de kakémono) qui, depuis l’ère Anyé jusqu’à l'ère Kancé (1772-1801), s’occupa de faire des ouvrages comiques pour l'éducation de ses contemporains ; mais ceux-ci, estimant ses productions plus instructives que plaisantes, l’appelaient volontiers Kiôkounno Tsousshiô, Tsousshiô le Pédagogue. Il mourut le 28e jour du 8e mois de la 9° année de Bounnka (3 octobre 1812), àgé de 73 ans, et fut enseveli à Açaksa Shioughondji. Sa biographie se trouve dans le Ghinnçakssha riakow den. — Quant à Hakousets, on ne sait rien de certain sur lui,
(3) Le Ghakarakno Kamakoura yama (La montagne de Kamakoura, vue de ma maison).
(4) Durant la 7e année de Temmé.
() Noms ordinaires, douteux; noms de pinceau, Ghentchi Riou-
- rioukiô, Hiakourinn (d’après le Kôgha bikà). IL florissait pendant les ères de Méoua et d’Anyé (1764-1781). — D’après le Rouiko, Hoksaï aurait été l'héritier de Sûri et serait devenu ainsi Nidaï Sûri (Sôri second) ; mais ceci n’est guère vraisemblable; car le Korinn Immpou (ou Recueil des cachets de Kèrinn), ouvrage évidemment mieux renseigné sur cette lignée, donne la succession de peintres suivante : Sôri premier (Taouaraya Sôri), Sûrinn (élève de Sdri qui quitta son maître pour aller s'établir à Akita), Sôri second (un autre disciple) et enfin Sûri
- troisième (Hoksaï). Il semble donc que Hoksaï adopta simplement de
lui-même le nom de Sûri, ou qu'il le reçut tout au plus de seconde main. Ce qui est certain, C’est qu’il admira la manière de ce maître, — qu’il avait pu étudier, par exemple, dans le Séghennshouï (ou Recueil
64 ÉTUDE SUR HORSAÏ
Toça (1) et de Kôrinn (2), il adopta le nom de Hishikaoua Sôri et s’adonna à cette nouvelle manière. Tous ces essais d’un esprit ouvert et chercheur, en quête d’une vérité esthétique supérieure qui perpétuellement échappait à ses poursuites, n’enrichissaient pas le jeune peintre comme l'eût pu faire une activité moins noble et plus pratique, fidèle à une école étroite et à un genre précis; et bien qu’il composât alors, pour les gravures dont on illustrait les poésies légères (3), de‘ nombreux dessins que n’égalaient ceux d'aucun autre artiste (4), il ne pouvait arriver à se nourrir. Il changea de métier, se fit marchand ambulant, vendit dans les rues du poivre rouge (5), puis, comme sa misère augmentait, quitta ce commerce, essaya le
de proverbes), choix de poésies de dix-sept syllabes (hokkou) publié la 8e année de Horéki (1758) avec illustrations de Taouaraya Sôri, — et qu’il prit une partie de son nom.
(4) Par l'intermédiaire du peintre qu'il avait pris surtout pour modèle, Taouaraya Sôtats (nom de famille, Nomoura ; prénom, Iyets ; noms de pinceau, Taouraya, Inenn, Taïcékenn, Rioucékenn), qui florissait pendant l’ère Kanyé (1624-1644), et qui, après avoir appris le style de Tocça, le conserva tout en y ajoutant certaines manières originales. (Biographie dans le Fço Ghadjinn den.)
(2) Car après avoir été d’abord disciple de Smiyoshi Hiromori, autre peintre de l’école de Toça, Taouraya Sôri avait ensuite étudié le style de Kôrinn. On prend souvent son grand cachet rond pour celui de Kôrinn lui-même.
(3) Kiôka, petites poésies affranchies des règles ordinaires, et destinées surtout à effleurer des sujets comiques ou légers.
(4) On appelle ce genre de compositions sourimono. Elles sont d’un style plus noble que les gravures du genre « nishikiyé » ordinaire.
(5) Nanairo-logharashi, mot à mot : les sept couleurs du poivre rouge, c’est-à-dire : les sept espèces de choses qui constituent un bon poivre rouge, ou le poivre rouge parfait; car ce condimenut se com- | pose de plusieurs espèces mélangées (poivre rouge, écorce d’oranges, etc.). Comme la préparation en est facile et peu coûteuse, ceux qui la vendent sont de très pauvres diables, qui gagnent à peine quelques
colportage des calendriers (1) pendant le dernier mois de l’année ; un jour qu'il les criait dans une rue du quartier d’Acçaksa, il rencontra son ancien maître Shounshô : mais, trop fier pour lui laisser voir sa condition, il l’évita et se perdit dans la foule (2). C'est ainsi qu'il végéta encore trois ou quatre mois (3), jusqu’au printemps de l’année suivante, qui lui apporta une fortune inespérée : un inconnu, qui lui avait commandé de peindre une image du dieu Shôki (4) sur un drapeau de mai (5), pour la fête des garçons (6), le paya deux écus d’or (7); pour un pauvre diable comme Hoksaï, qui pouvait vivre avec quelques centimes par jour, c'était presque la richesse. Dès qu'il tint cet argent, il retrouva son courage et sa Joie; dans un élan de reconnaissance et d’espoir, il adressa une
centimes par jour. On peut les voir le matin dans les rues, portant sur le dos une boîte où est peinte l’image du poivre rouge, et criant sur un mode spécial : « Nanaïro-togharashi ! »
(1) Hashira-Koyomi, calendriers qu’on accroche à l’un des montants d’une chambre japonaise, d'ordinaire près du brasier (hibatchi).
(2) Hoksaï raconta plus tard cette aventure au libraire Sanndô.
(3) Notre mois de janvier était le décembre de l’année japonaise, qui commençait le 1er février ; le printemps venait donc peu après, et la fête des garçons avait lieu le 5e jour du 5° mois, vers la fin de mai ou le commencement de juin.
(4) Dieu bouddhiste qu’on représente toujours la main droite armée d'un sabre avec lequel il chasse les démons.
(3) Le jour de cette fête, chaque maison dresse un mât au haut duquel flottent autant de poissons (grandes carpes d’étoffe ou de papier) que la famille a d'enfants mâles ; une coutume, presque disparue, consistait à y joindre des oriflammes de fantaisie (nobôri) ornées d’images symboliques. — Nous écrivons drapeau de mai, et non de juin, bien que la date tombät le plus souvent durant notre mois de juin, parce que la première expression rend mieux pour nous l'idée de cette fête.
(6) Ghoghats.
(7) Ryo.
HOKSAÏ. o
66 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
fervente prière à Miôkenn, le dieu de grâce (1), et prit la résolution ferme de consacrer à l’art son existence tout entière. Chaque matin, il se levait au point du jour, dessinait comme un fou jusqu'à la nuit tombante, puis étudiait encore quelques heures et enfin, mourant de fatigue, mangeait deux bols de vermicelle (2) et s’endormait, pour recommencer son travail dès l'aube prochaine (3) ; et dans ses rêves, il se voyait monter au rang des grands peintres, à la gloire des Kanaoka, des Sesshiou et des Kano Motonobe.
Une ère nouvelle commençait pour le Japon, l’ère de Bienveillance (4), et peut-être Hoksaï vit-il là un présage de la destinée plus clémente qui allait s'ouvrir devant lui. Il redoubla d’ardeur, et durant l’année 1789, illustra de nombreux ouvrages, surtout les ouvrages comiques de Tsousshiô, le moraliste (5), de Kédenn, l’ancêtre d’une renaissance qui renouvela le genre du roman (6), et de
(1) Divinité bouddhique qui habite la constellation de la Grande- Ourse. (Cf. p. 70, n. 3.)
(2) Soba.
(3) Voy. Katsshika Hoksai den, vol. I, p. 9.
(4) L'ère de Kancé. Mot à mot : « ère du gouvernement bienveillant.» Faisons remarquer que les ères japonaises sont toujours baptisées d'avance, d’après. une prévision vague, et non après coup. Il en résulte que souvent les événements d’une ère furent l'antithèse de son titre. C’est ainsi que l’ère actuelle de Méji, ou « ère de la Paix lumineuse », a été signalée par la grande guerre du Japon contre la Chine. — L'ère de Kancé (1789-1801) a coïncidé à peu près avec la Révolution française.
($) Cf. p. 63, n. 2.
(6) Kédenn avait pour nom de famille Iouacé, pour prénom Cé, pour prénom familier Kiôya Dennzô, pour surnom Youcé, pour nom de plume Sécéçai, Sanntôan et Kikoukaté. C'était un petit marchand de pipes, de blagues à tabac (fabacco-iré) et de remèdes populaires ; mais dès son enfance il avait aimé les romans, et il finit par
fé
Bakinn, le plus grand conteur du Japon moderne (1). Quelques années plus tard (2), on le vit se révéler dans la peinture sérieuse, et Kano Youcenn (3) ne dédaigna pas de l’enmener avec lui, dans la petite troupe que com-
. posaient ses meilleurs disciples et quelques rares artistes
de la capitale, pour travailler aux restaurations du grand temple de Nikko (4). Par malheur, cette fois encore, son indépendance d'esprit le servit mal : lorsque Kano Youcenn
en publier plusieurs centaines de volumes ; ses productions remirent en vogue ce genre, qui était tombé en désuétude, et c’est pourquoi on Pappela Tchouko no-s6, l'ancêtre de la renaissance. Il avait aussi appris le dessin à l’école de Kitao-Shighémaça, et composa divers tableaux qu’il signa du nom de pinceau Rissaï-Séenn. Il mourut le 46° jour du 9e mois de la 43e année de Bounnka (5 novembre 1816), âgé de 55 ans. (Biographie dans le Ghiçakssha rialkouden.)
(4) Cf. p. 80, n. 3.
(2) Vers la 5e ou 6e année de Kancé (1793 ou 1794).
(3) Kano Youcenn, de la fameuse lignée des Kano, eut pour prénoms d'abord Youcenn, puis Kannshinn. Il était fils de Kannsenn, descendant de Minaghaoua Kinshinn, le second fils de Djôshinn, et avait hérité de sa maison le 12e mois de la 4e année de Kancé (£2 janvier-11 février 1793). Il reçut letitre de hôghenn (cf. p. 33, n. 3) l’année suivante, et mourut le 19e jour du 3° mois de la 12e année de cette ère (12 avril 1800), à l’âge de 37 ans. (D'après le Kôgha Biko.) L'encyclopédie intitulée Dai Nihon Djimmé Ko (Les hommes du grand Japon), par Tanghoutchi Oukitchi, v° Kano Youcenn, nous donne les raisons de cette mort prématurée : des ambassadeurs coréens étaient venus en mission auprès du shiôghoun Iyénari (11e des Tokoughaoua, 1780-1838); ce dernier, voulant offrir au roi de Corée un paravent, appela pour le dessiner plusieurs peintres célèbres, parmi lesquels Kano Youcenn ; lorsque notre artiste eut fini sa composition, le ministre Abé Boungho-no-Kami se permit de critiquer brutalement son œuvre; alors Kano Youcenn, blessé dans son orgueil de peintre, s’excusa de se retirer, prétextant une grande fatigue monta dans son palanquin et en route s'ouvrit le ventre.
(4) Le temple de Tôshôghou (nom posthume shinntoïste de [yéyàs).
68 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
et sa suite arrivèrent à Outsounomiya (1), le maître consentit à peindre, à la prière de leur hôtelier, une esquisse qui représentait un jeune garçon faisant tomber les fruits dorés d’un arbre (2) au moyen d’un long bambou; Hoksaï, examinant la composition avec un autre compagnon de Youcenn, lui dit que ce dernier ne voyait pas clair dans les choses du dessin : car, bien que l’extrémité du bambou dépassât le niveau des fruits, le garçon se dressait néanmoins sur la pointe des pieds pour les atteindre ; Youcenn, à qui le propos fut rapporté, entra en grand courroux, expliquant que précisément son intention était de faire apparaître la maladresse et l'ignorance plaisantes du jeune maraudeur, et que Hoksaï aurait dû tâcher de-comprendre son maître avant de le critiquer ; puis il le renvoya sur-lechamp, et le pauvre artiste dut rentrer seul à Eddo (3). Cette aventure d’ailleurs n’amoindrit pas son courage : aussitôt il se remit à l’œuvre, suivit les lecons de Téno Tôrinn (4), petit-fils du treizième Sesshiou, qui lui enseigna sa manière originale, puis celles de Smiyoski Hiro-
(4) Dernière étape à laquelle on s’arrêtait autrefois, lorsqu'on faisait le voyage de Nikko en palanquin, et d’où on repartait ensuite pour une dernière journée de marche le long du réheshikaïdo, magnifique avenue de cèdres ainsi appelée parce que l’envoyé impérial (réheshi) avait coutume de la suivre pour porter les présents de son maître au tombeau d'Iyéyàäs. Le jeune Hoksaï fut donc arrêté au moment le plus intéressant de son voyage.
(2) Le Kaki (Diospyros Kaki).
(3) D’après le Rouiko beppon et le Kaïgha Soshi.
(4) C'était Tôrinn le second. Nom de famille Tskioka; prénom, Ghinnji. Il est mentionné dans le Kiocai Ghadan et dansle Rouiko, qui l’appelle Tsoumbo-no-Tôrinn, Tôrinn le Sourd. Il fut le fondateur de l’école Té. — D’après une tradition, Hoksaï était alors l’ami de Sanncé Tôrinn (Tôrinn troisième), et un jour que les deux jeunes gens étaient allés dans une maison de danseuses de Shinagaoua, il composèrent
youki (1), grâce auxquelles il put entrer plus avant dans le style de Toca; puis celles de Shiba Kôkan (2), qui lui apprit certains procédés européens dont il avait eu lui-même connaissance par un voyage à Naghaçaki, et par surcroît enfin se plongea dans l’étude des grands modèles chinois de la dynastie des Ming (3).
On pense peut-être qu'après ces fortes recherches, notre artiste allait suivre la voie des devanciers qu'il avait admirés, se composer d’après eux une bonne manière et travailler en paix à l'avenir ; mais ce serait mal connaître cette conscience de peintre, sans cesse tourmentée par l’éternelle inquiétude des progrès possibles. Brusquement,
sur une même feuille de papier un chariot dé fleurs, Tôrinn dessinant le chariot et Hoksaï le panier à fleurs (kana-kango) placé au-dessus ; il paraît que ce dessin fut très admiré ; mais il ne nous en reste plus que lesouvenir. (Voy. Katsshika Hoksaï den, vol. I, p. 11.)
1) Nom de pinceau : Naïkikékinnenn. C'était le fils de Hiromori, maître de Taouaraya Sôri. D'après le Kogha Biko, il mourut la 8 année de Bounnka (1811), à l’âge de 56 ans.
(2) Prénom, Shounn ; surnom, Kounnghak; noms de pinceau, Shoumparû et Fghenndôdjinn ; quant à son nom de Shiba, il peut venir, soit de ce qu'il habitait dans le quartier de ce nom (fait établi par ses propres ouvrages), soit de ce qu’il avait appris particulièrement le style chinois. Il apprit la manière de Kano Koshinn et de Sôno Shicéki. Son habileté peut être mise. en lumière par une anecdote qu’il nous raconte lui-même, dans son Æokaïki (Livre du repentir) : lorsque le fameux peintre vulgaire Shounshinn mourut subitement, dans sa trente-neuvième année, Shiba Kôkan s'amusa à signer de son nom des œuvres qui furent très admirées, et aucun expert ne se douta du pastiche. Il mourut lui-même le 21e jour du 10° mois de la dre année de Bounncé (19 novembre 1818), après avoir dessiné son portrait et composé selon l’usage une petite poésie de renonciation au monde (djicé-no-outa), où il disait : « Kôkan meurt, parce qu'il est très vieux : il laisse une feuille de dessin vulgaire (oukiyoé) au monde (oukiyo) ». (Pour comprendre le jeu de mots, cf. p. 41, n. 1.)
(3) 1368-1616; dynastie qui précéda la dynastie actuelle des Taï- Thsing.
70 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
en 1799 (1), il changea de style, donna son nom à son disciple Sôji (2) etadopta, par un pieux hommage à son dieu Miôkenn, habitant mystérieux de la Grande-Ourse, ce nouveau nom de Hoksaï Shinnsé, qui veut dire à peu près : « le Génie de la constellation du nord », et qui maintenant, mutilé et dépourvu de sens, courtles capitales du monde (3). Un jour qu’il allait visiter son dieu dans ce pauvre coin de l'Ile des Saules (4), perdu à la lizière de Hondjô, où s'élève aujourd'hui encore son humble temple, il vit la foudre
tomber à son côté, et sous l’étonnement qui le frappa, perdit pied et glissa dans une rizière; il donna alors son nom de Shinnsé à un disciple et prit les noms de Raïto et
(1) 11° année de l'ère Kancé. |
(2) Noms primitifs inconnus; on sait seulement qu'il prit plus tard pour nom de famille Hashimoto, et pour autre nom de pinceau Shobé ; le nom de Sôji devait être son prénom familier. Sôji devint ainsi le quatrième Sôri. (Cf. p. 63, n. 5.) On peut juger de sa manière par les illustrations du Æsa-bana Koromono Ka (L'herbe et la fleur qui parfument les vêtements), ouvrage composé le 4e' mois de la 12e année de Kancé (février 1800) et publié le Se mois de la 4° année de Kiôoua (septembre 1801).
(3) La Grande-Ourse s'appelle hokoushinnsé (hokou,nord ; shinn,constellation; sé, étoile). Notre artiste emprunta à ce mot le premier caractère, hokou, et le second, shinn ; quant à la terminaison sé, il l'écrivit avec un autre caractère qui se prononce de la même manière, mais qui, seul, voudrait dire « politique, art de gouverner », et qui n’a pas de sens ici: ce n’était qu’un moyen d’arrondir le mot shinn, qui autrement eût paru trop pauvre, trop grêle (procédé très usité au Japon, non seulement pour les noms, mais aussi pour les vers, où on intercale souvent des chevilles dépourvues de sens et appelées makoura-kotoba, « mots-oreillers ») ; enfin, il intercala le caractère sai (chambre, cabinet de travail). Hoksaï Shinnsé signitie donc, en définitive : « Chambre du nord », et « Constellation ». On peut en traduire l'idée générale par : « Génie de la constellation du nord. »
(4) Yanaghishima.
de Raïshinn (1), pour rappeler à la fois l’idée de ce fracas de tonnerre qui l'avait ému et celle du bruit que faisait déjà sa Célébrité naissante. Il devait bientôt céder ces derniers noms à leur tour, s’appeler Taïto, puis encore Téits (2) ; et peut-être le désir de gagner quelque argent en vendant ainsi une série de noms fameux ne fut-il pas étranger à ces transmissions fréquentes (3). Sa renommée montait : il ne dessinait plus les communes banalités de l’école vulgaire, mais seulement de délicats sujets pour l'illustration des poésies légères ou des causeries historiques (4) alors en vogue. En même temps, lui-même se faisait auteur et signait du nom plaisant de Tokitarô KakÔ (5) des ouvrages
(1) Raïto, composé du caractère raï (foudre) et du caractère to, qui, dépourvu ici de sens, n’est ajouté que pour l’euphonie. — Raïshinn : tremblement du tonnerre. On peut lire aussi ce dernier nom Shinnruï, et alors il signifie : « croire au tonnerre. »
(2) Voy. Katsshika Hoksaï den, vol. 1, p. 13.
(3) D’après le Rouiko.
(4) Kçazooshi, recueils de causeries sur divers sujets touchant surtout à l’histoire, en particulier à celle de la cour, mais qui pouvaient aussi effleurer bien d’autres matières. — Les livres de cette sorte avaient d’abord une couverture bleue : aussi les avait-on appelés aobon (livres bleus); plus tard, on leur donna une couverture jaune. et on les appela quelquefois kibioshi (livres jaunes) ; mais Le nom primitif demeura néanmoins le plus usité. Nous emploierons aussi l’ex pression : livres bleus, dont l’apparence un peu vague répond bien au contenu de ces ouvrages.
(5) Tokitard était son nom d'enfance. — Quant à l’origine du mot Kakô, elle se trouve dans une petite curiosité du langage Au temps de Hoksaï, un Japonais prononçant une phrase plaisante la terminait souvent par les mots soro békou soro (soro, il en est ainsi; békou, cela peut ou doit être), qui relevaient un peu l’idée en lui donnant un air de demi-sérieux; et ces expressions, disparues du langage parlé, se retrouvent encore dans le style épistolaire (où on écrit volontiers, par exemple : arou békou soro , pour dire « cela doit être », ou, arisoro, au lieu de arimas, pour dire : «il ya»). Le caractère ka pouvant
72 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
comiques (1) pleins de finesse et d'esprit, de sobriété discrète, de goût littéraire, mais qui néanmoins cachaïent toujours, sous ces apparences attrayantes, une intention morale très pure et très noble (2).
Un petit fait, qui se rattache à la même époque (3), concourt à mettre en relief ce trait élevé de son caractère. Le capitaine d’un bateau hollandais, visitant Eddo, avait demandé à Hoksaï de lui peindre deux rouleaux (4), qui devaient représenter, l’un la vie du Japonais, depuis la naissanceet le premier enseignement de l’abaque(5), en passant par les folies de la jeunesseet les travaux de l’âge mûr, jus-
se prononcer békou, et le caractère k6, soro, on comprend l’impression comique que ce nom pouvait produire sur l’esprit des contemporains. — Il importe de remarquer, pour éviter des confusions, que Kéçaï Ebhcenn (Voy. p. 140, n. 1) employa aussi le même mot comme nom de pinceau.
(1) Le Kamado shiôghoun Kannrialkino maki (Simple histoiré du général Fourneau), paru la 12e année de Kancé (1800); le Djidô bountchiou tchiki’koun (compositions instructives pour les enfants), paru la {re année de Kiôoua (1801) ; et le Fichiouhô sokoucéki hiori (Livre de cuisine rapide), paru la 3e année de Kiôoua (1803). A la fin du premier de ces ouvrages, l'éditeur Tchoutaya Djouzabourd à inséré un portrait de Hoksaï et la reproduction d’une lettre autographe que ce dernier lui avait adressée; l’artiste S'y excuse de soninexpérience, en disant que c’est la première fois qu'il livre au public un ouvrage comique ; mais comme il en avait déjà signé un, sous le nom de Dzéouaçaï, le passage doit être plutôt entendu en ce sens que c'était la première fois qu’il publiait un ouvrage comique de longue haleine, ou la première fois qu’il faisait publier un ouvrage comique par Tehoutaya.
(2) Cf. Ile partie, ch. 11, fin.
(3) D'après le Kogha Biko.
(4) Makimono.
(5) Le fameux soroban, qui joue un si grand rôle dans la vie japonaise. — Remarquons en passant que l’abaque des Japonais nous paraît être un système beaucoup plus simple, plus sûr et plus rapide que le calcul écrit ; cette observation aurait besoin d’être vérifiée par des expériences précises ; mais si elle se trouvait juste, il scrait utile d’a-
qu'àla mort et aux funérailles, l’autre la vie de la Japonaise, également à toutes les phases successives de sa carrière ; on convint du prix, cent cinquante écus ; et le médecin du navire, à son tour, commanda deux rouleaux semblables. Quelques jours après, l'artiste, son travail achevé, apporte les deux premiers volumes au capitaine, qui le paie ; puis les deux seconds au médecin, qui discute, invoque sa moindre fortune, offre d’abord soixante-quinze écus pour le tout, ensuite le même prix pour un seul des deux ouvrages; Hoksaï est pauvre, mais il est fier: il refuse net et se retire avec ses volumes. Rentré chez lui (1), sa femme le gronde doucement : « Pourquoi avoir refusé, vénérable époux? Nous sommes si pauvres! Ce travail qui vous a coûté tant de couleurs et de peine, s’il reste au Japon, ne sera pas chose rare et nul ne l’achètera. Mieux valait le laisser au médecin. S'il revient chez vous, ne voudriezvous pas consentir à le lui vendre ? — Femme, répond Hoksaï, je sais comme toi notre pauvreté. Mais si un étranger manque à sa promesse, mon devoir est dene me point soumettre à ses conditions, de peur qu'il ne croie qu'un Japonais peut avoir deux paroles. C'est pourquoi j'ai rapporté ces ouvrages et je les garderai. » On dit que cette scène d'intérieur fut rapportée au brave capitaine qui, plein d’admiration, courut chez l'artiste et lui acheta les deux derniers volumes sur-le-champ. On raconte aussi que, depuis ce temps, beaucoup de Hollandais commardèrent des dessins à Hoksaï, qui les envoyait par centaines de
dopter en Europe l'usage de ce précieux instrument, qui pourrait représenter une économie de temps et par suite d'argent considérable dans tous les grands établissements financiers.
(4) Hoksaï habitait alors probablement chez le libraire Djimmbé, daus un pauvre coin de Hondjô.
14 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
feuilles à Naghaçaki, d’où ils passaient ensuite en Europe; mais que plus tard cette clientèle étrangère lui fut interdite par le gouvernement du shiôghoun, qui craignait que les dessins de l'artiste ne fissent connaître à l'extérieur certains
secrets de la défense nationale (1).
En 1804 (2), Hoksaï se signala par un dessin qui, comme on va voir, n'avait rien de commun avec l'esprit de minutie niaise si souvent et si injustement reproché à ses compatriotes. Cette année-là'3), on célébrait au Ghokokdyi, un des grands temples de la capitale (4), la fète de la déesse de Merci (5). Le 23 mai (6), la foule populaire qui enva-
(4) D’après le Taihé nemmpié (ou Annales de la Grande Paix), les Hollandais, confinés à Hirado, près de Naghaçaki, venaient chaque hiver à Eddo, avec une escorte japonaise, pour présenter leurs vœux de nouvel an au shiôghoun ; mais à partir de la seconde année de Kancé (1790), le shiôghoun leur ordonna de diminuer le nombre de leurs bateaux à Naghaçaki et de ne le visiter lui-même que tous les cinq ans. Cela étant, le fait que nous venons de rappeler aurait dû se placer probablement durant la 7° ou la 12e année de Kancé (1795 ou 1800). Cependant, il paraît qu’un capitaine hollandais, Isbert Hemmel (les Japonais écrivent liçoubérou Hemmérou), venant auprès du shiôghoun, tomba malade en route dans un hôtel de Kakékaoua, province de Tôtômi, mourut le 24e jour du &e mois de la 10e année de Kancé (8 juin 1798), et fut enseveli le lendemain dans le monastère de Tennendji de Kakékaoua (Journal le Tchéya, du 30e jour du 8e mois de la 23e année de Méji, 30 août 1790); mais comme ce capitaine n'était pas encore arrivé à Eddo (la province de Tôtômi étant à peu près à égale distance des deux capitales), et comme la difficulté des communications ne donne pas lieu de supposer un voyage de plaisir antérieur, il n'est guère vraisemblable qu’il ait été le héros de cette histoire.
(2) 1° année de Bounnka.
(3) A partir du {er jour du 3e mois (10 avril).
(&) C’est là que se trouve le cimetière des princes de la maison im périale ; on y a enseveli en dernier lieu les princes Ariçoughaoua et Kitashirakaoua, tous deux morts à l’armée.
() La déesse Kandzéon, une des formes de la déesse Kannonn.
(6) 14° jour du 4e mois.
Et, Pi
hissait les jardins du temple y remarqua une large étendue de terrain, couverte d’un tapis très égal de grains de mil, et sur laquelle des ouvriers appliquèrent bientôt une feuille de papier géante, de près de deux cents mètres carrés (1), qui leur avait été commandée tout exprès ; à côté, de jeunes peintres disposaient un tonneau plein d’eau, puis un autre tonneau qui pouvait contenir quelque soixante-quinze . litres (2) d’encre de Chine liquide, et deux plateaux de cuivre où s’allongeaient trois gros balais et trois balais plus petits; on s’étonnait de tous ces préparatifs, qui manifestement annoncaient un dessin extraordinaire. Soudain Hoksaï entre dans l’enceinte, saisit un de ces énormes pinceaux, le trempe dans le tonneau d’encre, puis s’élance sur la feuille qu'il traverse en tous sens, jetant de droite et de gauche des lignes hardies; à le voir courir ainsi, avec ses grands gestes, on eût dit qu’il se hâtait de balayer une tombée de feuilles mortes ; chacun s’efforçait de comprendre, de deviner ici des montagnes, là des rivières; après quelques minutes l'artiste s'arrêta, son œuvre achevée : on applaudit, mais on ne distinguait rien, et les meilleurs yeux n’apercevaient qu’une tache d'encre, Cependant, quelques gens avisés eurent une idée heureuse : on dressa des échelles, et en quelques instants, le flot
(4) 420 tatami. — Un tatami (grandeur type d’une natte japonaise) est un rectangle qui représente la moitié d’un fsbo; le tsbo (d’après le Tableau comparatif des poids, mesures et monnaies japonais el étrangers, publié parle bureau de la Gazette officielle du cabinet) équivaut à 3 m.c. 3058 ; x 60 —un peu plus de 198 m. c. — On nous dit aussi que les dimensions de la feuille étaient de 10 kenn de long sur 6 de large (1 kenn = 1 m. 8182) : donc, à peu près 18 mètres de long sur 11 de large, ce quinous donne, en effet, une surface de plus de 198 m. c.
(2)4 t6. — Un (6, d’après le Tableau comparatif cité ci-dessus — 18 litres 0391 ; x 4 = plus de 72 litres.
16 ÉTUDES SUR HOKSAÏ
humain arrivait sur les toits du temple; alors, tout s’éclaircit: la création du peintre, c'était un prodigieux buste de Dharma, le divin ascète (1); l’arc de la bouche était comme une porte par où un cheval eût pu passer, et dans les yeux, on eût fait asseoir un homme (2). Tous les fameux auteurs de dessins géants, les Kokan Oshô (3), les Takata Kého‘4) étaient surpassés (5) ; jamais le Japon n'avait vu pareille chose. Peu après, Hoksaï continua encore ces jeux de Titan dans son quartier de Hondjô (6), où il évoqua un monstrueux cheval (7), puis près du vieux temple d Ekoïnn (8), où il fit surgir une colossale figure du gros dieu Hôté, l’un des sept dieux du Bonheur (9) ; après quoi, il
(4) Voy. Ile partie, ch. nn, les Etrangers.
(2) Récit de Nakamoura Bounnzô, dans le Ttchioua Tichighenn.
(3) D'après le Itsoudjinn Gashi, ce Kdkan Oshô était un supérieur du temple de Djôfkoudji, à Kiôtô ; il laissa de monstrueuses représentations de Hanya (démon femelle aux cornes menaçantes et au visage terrible), des [Shitchi Fkoudjinn (les sept dieux du Bonheur) et de Daïkok (l’un de ces sept dieux, qui symbolise la richesse).
(4) Takata Kého, originaire de Hinosninoé (province d’Omi), fabricant de thé, puis sujet d’un seigneur qui lui donna pour professeur de dessin Kano Eshinn, se rendit célèbre par des peintures qui représentaient surtout le mont Fouji el diverses espèces de poissons ; il apprit plus tard, de Kôkan lui-même, le genre particulier des grands dessins, etsiona ses œuvres des noms de pinceau de Tchikou Innçaï, Bikan et Hakouo. (D’après le Ztsoudjinn Ghashi.)
(5) Si-Hoksaï avait reçu les leçons d'un maître pour ce genre spécial, qui exigeait une préparation très difficile, on aurait sans doute remarqué et conservé le nom de son professeur ; il est donc probable qu'il l’apprit seul, et c'est une nouvelle preuve de ses merveilleuses facultés artistiques.
(6) Région de Kappahoshiba.
(7) D'après Katsshika Hoksai den, vol. I, p. 19.
(8) Fameux endroit populaire, où se tiennent les foires, les petits théâtres, les jeux des lutteurs, etc.
(9) Voy. II° partie, ch. ur, les Dieux.
LA VIE DE HOKSAÏ 71 changea de nom encore et se baptisa Kinntaïsha (4), en l'honneur du dieu auquel son pinceau venait de rendre ce formidable hommage. Mais à la même époque, il dessinait aussi, sur un grain de blé, deux minuscules passereaux, un couple microscopique que personne n’eût pu reconnaître à l'œil nu (2); et comme le miniaturiste à la mode, Kaouata Kéçaï (3), s’enorgueillissait d’avoir représenté sur une seule feuille les huit cent huit districts de Eddo, Hoksaï se moqua de luiet, sur une feuille égale, fit apparaître, en plein relief, les provinces de Msashi, de Saghami, d’Idzou, d’Aoua, de Kadzsa et de Shimoça (4). On s’étonnait de
(4) Le mot à mot ne donne aucun sens clair (kinn, genre nishikiyé ; tai, sac ; sha, maison). Mais le caractère tai est le même que le caractère té dans Hôté.
(2) L'usage des verres grossissants était évidemment connu déjà, par les Hollandais.
(3) Nom de pinceau : Sannko. Né à Eddo, il fut d’abord disciple de Kitad Shighémaça, apprit le style vulgaire et publia sous le nom de Kitao Sébi quelques œuvres qui ne furent pas remarquées; ensuite il étudia la manière des Kano et celle de Kôrinn ; enfin, ilse mit à peindre des paysages, des jardins, des danses pour le jeu des lanternes (kirikoumi t6r6 : jeu qui consistait à représenter un sujet sur une feuille de papier, qui était ensuite découpée en petits carrés ; pendant les soirées d’été, les enfants s’'amusaient à recoller ces morceaux et à en faire des lanternes, qu ils allumaient). C'est surtout après s’être retiré du monde, sous le nom de Sôshinn, qu'il devint célèbre, grâce surtout à son Eddo Iitchirandz {coup d'œil sur la ville de Eddo), composé sur le modèle du Karak Itchirandz (Coup d'œil sur la ville de Kiôtô), de Kô Kazan. (Peintre de Kiôtô mort la 8e année de Temmpo, 1837). Kaouata Kéçaï mourut enfin le 2e jour du 3 mois de la 7° année de Bounncé ({* avril 1824), laissant de très belles œuvres, notamment les trois volumes du Shokouninn Dzoukshi (Les artisans de tous les métiers), qui sont conservées au musée impérial, et qu’on considère comme supérieurs en invention aux œuvres mêmes de Hoksaï.
(4) Il publia ce dessin sousletitre de Bço Ttchirandz (Dansle mot B6ço, le caractère B0ô évoque l’idée dela province d’Aoua,le caractère co celle des provinces de Kadzsa et de Shimocça, les autres étant sous entendues.)
18 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
toutes ces virtuosités ; on s’étonna bien plus encore quand on vit Hoksaï, avec la même aisance ironique, dessiner par fantaisie de bas en haut ou de droite à gauche, avec le
doigt, avec un œuf, une bouteille ou même une mesure à
vin (4), et toujours faire sortir de ces folles difficultés qu'il accumulait contre lui-même des créations aussi parfaites que s’il eût travaillé avec le plus fin de ses pinceaux.
Chez un peuple qui admire surtout dans une œuvre les habiletés de la main, ces excentricités devaient provoquer un véritable enthousiasme; le bruit en vint jusqu'aux oreilles du shiôghoun Iyénari. Chaque année, au mois de décembre (2), ce dernier avait coutume de faire la chasse aux cigognes, pour offrir ce gibier en présent à l’empereur ; il sortait donc souvent de son palais pour aller dresser ses faucons; un jour Hoksaï reçut l’ordre de se trouver à une certaine date dans le temple d’Açaksa Demmpoïnn (3), d'où le shiôghoun devait partir pour se livrer à son exercice favori, et dese préparer à improviser devant lui quelque chose; c'était un grand honneur; pendant toute la semaine qui précéda l’entrevue, le logeur de l'artiste le garda enfermé dans sa maison, de peur qu’il n'oubliât, s’il sortait, de rentrer à temps pour aller au temple. Enfin, Hoksaï se trouva devant le shiôghoun, en compagnie de Shazannrô Bountchiô (4), le plus fameux
(1) Voy. Katsshika Hoksaï den, vol. I, p. 22. — La mesure à vin {macou) à une forme carrée.
(2) En réalité, ce dernier mois de l’année correspondait à notre mois de janvier.
(3) Le quartier d’Açaksa, où se trouve le temple de Demmpôin, est voisin du quartier de Hondjô.
(4) Nom de famille, Tani ; nom de pinceau, Ghäghaksaï, le meilleur peintre de l’école chinoise à la fin du xvine siècle et au commencement du xixe; mort la 11e année de: Temmpo (1840).
représentant de l’école chinoise ; Iyénari, pressé de partir, leur ordonna de faire vite ; Bountchiô dessina d'abord, avec succès ; puis ce fut le tour de Hoksaï. D'une main ferme, il prit son pinceau, évoqua d’abord des fleurs, des oiseaux, des paysages, qui furent goûtés aussi. Mais ensuite il enleva une des portes de papier (1) de la salle, la mit parterre sur les nattes et, armé d’une brosse, y étendit des lignes onduleuses, d’un beau bleu, qui représentaient les eaux d’une rivière; puis, ouvrant une cage qu'il avait apportée avec lui, il en tira un coq, sous les pattes duquel il peignit des traits rouges (2) mystérieux, et posant l’oiseau sur le papier, le laissa s'y promener un instant et imprimer quelques traces ; quand il l’eut repris, il dit au shiôghoun, avec une révérence profonde, que c'était le paysage de la rivière Tatsta (3). Mais déjà chacun l'avait reconnue, la rivière des poètes, à ses longs flots bleus semés de feuilles d’érables rouges; on félicitait chaudement l'artiste ; et Shazannrô, voyant son renom lui échapper, avait la sueur sous les aisselles (4). Désormais, lagloire de Hoksaï était consacrée. Bientôt on se pressa
(1) Les Karakami, cadres de bois et de papier, à glissières, qui jouent à la fois le rôle de -portes et de murs entre les diverses chambres d’un appartement, et qui ont l'avantage de permettre au Japonais de changer instantanément la disposition intérieure de sa maison; le papier en est peint, mais presque toujours d’une teinte sobre et uniforme, pouvant très bien servir comme fond de tableau.
(2) Exactement : couleur de viande crue.
(3) Rivière qui coule à l'ouest de la petite ville de Tatsta (aujourd’hui Tatta), et dont on peut admirer les magnifiques paysages lorsqu’on y passe dans la seconde moitié d'octobre (temps des érables), en allant de Nara à Ohçaka. — Cf. dans le Recueil de dessins en style doux el en style sévère, p. 2 et 3, une peinture de Hoksaï représentant un coq qui se promène sur un terrain semé de feuilles d'érables.
(4) Paroles de Shazannrô lui-même, rapportées par M. Rôghi.
80 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
dans sa pauvre demeure pour avoir des dessins signés d’un nom célèbre, et une foule de jeunes peintres vinrent implorer l honneur de recevoir son enseignement.
En 1807 (1) parut la « Nouvelle vie illustrée des cent huit braves » (2). Le grand écrivain Bakinn (3) avait tiré ce roman d'un ennuyeux récit chinois (4), qu’il admirait cependant au point de le lire pendant des journées entières, souvent jusqu’à minuit, et d'en perdre le boire et le manger (5); il était très fier d’avoir pu transposer en Jjaponais cet ouvrage, que les meilleurs savants de son pays déclaraient intraduisible ; et comme, pour l’illustrer, on devait faire revivrela couleur locale d’une autre civilisation, ilavait besoin d'un dessinateur très instruit et très habile. Sur le conseil de son libraire (6), il s’adressa à Hoksaï, et
(1) &e année de Bounnka.
(2) Shimmpenn souiko ghaden, en 9 vol. (IL s’agit de cent huit braves Chinois, devenus presque aussi légendaires que les « quarante-sept fidèles » du Japon.)
13) 1767-1848. — Nom de famille, Tokiçaoua ; prénom, Kaï ; surnom, Sakitchi ; prénom familier, Séémon. Vers la 7e année de Bounncé (1824), il se fit tonsurer et s’appela Kôminn. Il mourut le 6e jour du 11e mois de la 1" année de Kaé (4er décembre 18481, à l’âge de 81 ans. (D’après le Ghicaksha riakouden). Les plus fameux de ses 290 ouvrages sont le Sutomi hakkennden (Histoire des huit chiens, roman en 106 volumes), le Bishôünenn rokou (Histoire d'un joli garçon), le Youmihari dzki (le Croissant de l’arc tendu), le Acaina Djiountoki (Açaïna Djiountoki, — nom et prénom d’un fameux guerrier de Yoritomo), le Kiôkakden (Vies d'hommes bizarres), le ÆKéjé Souikoden (Vie des braves chinois) ; et surtout le Encékizasshi (la Pierre de l'hirondelle), et le Ghenndô-hôghenn (la Parole de mystère), que les Japonais lisent encore avec une passion qui nous semblerait incompréhensible, si nous ne savions le charme qu'un beau style vide peut exercer sur des générations de lettrés.
(&) Le Souiko ghaden, ou Vie des braves.
(5) Préface de l'ouvrage par Bakinn lui-même.
(6) Maroukakouya Djinncé.
LA VIE DE HOKSAÏ s1 ce fut l’origine d’une bizarre amitié, quelquefois sereine, mais plus souvent orageuse, entre le peintre populaire et l’auteur en vogue. Dès le premier volume, ils se querellèrent (1), chacun voulant interpréter les choses à sa facon ; Hoksaï déclarait que si Bakinn écrivait le second volume de l'histoire, il cesserait de l’illustrer, et Bakinn jurait que si Hoksaï l’illustrait, il cesserait de l'écrire; comme tous les deux jouissaient alors auprès du public d'une égale célébrité, l’éditeur était très perplexe ; finalement, après avoir tenu conseil avec tous les libraires de Eddo, il se résolut à sacrifier Bakinn, par cette raison que le soustitre de l’œuvre annonçait un « livre de dessins » (2); la composition des derniers volumes fut donc confiée à un petit auteur (3), et de son côté Hoksaï, peu à son aise au milieu de toutes ces choses étrangères et inconnues qu’il avait à représenter, produisit des dessins si médiocres qu'il crut devoir s’en excuser, en prétendant qu'il était ivre lorsqu'il avait composé les moins réussis d’entre eux (4). L'année suivante (5), nouvelle collaboration de Hoksaï et de Bakinn, pour un autre ouvrage, et nouvelle dispute. La mode était aux vieilles légendes (6), surtout parce que Hoksaï les illustrait, et comme de plus lui-même était écrivain de valeur, il ne se montrait pas très conciliant avec les auteurs pour l'interprétation de leurs idées ; dans la scène d’un suicide d'amour, qu'il s’agissait de représenter
(1) Témoignage de Tozaki.
(2) Ehon.
(3) Takaï Rannzan.
(4) ILécriviten effet vers la fin de l'ouvrage : « Shouïssou shissou » (dessiné pendant l’ivresse). Mais cf. p. 106 n. 1.
(5) de année de Bounnka.
(6) Les hishi.
HOKSAÏ. (
82 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
à la fin du « Rêve de Sannsitchi sous l’arbre du sud » (1), il s'entêtait à vouloir introduire un renard, que Bakinn repoussait avec énergie (2) ; il fallut toute la diplomatie de l'éditeur (3) pour les amener à conclure la paix (4), ou tout au moins une trêve passagère.
Ce temps d'arrêt dans lés querelles de l'écrivain et du peintre fut marqué par une liaison, non moins caractéristique, entre ce dernieret un fameux acteur. En 1810 (5), Hoksaï fut appelé à dessiner l'affiche d’une pièce (6) pour le théâtre d'Itchimouraza (7); il composa une œuvre originale, mais trop fine, et dont les figures maigres ne pouvaient que dérouter les yeux accoutumés aux corps
géants et membrus, aux mains et aux pieds de citrouille (8)
des personnages de Torii (9); aussi tous les passants
(1) Le Sannsitchi dzennden nannkanoyoumé, en 7 vol. (Sannsitchi, personnage de l’invention de Bakinn.)
(2) Hoksaï voulait ajouter un renard pour évoquer l'idée d’une nuit froide, cet animal se montrant surtout pendant les nuits d'hiver. Bakinn prétendait que le lecteur ne verrait en tout cela qu'une allégorie, et penserait que le dessinateur avait voulu représenter la folie des gens qui se suicident de la sorte comme le résultat d’une tromperie du destin, figuré par un renard. — Il est impossible à un Européen de pénétrer assez avant dans les nuances habituelles de la pensée japonaise pour décider lequel des deux avait raison.
(3) C'était cette fois Sououaraya Itchibé.
(4) D’après le Rouiko beppon.
(5) 7° année de Bounnka.
(6) Intitulée : Kaonomicé Kiôghenn, (le Magasin de visages).
(7) Théâtre où on jouait surtout des kabouki, pièces avec danses.
(8) L'expression Torii no hyotan hashi (les pieds de citrouille de Torii) était passée en proverbe.
(9) Ce Torii était un des descendants de Torii Kiyonobe. (Cf. p. 134, n. 6.) Ses successeurs dans le genre des enseignes de théâtre, Nidai Sébaï, Sanndaï Séman, Yodaï Settchio, Godaï Sého ct Rokoudaï Séman, Ont continué sans interruption son style jusqu’à nos jours.
disaient-ils que la manière de Torii était seule bonne pour ces sortes d'affiches, et l’essai de Hoksaï n’eut aucun succès (1). Cependant, c’est sans doute à cette circonstance fortuite qu'il dut d'entrer en relations avec le monde des théâtres, en particulier avec le grand acteur Onoé Baïko (2), le troisième de la lignée des Kikougoro (3). Cet acteur était surtout renommé pour la perfection avec laquelle il jouait les rôles de fantômes ; un jour, il pria Hoksaï de le venir voir pour dessiner un type de spectre, dont il se serait inspiré ensuite (4); mais le peintre ne répondit pas à l'invitation. Baïko alla donc le visiter chez lui, en palanquin (5), dans la misérable demeure où on n’apercevait jamais ni service à thé, ni brasier de fumeur, et comme les nattes de la chambre étaient très sales, il ne s'assit qu'après y avoir étendu une couverture qu’il avait eu la précaution d'apporter; puis, il commença à parler de la pluie ou du beau temps, selon l’usage ; mais Hoksaï, irrité de ces façons d'agir, ne prêtait aucune attention à sa présence et, sans tourner la tête, restait accroupi, Les bras allongés sur sa table basse; Baïko ne put tirer de lui une
(4) D’après le Rouiko beppon.
(2) Nom de théâtre : Sannsé Kikougorô (Kikougorû le troisième).
(3) Cette lignée est représentée aujourd’hui par un dernier Kikougord, digne rival du merveilleux acteur Itchikaoua Danndjourû.
(4) On dit que Hoksaï avait étudié l’art de peindre les fantômes d’après la manière de Taouaraya Sôri. En tout cas, il était fort habile dans ce genre, et on a conservé le souvenir de quelques-unes de ses figures qui donnaient le frisson. Une tradition rapporte aussi qu’un jour, voulant dessiner l’aspect d’une personne effrayée par un fantôme, il se déguisa en spectre, entra brusquement chez lui, et esquissa en quelques coups de pinceau les traits de sa femme terrifiée; mais ni les documents écrits, ni les témoignages des contemporains de Hoksaï ne nous parlent de ce fait.
(>) Koshi.
84 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
seule parole et dut s’en retourner, confus et furieux (1). L'homme qui avait ainsi reçu l'illustre acteur était pourtant le même qui écrivait sur sa porte : « Hatchiémon, paysan (2) » ; etsur une pancarte accrochée au mur de son atelier : « Inutile de me faire des courbettes ; inutile de m'apporter des présents (3) » ; mais ce modeste avait aussi sa fierté, et dès qu’elle était en jeu, il n’eût fléchi devant personne. Baïko comprit la leçon ; bientôt il vint, très humblement, demander pardon de sa conduite; et dès lors, ils furent amis. Un jour que l’acteur jouait une pièce fameuse (4), il convia Hoksaï à venir l’entendre ; le pauvre peintre, sincère admirateur de son talent, vendit sa moustiquaire pour deux piécettes d'argent (5), et le soir de la représentation, lorsque le rideau fut tombé sur, la dernière scène, les offrit à Baïko comme témoignage de son estime (6) ; puis il retourna dans sa maison de Hondjô. On était au cœur de l'été ; les moustiques pullulaient dans le quartier, bas et humide (7) ; Hoksaï, livré sans défense à cette armée de vampires, ne pouvait goûter un instant
de repos ; alors, il passa ses nuits à dessiner sans relâche :
(1) Cf. une anecdote pareille sur Motonobe (p. 39, n. 5). — Cf. aussi p.102, mn: 4:
(2) « Hiakousho Hatchiémon. »
(3) Odjighi mouyô. — Miyaghé mouyô. — Témoignage de M. Sékiné Shicé.
(&) « Tékaidé godjousan tsoughi » (Les 53 étapes de la Route de la Mer orientale).
(5) Un nishiou. (Cela pouvait valoir 25 sous).
(6) Dans les usages du vieux Japon, on ne considérait pas comme blessant d'offrir de l'argent à quelqu’un ; en 189% l’empereur actuel, à l'occasion de ses noces d’argent, a fait des cadeaux de menue monnaie (30 sous par exemple) aux personnes (Japonais ou étrangers) qu’il voulait honorer. ;
(7) Il babitait alors à Hondjù Ishiouara.
LA VIE DE HOKSAÏ 85 il fallut qu’un de ses amis, pris de pitié, lui envoyât une moustiquaire (1), qui, tout en nous privant de plus d’une page de génie, rendit du moins à ce grand travailleur le suprême bienfait du sommeil.
Mais revenons à ses rapports avec Bakinn. En 1811 (2) paraissait « La suite de l’Arbre du sud» (3), fruit de leur collaboration et cause de leur dernière dispute. Comme toujours, une lutte épique s’engagea entre eux sur quelque détail ridicule: Bakinn, dit-on (4), tenait à ce que Hoksaï placât entre les dents d’un de ses personnages une chaussure; Hoksaï résistait, disant que nul homme jamais n'avait pu mettre si sale chose à sa bouche, et ajoutant que, s’il en doutait, il n'avait qu'à l'essayer, lui d'abord ; d’où colère de Bakinn, et rupture définitive (5). Qu’une si - médiocre cause, à elle seule, eût produit ce résultat, c’est ce qu’il semble difficile de croire ; il est plutôt probable que les désaccords furent graves et nombreux entre ces deux hommes, réunis à l’origine par les efforts intéressés des éditeurs, puis par une mutuelle sympathie d'artistes,
(1) Témoignage du vieillard Shimizou Séfou qui vit quelquefois Hoksaï.
(2) 9e année de Bounnka.
(3) Le « Nannka Kôki », en 8 vol. (Suite du Sannsitchi dzennden nannkanoyoumé, cité p. 82, n. 1.)
(4) Dans le Ghaka kidann (Récits curieux sur les peintres) et le Kaigha soshi. — On peut retrouver la gravure qui fit l'objet de ce débat dans le 4% vol., p. 6. (Le personnage s'appelle Katanaya Dôdjou.)
(5, Ceci peut sembler douteux, car les quatre premiers volumes de la « Suite de l’Arbre du Sud » farent publiés le 7e mois de la 8e année de Bounnka (août 1811) et les quatre derniers le premier mois de la 9e année de cette ère (février 1819) : or la gravure en question se lrouve dans le 4% volume; si les deux collaborateurs S'élaient brouillés oravement à ce propos, les trois volumes suivants mauraient pu pa-
86 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
mais si différents l’un de l’autre par le caractère comme par l'esprit. Bakinn était un personnage très sérieux, très sévère, très pédant et très mesquin ; tous ses confrères le détestaient pour ses allures hautaines, pour sa manie, étrange dans les mœurs japonaises, de ne Jamais permettre à ses amis, même à sa femme (1), de monter dans le cabinet de travail où il perchait, au sommet de sa maison (2), sans qu’ils éussent d’abord attendu au bas de l’escalier pour lui demander l'autorisation de le faire; tout le monde respectait ce savant styliste et nul ne l’aimait. Pourtant, Hoksaï paraît avoir éprouvé d’abord pour lui une sorte de vénération affectueuse ; il l’appelait du
raître le même mois, et s'ils s'étaient brouillés pour toujours, les quatre derniers volumes n’auraient sans doute jamais été publiés. Il est plus probable qu’ils se brouillèrent seulement vers la fin de l’ouvrage, où Bakinn avait introduit quantité de récits extraordinaires qui choquent aujourd’hui encore tous les lecteurs japonais, et qui devaient être insupportables au bon goût de Hoksaï. Par exemple, au 7e volume, on voit un nommé Fouroukané Dzennské, poursuivant l'ennemi de son père, s’élancer contre lui sa chaussure de bois (ghéta) àla main et s’en servir comme d’un bouclier contre une longue épingle à cheveux (kôghaë) que son adversaire lui jette en guise de dard (p. 7); plus loin, le même Dzennské, arrivant chez la jeune fille qu’il aime, sort la chaussure de sa poche, et s’écrie en style ampoulé que cette chaussure sera leur table de noces! (Shimadaï, petite table où on place des branches de pin, de bambou et de prunier, avec une cigogne et une tortue de bronze, comme emblèmes de bonheur, de vertu et de longue vie.) Quel Japonais admettra jamais qu'un homme qui venge son père puisse se précipiter Contre son ennemi un sabot à la main, ou se servir d’un tel objet comme de table sacrée? C'est sans doute par la multiplicité de ces petits coups d’épingle portés au goût littéraire de Hoksaï que Bakinn finit par le détacher de lui.
(4) Hoksaï disait ironiquement, à ce propos, qu'il ne comprenait pas comment la femme de Bakinn avait pu devenir mère. (Raconté par M. Rôghi.) nf
(2) C'est-à-dire seulement au premier étage (nikaï).
titre de professur (1), marchait derrière lui lorsqu'ils sortaient ensemble dans la rue, et même habita quelque temps dans sa demeure (2); mais il était trop intelligent pour ne pas se détacher un jour de ce morne pédagogue. Une anecdote (3) suffit à mettre en parallèle la capacité des deux cerveaux. Lors d’un anniversaire funèbre de la mère de Hoksaï, Bakinn donna au pauvre peintre une petite somme d'argent, enveloppée dans une feuille de papier, en le priant de l’employer à l'achat de quelque présent qu'il offrirait aux mânes de la morte; mais le soir même, il vit Hoksaï sortir le papier de sa poche, s’en servir comme de mouchoir et le jeter à terre. « Qu'est-ce que ce papier, lui dit-il? N’est-ce pas celui que je vous ai remis ce matin? Je crains bien que vous n'ayez pas employé l’argent comme il convenait. Vous êtes un mauvais fils. — Get argent, repartit Hoksaï, je l'ai en effet dépensé pour acheter des aliments; J'estime que c’est une politesse bien inutile que d'offrir des présents à l'âme des morts et de faire réciter aux bonzes des prières; je crois que mieux vaut nourrir mon corps, précieux reste de mes parents, et tâcher d’avoir une longue vie. Suis-je encore un mauvais fils? » Et Bakinn ne sut que répondre. Mais par ce seul exemple on comprend quel abime séparait ces deux hommes, et pourquoi cette curieuse amitié des deux plus grands maitres de l’époque ne dura guère plus de cinq ans (4).
(4) Voy. à la fin du Kamado shiôghoun kannriakno maki, une lettre de Hoksaï lui-même, publiée par son éditeur.
(2) Témoignage de M. Rôghi.
(3) Racontée par le vieillard Kato, contemporain de Hoksaï.
(4) Car leur intimité parait avoir commencé avec la publication de la « Nouvelle Vie des 108 braves », la 4e année de Bounnka, et s’être
88 | ÉTUDE SUR HOKSAÏ
En 1816 (1), notre artiste donna son nom de Taïlo à un de ses disciples, Kaméya Sabouro (2), qui devait plus tard en user pour s'établir à Ohçaka, essayer de faire croire qu’il était Hoksaï en personne (3), et aboutir enfin, lorsque la supercherie fut connue, à être appelé partout «le chien de Hoksaï » (4). L'année suivante (5), au prin-
terminée avec celle de la « Suite de l’Arbre du Sud », la 9e année de celte ère.
(1) 13° année de Bounnka. — Car en 1846, Hoksaï écrivait qu'il avait donné son nom de Taïto trente ans auparavant. Voy. une lettre adressée par lui au libraire Szammbô Kobayashi Shimmbé, en date du 24e jour du 4e mois de la 3e année de Kôka, (19 mai 1846), avec ses deux signatures de Miouraya Hatchiémon et de Ghakiù Rodjinn Mandji (publiée dans Katsshika Hoksaï den, vol. FE, p. 35).
(2) Maître d'un hôtel de l'endroit appelé Shinn-Yoshiouara (le Nouveau Yoshiouara). — D'après le Rouiko, il aurait été un chevalier errant (roninn), et d'après le AXôéki shioka djimmé rokou (2e vol , publié la 13e année de Temmpô, 1842), le fidèle d’un seigneur ; ces deux ouvrages s'accordent à dire aussi qu’il s'appelait Konndd Hanyémon, et qu'il demeurait dans le quartier de Kôjimatchi. Mais la version que nous donnons, et qui ne peut se concilier avec les précédentes que pour la profession et le domicile, et pas pour le nom de famille, est établie par la lettre citée ci-dessus.
(3) Hoksaï s’en plaint dans la même lettre : « On croit, dit-il à ce propos, que le vrai Hoksaï est mort; mais moi, je sais bien que je vivrai jusqu'à cent ans. » (Il avait alors 86 ans.)
(4) Inou Hoksai. — Il prit alors le nom de Nidaïmé Hoksaï (le second Hoksaï), qu'on voit encore sur des dessins conservés à Ohçaka. Mais le maître, qui lui avait donné son nom de Taïto, ne l'avait jamais autorisé à s'appeler Hoksaï. — On a prétendu aussi qu’un certain Hashimoto Shobé, du quartier d’Açaksa, avait reçu cette autorisation (Voy. le Kôékishoka djimmé rokou, vol. ID ; et on peut voir en effet, sur une porte du temple Ishiyama-djinnja, à Tôkiô Hashibantchô, une peinture représentant un bœuf et un cheval, avec cette signature : « Respectueusement fait par Katsshika Hoksaï, le 12e mois de l'ère d'Ancé » (janvier 1853); mais au témoignage de Shiraï Takavoshi, arrière-petit-fils du maître. ce dernier n'aurait jamais donné à personne son nom de Hoksaï.
(9) 14e année de Bounnka.
temps, le maître partit pour un voyage dans la province d’Oouari, et demeura six mois à Nagoya, le chef-lieu, chez son disciple Bokcenn (1). Là, il se livra avec ardeur à son art, travailla sans relâche, jour et nuit (2), jusqu’à l'automne, tantôt illustrant des livres pour répondre à toutes les demandes dont les éditeurs l’accablaient maintenant, tantôt dessinant tout ce qu'il voyait, au gré de sa fantaisie, tantôt glissant encore à ce goût des tours de force qui le faisait se plaire à représenter un paysage immense sur une feuille dérisoire (3) ou une figure humaine sur une feuille géante. C’est ainsi que la ville fut mise en rumeur, le 13 novembre (4), par la création d'un Dharma colossal, digne frère de celui qu'il avait peint dans la capitale. Un récit de l'époque, précis et bien illustré (5), nous permet de revoir en esprit ce curieux spectacle, comme sinous y assistions : il nous montre les prospectus répandus la veille par la corporation des libraires, les barrières élevées contre la foule, le matin du grand jour, dans le domaine du monastère de Nishikakedjô, l’équipe des ouvriers qui apportent un formidable rectangle de papier (6)
(1) Maki Skéémon.
(2) D'après le Hoksaï daigka shoksho saizou (Récit sur le grand dessin fait par Hoksaï), publié à Nagoya vers cette époque, par Kôriki, avec préface de Bokcenn.
(3) D'après le même ouvrage (préface), il dessinait très nettement sur une petite feuille des paysages représentant plusieurs centaines de ri. (Un ri équivaut à environ une lieue.)
(4) 5e jour du 40e mois de la 14e année de Bounnka.
(5) Cité n. 2. On y voit une dizaine de pianches représentant toutes les phases de cette mémorable journée.
(6) Cette feuille avait exactement les mêmes dimensions que celle dont nous avons parlé p. 75, n. 4. — M. Tsouda conserve une diminution de cette peinture. avec l'indication du jour où l'original fut exécuté et del'éditeur (Erakouva Toshiro) chez qui se vendait la reproduction
90 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
dans l’enceinte, le développent sur un fin tapis de son, fixent des rouleaux au sommet et au bas de la feuille, installent un système de cordes et de poulies aux extrémités supérieures ; puis, aux coups de midi, Hoksaï entrant en scène avec ses disciples, tous pourvus de bretelles qui s’entrecroisent sur la poitrine pour éviter le vol capricieux des toges, et leurs courses sur le papier, avec les lourds balais chargés d’encre et de couleur rouge (1), les larges traits jetés par le maître, le nez du Dharma, l’œil droit, l'œil gauche, la bouche, les oreilles, la tête, la poitrine, les cheveux prenant vie tour à tour, tandis que les disciples étendent le noir et la pourpre entre les grandes lignes qu’il a tracées et que les habitants essuient avec des étoffes le. débordement de la couleur; enfin, vers le soir, le tableau achevé (2), hissé à moitié sur ses cordes, et le lendemain, au lever du soleil, enlevé en triomphe jusqu’au sommet de l'échafaudage, au milieu des applaudissements de tout un peuple (3). Rien qui symbolise mieux
(1) Couleur appelée taïisha (pierre rouge).
(2) Hoksaï le signa ainsi : « Tôto Ghakiodjinn Hoksaï Taïto Sékidjô. » (Hoksaï Taïto, l’homme fou de dessin, de la capitale orientale, c’est-àdire Eddo, a fait ceci sur place.) D’après la reproduction gravée dans le Hoksai daïigha shoksho saïizou.
(3) Qu'est devenu ce grand tableau ? Sa dimension ne fermet pas de supposer qu'il ait été égaré, et on sait d'autre part que le seul incendie qui ait éclaté depuis lors(en 1892) dans le monastère où il se trouvait ne détruisit aucun des trésors qui y étaient conservés. D’après les habitants de Nagoya, on avait autrefois formé le projet de l’exposer dans un des musées de leur ville; mais on recula à la fois devant le mauvais vouloir des bonzes et devant la dépense qu'aurait exigée la construction d’un bâtiment spécial. M. lijima se livra, en 1892, à une longue enquête sur les lieux pour retrouver le fameux Dharma; mais malgré tous ses efforts, ses questions aux habitants, ses négociations avec les bonzes des divers temples qui se le renvoyaient de l'un à l’autre, il se heurta à une obstination invincible (les gens
la gloire de Hoksaï, avec son intensité et ses limites, ce succès immense de l’artiste dans le monde inférieur qui était le sien, cette apothéose de l’art vulgaire au milieu de la foule. |
Mais le meilleur fruit de ces six mois de séjour à Nagoya, ce fut le premier volume du grand ouvrage qui devait être le chef-d'œuvre du maître, les « Esquisses variées(1) ». Durant ses longues journées de travail chez Bokcenn, il avait composé plus de trois cents dessins, représentant une variété infinie d’êtres et de choses, les dieux et les saints, les hommes et les femmes, les animaux, les oiseaux et les fleurs (2); il versa tout cela dans un livre admirable, qui parut vers la fin de cette même année 1817 ou au commencement de l’année suivante (3), et qui inau-
de Nagoya ont la réputation de ne jamais vouloir montrer leurs richesses) et finalement, ne put savoir en quel endroit on avait caché le chef-d'œuvre; tout ce qu’il découvrit à Nagoya, ce fut, dans la librairie d'Erakouya, des lettres de Hoksaï adressées à l'ancêtre de la maison pour lui demander de l’argent, et que le maître actuel venait de faire coller par des apprentis sur ses paravents. (Voy. Katsshika * Hoksaï den, vol. I, p. 38 à 46.)
(4) « Hoksaï Manggha. » — Le mot « Manggha » a été traduit de plusieurs manières, à cause des sens variés que recèle le caractère man. Les critiques français (par ex., M. Gonse) traduisent le plus souvent par «Les dix mille esquisses » ; les critiques anglais (par ex., M. Anderson), par « Rough sketches » ; et si vous interrogez des Japonais de culture moyenne, ils vous trouveront encore d'autres sens (par ex. : « Dessins d'occasion» ; etc.). Mais après avoir consulté plusieurs savants japonais, nous nous arrêtons à l'expression « Esquisses variées », qui répond le mieux à la fois au sens ordinaire de man (« de toute sorte ») et au contenu de l'œuvre.
(2) Voy. la préface du 4% vol., par Hannshiou Sandjinn.
(3) Les ouvrages européens donnent comme date de ce premier volume tantôt 14810 (date qui ne repose sur rien), tantôt 1814 (date en faveur de laquelle on ne peut invoquer qu’une indication donnée par l'éditeur Katano Toshiro, fils du premier Erakouya, à la fin du 13e vo-
92 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
gura une longue série de quinze volumes, dont treize publiés peu à peu, de son vivant, et les deux derniers après sa mort (1). Après ce grand effort de Nagoya, vous le. retrouvez, au printemps de 1818 (2), continuant ses voyages, étudiant l’antique province d’Icé, puis celle de Kishiou (3), enfin passant par Ohcaka (#) et Kiôtô avant de rentrer dans la capitale. Sa visite à Kiôtô, le vieux centre conservateur des académies classiques, est évidemment la
lume) ; mais la mémoire de ce nouvel éditeur a dû se trouver en défaut, car toutes les circonstances du séjour de Hoksaï à Nagoya sont bien connues, d'après les documents écrits de l’époque (Voy. p. 89, seq.), et par conséquent, le premier volume des « Esquisses variées » publié aussitôt après ce séjour, n’a pu paraître, au plus tôt, que pendant l’automne de la 449 année de Bounnka (1817).
(4) On composa ces deux volumes avec les dessins laissés par le maître; comme il n’en restait pas assez pour remplir le quinzième, et comme d’autre part on ne trouvait plus de disciples directs de Hoksaï, l'éditeur s'adressa à d’autres peintres de Nagoya, dont quelques-uns ne sont morts que depuis peu d’années, notamment à Ota Kiôçaï, qui signa deux des meilleures gravures du volume, l’une représentant Kojima Takanori (ancien personnage célèbre pour sa fidélité à l’empereur Godaïgho), l’autre « l'esprit du cerisier », et à Noumata Ghessaï, disciple de Bokcenn.
(2) Car, parti pour Nagoya au printemps de la 44e année de Bounnka, il y était resté un an.
(3) A la fin du «Æshi kannzashi hinaghata » (Esquisses de peignes et d’épingles à cheveux), publié la 6e année de Bounncé (1823), se trouve le dessin d'une pipe en bambou, de forme particulière, avec l’indication, par Hoksaï lui-même, qu’il avait observé cette espèce de pipes lorsqu'il était allé à Kishiou. — Quelques notes analogues, publiées dans ses divers ouvrages, montrent qu'il visita aussi, à des époques inconnues, plusieurs autres provinces de l'empire; voy. par exemple, à la fin du même livre, une note de Hoksaï relative à une autre espèce de pipe, en usage dans la province de Shimotské:
(4) Quelques vieux habitants ont conservé le souvenir de son passage dans leur ville, et se rappellent qu'il v demeurait dans un hôtel situé près du pont Hanava.
LA VIE DE HOKSAÏ 93 plus intéressante. Il y resta d’abord tout à fait inaperceu (1), Jusqu'au jour où un inspecteur des beaux-arts (2), en tournée dans cette ville, lui commanda un dragon, qu’il admira beaucoup, fit monter sur un beau cadre et suspendit dans l'alcôve d'honneur de sa chambre d'hôtel, consacrant ainsi le mérite du peintre aux yeux des hommes de haut rang qui remarquaient cette œuvre chez lui; mais ilest manifeste que l’art vulgaire de Hoksaï ne pouvait plaire à un public raffiné, adorateur de toutes les manières classiques, à l'heure même où le fameux Ghannkou (3) siégeait à Kiôtô sur le trône de l’art et tenait le sceptre des traditions séculaires. Hoksaï retourna donc à Eddo, son vrai milieu, et se remit à l'éternel labeur qui faisait sa Joie, à peine interrompu quelque temps, vers 1828 ou 1829 (4), alors qu’il était à peu près septuagénaire, par une paralysie qui heureusement ne dura que quelques mois, et dont il se guérit lui-même avec une recette chinoise qu'il avait trouvée dans un vieux livre (5). Un petit fait, qui se rat-
(1) Témoignage du graveur Shoyou.
(2) Qui n’était autre que Shazannrô Bountchiô, (cf. p. 78, n. 4), envoyé pour examiner les statues des temples de Kinaï.
(3) Voy. p.38, n. 3.
(4) Car d’après le témoignage de M. Rôghi, il avait alors 67 ou 68 ans.
(5) Cette recette est encore conservée, écrite et illustrée de la main de Hoksaï, dans la maison de M. Tozaki. Citons-la exactement à titre de curiosité : « Remède à prendre 24 heures après l’avoir préparé. — (Ici trois dessins représentent l’un un citron, l’autre la manière de le couper, l’autre la marmite de terre où on va le cuire.) — Prenez un citron comme celui-ci, divisez-le en petits morceaux, avec un couteau de bambou, et non pas avec un outil de fer ou de cuivre; et de même, choisissez une marmite de terre et non de fer ni de cuivre. Versez dans celte marmite, sur les morceaux de citron, un cinquième de litre (un ghô) d'excellent vin de riz (sake),.et faites cuire le tout jus- ‘qu'à ce que vous obteniez l'apparence du miel {mizou-amé, une prépa-
94 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
tache à cette époque de sa vie, montre que malgré l'accueil peu chaleureux des amateurs de Kiôtô, il avait néanmoins laissé là-bas une assez vive impression de sa valeur, et partant, quelque inquiétude dans l'esprit deschefs de l’école classique; car un jour que le fier {1) Ghannkou causait en liberté avec ses disciples, il leur dit : «Il y a maintenant beaucoup d'excellents peintres à Kiôtô et à Ohçaka; pourtant, aucun ne me surpasse, mais je crains un peintre de Eddo, Katsshika Hoksaï » ; ce qu'entendant, un des disciples, Takaï Sannkourô, se hâta d'abandonner son maître pour aller suivre à Eddo les leçons du mystérieux rival. Ce Sannkourô, était un riche fabricant de vins, très lettré (2); un peu plus tard, vers 1831 ou 1832 (3), il invita Hoksaï à venir le voir à Shinano, dans la province de Shinnshiou, et le garda chez lui une année entière (4). Ce
ration sucrée qui a l'aspect et à peu près le goût de notre miel). Otez les pépins, délayez la pâte dans de l’eau chaude et buvez. » — Nous ne savons quelle peut être l'efficacité de ce remède contre la paralysie; mais il ne faut rien condamner sans expériences, et toute cette vieille médecine chinoise, si négligée, mériterait peut-être d’être étudiée de près par un savant européen.
(1) L’infatuation légendaire de Ghannkou, et notamment l'admiration profonde qu’il éprouvait pour ses fameux tableaux de tigres, lui attirèrent plus d’un désagrément. Un jour, dit-on, Raïsannyo le fit venir dans un restaurant de Highashiyama, lui demanda d’exécuter un tigre et le paya d’avance ; quand le travail fut achevé, Raïsannyo se dépouilla de tous ses vêtements, se drapa dans la peinture comme dans une chemise (skfa-obi), et se mit à danser, à la grande fureur de l'artiste.
(2) Témoignage de M. Baïghenn qui, dans sa jeunesse, avait visité Hoksaï à Shinano, chez Sannkourô lui-même.
(3) 2e ou 3e année de Temmpo.
(4) En partant, Hoksaï composa une poésie, impossible à traduire, mais qui en somme signifie que, vieux comme le mont Fouji, il se sentait toujours robuste comme un jeune homme.
LA VIE DE HOKSAÏ ù 95
ne devait pas être le dernier voyage de notre artiste : après un nouveau séjour à Eddo, au cours duquel il prit le nom de Mandji(1), nous le voyons quitter encore la capitale, pendant l'hiver de 1834 ou le printemps de 1835, pour se réfugier dans la province de Soshiou, à Ouragha, sous le masque de Miouraya Hatchiémon (2).
Il ne s'agissait plus, cette fois, d’un voyage d'études, mais d’une véritable fuite. Pourquoi? C'est ce qu'on ne saura sans doute jamais. Avait-il offensé le gouvernement par quelque composition imprudente? Craignait-il une responsabilité trop lourde pour quelque violation de la loi ou quelque énorme faute commise par son terrible petitfils (3)? Etait-il lui-même trop chargé de dettes(4)? Ou
(1) C'est-à-dire : « homme de dix mille ans. » (Le caractère man représente ici un nombre bouddhiste, et n’a pas le même sens qu’à la p. 91, n. 1.) — Il prit ce nom en 1834 (5° année de Temmp), lorsqu’il publia le 4% vol. du « Foughak hiakké » et, depuis lors, signa d'ordinaire : Ghakiô Rôdjinn Mandji, ou Sakino Hoksaï Mandji. — Le Rouiko attribue ce changement de nom à la 41e année de Temmpà ; mais, sans parler de l’ouvrage déjà cité, le nom de Mandji se trouve déjà dans des lettres de Hoksaï bien antérieures. (Voy. par ex. une lettre à son éditeur, datée du 2° mois de la 6e année de Temmpô et signée Mandji, publiée dans Katsshika Hoksaï den, vol. I, p. 54.)
(2) Hiver de la 5° année de Temmpô, ou printemps de la 6e. — Le nom de Miouraya Hatchiémon ne devait être porté par lui que d’une façon passagère.
(3) Hoksaï dit en effet, dans une lettre à ses éditeurs (publiée dans le Katsshika Hoksai den, vol. I, p. 5), que s’il se cache, c’est pour une raison sérieuse qu'il ne peut dévoiler. — Hoksaï fut tourmenté à la fois par la mauvaise conduite de son premier fils et par celle de son petit-fils, le fils de sa fille aînée et de son disciple Yamaghighaoua Shighénobe. Ceci ressort de divers témoignages contemporains, Confirmés par ce fait que dans ses lettres, il parle tantôt d’un fils (ko), tantôt d'un petit-fils (mangho). Mais, des deux, le petit-fils fut le plus terrible. (C£. p. 447, n. 1.)
(4) Voy. une autre leitre de Hoksaï à ses éditeurs. (Katsshika Hoksaï den, vol. I, p. 58.)
96 j ÉTUDE SUR HOKSAÏ
bien voulait-il seulement fuir une célébrité importune (1)?
Ce qui est sûr, c'est qu’il se cacha, écrivant à peine un mot, de temps en temps, à ses éditeurs, sans leur donner sa propre adresse et, lorsqu'une affaire sérieuse le rappelait à Eddo, n’y venant qu’en secret (2). Sa correspon- . dance (3) de cette époque est vraiment touchante, dans sa sécheresse : elle dévoile pleinement la belle âme, toute pure, de ce bon vieillard, fou de dessin, qui vit dans la misère parce qu'il ne comprend rien aux choses matérielles, parce qu’il ne compte jamais l'argent qu'il recoit ou qu’il donne (4), parce qu'il méprise tous les soins médiocres de l'existence, qui souffre cependant de cette dure condition, laisse échapper une plainte lorsqu'il a passé un hiver, à l’âge de soixante-seize ans, dans une maison bloquée par les neiges, avec un seul vêtement usé sur le dos (5), mais qui se console de tout dès qu’il tient ses pinceaux, dès qu'il retrouve dans le travail l’éternelle jeu-
(1) Cette célébrité, répandue dans tout l'empire, ne l’empêchait pas de rester un inconnu pour bien des gens de son propre quartier. Un jour, quelques lettrés s'étaient réunis dans un petit restaurant pour composer des poésies à la manière de Sennriou, et notre artiste, qui aimait beaucoup à en écrire, s’était joint à eux ; quand vint l'heure du départ, il faisait déjà nuit: mais on avait oublié de prendre des lanternes, et ce fut à grand’peine qu'on finit par en trouver une, toute blanche, chez un marchand du voisinage ; un des compagnons, naïf habitant de Hondjô, avant exprimé le désir qu’on dessinât quelque chose sur celte lanterne trop vulgaire, Hoksaï prit un pinceau et y jeta quelques traits. « Je vois, dit l’autre, que vous avez des dispositions pour le dessin » ; et chacun de rire. (Récit de M. Baïghenn.)
(2) Voy. une lettre de lui, dans le Katsshika Hoksaï den, vol I, p. 26.
(3) Elle à été publiée en partie dans le Katsshika Hoksaï den, vol. L, p. 3, seq., et surtout vol. IT, p. 22, seq.
(4) Cf. p. 108.
@) Lettre publiée dans le Æatsshika Hoksaï den, p. 56.
nesse de son cœur, dès qu'il songe que, pour prix de cette formidable vie d'études, lorsqu'il aura cent ans, il sera un vrai peintre (1).
Après cette retraite d'Ouragha, qui dura un ou deux ans, notre artiste reparut àEddo vers l'automne de 1836 (2\. Il y arrivait en pleine famine. Misère générale, beaucoup de morts, plus d'animation ni de gaieté dans la ville ; on ne songeait plus à acheter des choses de luxe, comme sont les livres de dessins ; tous les libraires fermèrent boutique et les artistes se trouvèrent dans la rue. Hoksaï ne perdit pas courage : il se pencha sur sa table de travail, devant un monceau de feuilles de papier, et dessina jour et nuit, à tour de bras, des centaines d’esquisses, paysages, personnages fameux, scènes de mœurs, oiseaux et plantes, puis, après les avoir encadrées lui-même, les suspendit devant les portes des marchands de tableaux : malgré la famine, on fut tenté par le bon marché des œuvres et le renom de la signature, et l'artiste put ainsi échapper un certain temps à la mort(3). Mais bientôt cette vente tomba
(1) Voici un de ces billets à ses éditeurs : « Je suis heureux d'apprendre que vous êtes tous bien portants. Quant à moi, je travaille toujours à dessiner, et je crois qu’à cent ans je pourrai entrer au nombre des vrais peintres. Pour le reste, je vous le dirai quand je vous verrai. » — (Id.,ibid., p. 54.) :
(2) Sa dernière lettre d'Ouragha se termine, en guise de date, par ces mots : « Canicule fraîche et extraordinaire » ; or c’est précisément la 7e année de Temmpô (1836) qui fut marquée par un été très frais,
‘ précurseur de la famine à laquelle se rattachent les faits que nous
allons rapporter, d’après les récits d'un vieillard nommé Saïboun (ami de Hoksaï, mort en 1890).
(3) Un recueil de ces dessins a été conservé ; comme il n'avait pas été composé de gravures imprimées, mais d'esquisses faites à la main, il porte cette mention sur la couverture : « Nikousits ghatchô », (livre de dessins, chair de pinceau).
HOKSAÏ,
98 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
peu à peu ; il fallait inventer un autre stratagème. Hoksaï mit son génie au service d’un jeu populairé, qui était à peu près à l’art du dessin ce que nos bouts-rimés sont à l’art des vers (1) : on lui apportait, avec une poignée de riz, une étoffe de soie ou une feuille de papier, sur laquelle on avait jeté quelques taches ou quelques traits au hasard ; il partait de là pour dessiner toute espèce de choses, comme un pianiste exécute des variations sur un accord frappé à l’aventure ; et toutes ces poignées de riz, si durement gagnées, permirent au vieillard de soutenir sa vie jusqu’à la fin du fléau (2). Une autre épreuve l’attendait, qui le frappa en 1839 (3) : l'incendie. Chaque nuit, dans la vieille Eddo, les maisons de bois s’allumaient, ici ou là, souvent dans plusieurs quartiers à la fois, et flambaient comme paille; en règle générale, chaque année, au cours de l'hiver et du printemps, deux ou trois quartiers s'envolaient en fumée ; on y était accoutumé, et il eût été difficile de découvrir un homme mûr dont l'habitation n'eût pas déjà brûlé à deux ou trois reprises. Pourtant Hoksaï se vantait, à soixante-quinze ans, d’avoir déménagé cinquante-six fois sans être parvenu à rencontrer le fléau ; et il avait même écrit, à cet âge, un petit « billet pour éteindre le feu », qu'il distribuait comme un talisman à ses amis, par plaisanterie (4); mais enfin, à soixante-dixneuf ans, il fut guéri de cette vanité. Lorsque le vieillard vit sa maison en flammes, il s'enfuit, suivi de sa fille Ohé,
(4) Ce jeu, appelé énaoshi, (dessins complétés), est très ancién ; mais d’après le Kaïigha soshi, il fut surtout en vogue à Kiôtô vers la 8° année de Bounnka (1811), et à Eddo pendant l'ère de Kôka (1844 1848).
(2) On appela ces séance « to-naï-kai », (réunions où on jette le riz).
(3) 10e année de Temmpô.
(4) Récit de Saïhoun.
n'emportant que ses pinceaux, abandonnant tout le reste (1) ; et comme il n'avait plus d’autres instruments de travail, il cassa une bouteille trouvée dansles décombres, en prit le fond comme tasse à laver les pinceaux, les tessons comme soucoupes à couleurs, loua une maison à crédit, et se consola bien vite de cette misère en se rejetant avec furie dans son art (2).
Si vous voulez vous rendre compte de ce qu'était alors son existence, cette laborieuse vie d'artiste qu'il avait menée dès sa jeunesse et que la vieillesse ne faisait que rendre chaque jour plus ardente, pénétrez avec nous dans son atelier (3). Au milieu de la chambre, un brasier carré qui s'enfonce dans l’intérieur du plancher (4}, et où rougissent quelques pauvres boules de charbon (5); le vieillard, adossé à ce foyer misérable, une couverture (6) delit sur
(1) D'après M. Baïghenn, il perdit notamment dans cel incendie une énorme collection d’études qu’il conservait depuis sa jeunesse, et qui eût suffi à remplir une voiture. (Si les voitures japonaises sont petites, le papier employé pour les dessins est très fin, et la comparaison ci-dessus montre bien quelle somme de travail accumulé représentait cette collection d’études.)
(2) Récit de Saïboun.
(3) Nous le décrivons d’après un dessin conservé par M. Rôghi et les témoignages de divers contemporains. Les images que nous allons évoquer ne seront pas toujours très séduisantes ; mais on ne comprend bien un homme qu'eu l’observant dans son milieu, et l'atelier de Hoksaï ne ressemblait pas à ceux des artistes dela cour.
(4) Kotats.
(5) Hoksaï ne quittait jamais le coin du feu, depuis le dizième mois de l’année (novembre) jusqu’au 4e mois de l’année suivante (mai), et employait du {adon (charbon de bois pulvérisé et pétri en boules, dont se servent surtout les pauvres gens au lieu du charbon de bois ordinaire ; le tadon, qui chauffe moins, donne à une chambre juste la température favorable pour l'éclosion des œufs de punaises, et il n’en manquait pas dans la maison de Hoksaï ! (D’après M. Rôghi.)
(6) Flon.
100 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
les épaules, reste penché sur la petite table où il dessine (1); tout autour (2), des sacs à charbon vidés (3), des cages de bambou qui ont contenu des gâteaux (4), de larges feuilles sèches (5) qui ont servi à envelopper des portions de riz et de poisson (6) apportées du restaurant le plus proche (7); bref, de l'avis des contemporains, l'aspect d’un cabinet de réserve (8) ou d’un coin aux ordures (9). Auprès du maître travaille sa chère fille Ohé (10), la pure artiste et
(4) Dans sa jeunesse, il ne possédait même pasde table et travaillait sur une caisse à riz (komébits) renversée. (D'après le Rouiko.)
(2) Un petit détail, qui en dit peut-être plus que tout le reste : Hoksaï se servait d’un pot de nuit (voy. un dessin de Hoksaï luimême, où il se représente comiquement prosterné devant cet ustensile, à la fin d'une de ses lettres, reproduite dans le Katsshika Hoksaï den, vol. Il,p. 14); étant données les mœurs japonaises, cet usage européen qu'il avait adopté devait paraître l'invention d’un homme très paresseux et scandaliser profondément ses compatriotes.
(3) Soumida ouara, sacs de paille.
(4) Sakouramotchi, (gâteaux de cerisier) ainsi appelés parce qu'on les parfume en lesenveloppant de feuilles de cerisier.
(5) Také no kaoua, larges feuilles qui enveloppent le jeune bambou.
(6) Soushi, mets composé d’une poignée de riz vinaigré -qu'on recouvre de poisson. ‘
(7) CF. p. 105, n. 4. — Et quand on lui apportait son repas, dans le petit édifice de boîtes de laques superposées (djoubako) qui est d'usage en ce cas, il ne mettait pas les aliments dans des assiettes, mais les dévorait dans les boites elles-mêmes, avec ses doigts. — Cette manière d'agir qui nous parait sale, à nous Français, habitués depuis une époque relativement récente à nous servir de fourchettes plus ou moins bien lavées à loffice, devait sembler abominable aux Japonais dont la coutume très ancienne est de ne se servir le plus souvent que de baguettes de bois fraichement taillées, et arrangées de telle sorte qu’il est impossible de les employer plus d’une fois.
(8) Monooki. (comparaison de ses visiteurs).
(9) Hakidamé. (K4.)
GORGE LE Ent
LA VIE DE HOKSAÏ 101 le-camarade de toutes les heures, l’Antigone de ce père qui, vers ses quatre-vingts ans, dessine toujours sans lunettes (1), mais qui se heurte en aveugle à toutes les réalités pratiques, qui ne voit que l'idéal où il aspire, qui ne regarde à ses pieds que lorsque la misère l'avertit, par la dure voix des fournisseurs, de se procurer l'argent nécéssaire à sa subsistance. Oh6, pas très jolie, mais séduisante tout de même par son expression de franche bonté (2), est assise près d'une colonne où vous apercevez, dans une vieille boîte à oranges suspendue, une statuette de Nitchirenn (3), le saint patron de la grande secte bouddhiste à laquelle appartiennent le père et la fille. Ailleurs, contre une porte, un écriteau vous informe que « Miouraya Hatchiémon refuse de dessiner les éventails, aussi bien que les modèles d'élèves » (4). Vous voilà averti, malgré tout ce dénûment, que vous êtes en face d'un vrai peintre et d’un homme qui sait ce qu'il vaut. Vous entrez donc avec de profondes révérences, et Ohé courtchez une voisine pour lui emprunter le thé qu'elle doit vous offrir, son ménage ne possédant point de four-
(1) Voy. préface du Msashi Abou (1836).
(8) D'après M. Rôghi.
(3) Cf. p. 420, n. 3. — On dit qu'il allait souvent en pèlerinage à Ikéghami Hommondji et à Horinooutchi Miôôdji, temples de la secte de Nitchirenn; l’image du dieu Miôkenn, auquel il croyait, se trouve dans un monastère de celte secte; et c’est à la même secte encore qu'appartient le monastère de Sékiôdji, où il fut enterré. Ses opinions religieuses étaient bien connues : quelqu'un, voulant prendre un nom Douveau, avait besoin d’un dessin qui symbolisät ce nom en représentant un pin dirigé vers l'étoile polaire {ef. p. 70, n. 3), et c’est à Hoksaï qu’il s’adressa. M. Baïghenn croit qu'il s'était fait enseigner la doctrine bouddhiste par un certain Haghino Yaokitchi, gardien des trésors de la maison-shiôghounale.
(4) Ceci se trouve sur le dessin de M. Rôghi.
102 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
neau (1), tandis que le vieux, un peu honteux de son intérieur, mais qui n’en veutrien laisser paraître, murmure quelques paroles moitié humbles, moitié fières, ou affecte de chercher une punaise dans sa toge (2), et en tout cas maudit en lui-même la fâcheuse visite qui l’a dérangé dans son travail. Si vous désirez qu'il vous dessine quelque chose, ne le pressez pas trop, ne lui imposez pas un thème étroit : car il n’est bon que lorsqu'il suit librement sa fantaisie (3); surtout, ne parlez pas trop d’argent : des divers ressorts qu’on emploie pour faire agir les hommes,
c'est celui qui a le moins de prise sur lui (4) ; conversez
(1) D’après M. Tozaki, racontant ce qu’il avait observé dans ses vi- Sites à Hoksaï.
(2) Un jour, dit le Kaïgha soshi, Tsourounoya, un des intendants du shiôghoun et le pharmaeien Tehiba, allèrent chez Hoksaï pour lui demander un tableau ; le maître était assis dans sa chambre du sud, roulant entre ses doigts une punaise; il leur répondit : « Comme je suis très occupé en ce moment, je ne puis vous écouter » ; et regardant avec attention l’intérieur de ses vêtements, il continuait à poursuivre les parasites. Il fallut une longue insistance des deux visiteurs pour parvenir à lui arracher la promesse d’une œuvre. Lorsqu'ils se retirèrent, il les rappela pour leur dire avec un grand sérieux: « Si on vous interroge sur mon intérieur, je vous autorise à déclarer que la propreté y règne. »
(3) Ceux qui le virent travailler disaient qu'il n'écoutait jamais personne, et qu’il fallait le laisser dessiner tout ce qu’il voulait, comme il le voulait. (Témoignage de Sghioura. — Cf. p. 10%, n. 4.)
(4) Un jour Etchiou-no-Kami, seigneur du château de Tsougare (province de Mouts), invita Hoksaï à venir dessiner chez lui un paravent ; mais il avait beau lui envoyer des messagers : pas de réponse. Finalement, il lui dépêcha un de ses chevaliers, qui offrit à l'artiste cinq écus d’or comme présent de bienvenue, ajoutant que son seigneur serait très heureux de le voir dessiner chez lui quelque chose et de lui payer ensuite le prix qu’il demanderait ; Hoksaï refusa. Quelques jours après, nouvelle visite du même chevalier, et même refus de l'artiste ; alors l’envoyé entre en colère et déclare qu'il va tuer Hoksaï, quitte à se suicider après ; les amis du peintre s’interposent,
plutôt avec sa fille, demandez-lui de vous prédire l'avenir (elle a un certain renom de devineresse), causez-lui de l'élixir de longue vie qu’elle rêve de trouver pour devenir immortelle, faites-lui compliment d’une de ces gracieuses figures féminines qu’elle excelle à peindre (1) ; et pen-
dant ce temps, le vieillard, réjoui dans son cœur de père, se laissera glisser insensiblement à la pente accoutumée, reprendra d'instinct ses pinceaux, se livrera à sa passion: de produire ; donnez-lui alors l'objet que vous voudrez, un cerf-volant ou une lanterne, et il le couvrira de merveilles (2) ; jetez une tache d’encre sur une feuille de papier, et de cette noirceur informe il fera surgir, en pleine vie lumineuse, une chose vivante (3): passez-lui feuilles sur
tâchent d’apaiser l’un et de décider l’autre ; mais Hoksaï demeure inébranlable et dit, comme conclusion : « Si je rends les cinq écus d’or que j'ai reçus, tout sera bien ; je les enverrai demain chez le seigneur » ; le chevalier, frappé de cette réponse inattendue, se retire; et pendant plusieurs mois il n’est plus question de l'affaire. Mais un beau jour, Hoksaï arrive soudain chez Etchiou-no-Kami et, de luimême, dessine sur le paravent un merveilleux groupe de chevaux sauvages, qu’on a conservé depuis comme un précieux souvenir dans le château de Tsougare. (Témoignage de M. Tozaki, qui assista à l’orageuse entrevue de l'artiste et de l’envoyé.)
(4) Cf=p: 417, n. 4.
(2) On raconte maints faits de ce genre. Par exemple, un jour qu’il allait chez un marchand du voisinage, un enfant l’arrête et le prie de lui peindre un cerf-volant; le maitre, si difficile enversles grands personnages, se rend avec bonheur à cette demande naïve, exécute une grosse gourde et un grand poisson, découpe la feuille de papier, applique les morceaux avec soin sur les baguettes de bambou, arrange les fils, calcule l'équilibre, et continue sa route en riant, tandis que son œuvre s'élève glorieusement dansles airs. (Témoignage de M. Rôghi.) — Cf. p. 96, n. 1.
(3) C'était le jeu d'énaoshi, qu'on ne pratique plus guère aujourd’hui ; à tort peut-être, car, au dire des artistes, il constituait un merveilleux exercice de la main. (Cf. p. 98, n. 1, et la n. 1, ci-après.)
104 ÉTUDE SUR HOKSAÏ feuilles, pendant des heures (1), et à mesure il vous les rendra -palpitantes de tous les êtres de la création.
C'est ce caractère d'artiste fou de son art et indifférent à tout le reste qui explique la perpétuelle misère de Hoksaï. Il fut comme un religieux de l'idéal, voué à la pauvreté par la nature même de son esprit et de sa mission, ne recevant l'argent que pour le dépenser avec un désintéressement absolu, content lorsqu'il était sûr de se pouvoir nourrir et de soutenir ainsi la vie précieuse qu'il avait consacrée au culte de l’art. Ses biographes ne semblent pas avoir toujours bien compris ce trait essentiel dé sa physionomie ; les Européens pensent volontiers que, s’il resta pauvre, c'est que son travail d'artiste vulgaire était mal payé (2) : mais comptez les sommes qu'il recevait (3), comparez-les aux besoins d’une vie japonaise (4),
(4) Un jour Ksoumi Sadomo Kami, ministre des finances (Kandjô bounniô) du gouvernement shiôghounal, l'invita à venir dessiner chez lui. L'artiste arriva le soir, d'assez bonne heure, et commença par exécuter deux ou trois compositions très soignées ; puis, enroulant une feuille de papier pour en faire une petite baguette, il la donna à un enfant de la maison, l’engageant à faire quelques taches sur de nouvelles feuilles, qu’il couvrit à mesure de libres esquisses; et comme il était entouré d’un aimable groupe de jeunes gens, émerveillés de tant de créations successives, il s'amusa à dessiner pour eux, en plaisantant, un nombre fabuleux de choses, jusqu'à minuit (Témoignage du poète Sshioura, un des fils de Ksoumi Sadomo Kami.)
(2) Voyez tous les ouvrages européens qui parlent de la vie de Hoksaï, ceux de MM. Gonse, Anderson, etc.
(3) Les peintres ordinaires étaient payés, en moyenne, douze sous et demi pour une feuille ; Hoksaï, en principe, et sans parler des occasions extraordinaires où on lui donnait des écus d’or, recevait le double. (Voy. Katsshika Hoksaï den, vol. IT, p. 8 }Ce prix nous semble dérisoire; mais ses contemporains l’estimaient très élevé. (Voy. id. ibid., p. 17.)
(4) Au Japon, le luxe a toujours consisté surtout à avoir un beau train de maison, beaucoup de clients qu’on protège. de disciples qu'on
et vous reconnaîtrez que, sans se priver de rien, il eût pu aisément arriver à la fortune ; quant à ses compatriotes, sauf ceux qui le connurent de très près, ils supposent (1) naturellement que, comme la plupart des peintres et des gens de lettres de son époque (2), il se ruinait en vins exquis (3), en mets recherchés (4), et la suite :
soutient, de domestiques qu’on nourrit pour ne rien faire, un entourage nombreux auquel on distribue ses revenus et qui à l’occasion vous rend en services fidèles ce qu’il a reçu en argent; mais, comme individu, grâce à l'extrême simplicité des mœurs, le plus grand seigneur, aux plus brillantes époques, a toujours pu vivre de presque rien ; et un artiste de l’école vulgaire, habitant seul avec sa fille une maison perdue dans un pauvre quartier, devait mener une existence aisée avec quelques sous par jour.
(4) Voy. par exemple le Oukiyoé Hennenshi (Chronique annuelle de l’école’ vulgaire), par Sékiba, décembre 4891, donnant un extrait du Kôté ghadan, de Nakané, un contemporain de Hoksaï.
(2) Presque tous les artistes et les gens de lettres des ères de Bounnka et de Bounncé étaient plus ou moins ivrognes ; à cette époque, un proverbe disait même qu’à l’ést de Hakoné, (province à l’ouest d’Eddo), il n’y avait ni fantômes, ni hommes sobres ; quiconque ne buvait pas était appelé « porte inférieure » (ghéko) et se voyait bientôt obligé de suivre la mode pour échapper au mépris de ses contemporains. — (L'origine du mot ghéko est assez curieuse : d’après la tradition, un ancien empereur de Chine avait fait bâtir une maison de plaisance à deux étages, où on mettait en haut, c’est-à-dire à l'étage le plus frais, les gens qui aimaient à boire, et en bas, à l’étage le plus chaud, les hommes sobres ; d’où les expressions de djéko, porte supérieure, pour désigner les premiers, et de ghéko pour désigner les seconds ; les lettrés de l’ère de Bounnka trouvèrent dans ce souvenir classique un bon prétexte à jeux de mots el à plaisanteries faciles.
(3) Le vin des Japonais, c’est l’eau-de-vie de riz (saké); nous appelons cette boisson vin, et non eau-de-vie, parce qu’elle rémplit là-bas le rôle de notre vin, et non celui de nos liqueurs ; c’est, avec le thé, et en une série de qualités plus ou moins fines, la boisson nationale par excellence.
(4) Erreur fondée surtout sur ce fait que Hoksaï et sa fille, pour s’éviter les embarras d’une cuisine, faisaient venir du restaurant leurs trois repas quotidiens. (Témoignages de MM. Baïghenn, Rôghi, ete.)
106 ÉTUDE SUR HOKSAÏ mais sion a recours à des témoignages plus sûrs, on apprend qu'ilne buvait jamais ni du vin (1), ni même du
Ce fait extraordinaire était même venu aux oreilles du peintre Foujiki Kôzan, un original, aujourd'hui presque nonagénaire, qui se rendit célèbre en vivant seul dans sa maison durant un demi-siècle pour ne pas être dérangé dans les études de dessin auxquelles il se livrait, et qui l’a raconté à M, lijima. (Voy. Katsshika Hoksaï den, vol. [, p. 61.)
(1) Le point de savoir si Hoksaï était sobre ou buveur a évidemment une grande importance pour le jugement qu’on doit porter sur son caractère ; l’homme fait l'artiste, l'artiste fait l'œuvre ; et on ne peut bien comprendre l’œuvre que si on se fait une idée vivante de l'artiste et de l’homme. On a cru que Hoksaï était ivrogne, parce que, malgré l'argent qu’il gagnait, il fut toujours pauvre; parce qu’il vivait dans une maison sale et. ne sortait qu'avec des vêtements déchirés; parce qu'étant artiste, on le supposait semblable aux autres artistes de son temps ; parce qu'enfin, et surtout, il écrivait souvent sous ses dessins cette mention : « dessiné dans l'ivresse. » Mais sa misère et son incurie ne prouvent rien de pareil, comme nous le montrons plus loin. Quant à la fameuse mention « shouïssou », qu’on peut voir, en effet, sous plu sieurs de ses œuvres (au bas de certaines gravures du Souiko ghaden, au bas d’une gravure de la page 9 du Mssashi Aboumi, au bas d’un dessin représentant un prunier, conservé par le libraire Kobayashi, au bas d’une feuille où Kéçaï avait dessiné un acteur et Hoksaï une courtisane et qui fit partie d’une exposition de l’école vulgaire tenue à Acçaksa en 1892), elle s'explique simplement par le désir d’excuser des compositions qui, comme on peut le constater, sont toutes mal réussies. Peut-être aussi Hoksaï voulait-il, avec ce sens de la mesure qu'ont tous les Japonais et que son caractère indépendant n’avait pu complètement éteindre, faire une concession aux idées de son temps et voiler par quelques déclarations de ce genre une sobriété qui eût pu paraître affectée ; dans la préface du 6e vol. des « Esquisses variées », ie poète Shoksandjinn, qui était connu pour un franc buveur, commence par faire l’éloge de Hoksaï, puis celui de sa propre vertu, affirmant qu’il a horreur du vin, qu’il n’aime que les gâteaux, et finissant par signer : Ghékono Shoksandjinn, « le Sobre Shoksandjinn » ; il y a là évidemment une ironie à l’adresse de notre peintre : et ne serait-ce pas pour échapper à ces taquineries de ses confrères que Hoksaï aurait parfois protesté lui-même contre sa réputation de sobriété ? — Ce qui
LA VIE DE HOKSAÏ 107 thé (1), qu'il n’aimait que les gâteaux (2), chose peu coùteuse (3), qu'il ne fumait pas (4), qu'ilne s’habillait pas de vêtements de soie, mais de coton grossier, et jamais suivant la mode (5), que sa conduite était très régulière (6), qu’en toutes choses enfin, il s’attachait à vivre comme un paysan (1) qui serait très sobre. Le vrai secret de sa pau-
est certain, c’est qu'au dire de tous ses amis, Sékiné Shicé, Shimizou Séfou, Riouté Shoughenn (préface du 11e vol. des « Esquisses variées »), Hoksaï fut juste le contraire de lartiste ivrogne qu'on a si souvent représenté. |
(1) Témoignage de Kaouanabé Kidçaï (cité dans Katsshika Hoksaï den, vol. II, p. 8), et préface du 11e vol. des « Esquisses variées », par Riouté Shoughenn.
(2) Témoignage de M. Tozaki qui, avant d’aller le visiter, lui faisait toujours porter sept ou huit petits gâteaux (duifkoumotchi, gâteau composé d’une pâte de riz, à l’intérieur de laquelle se trouve une pâte d’abricots rouges, ou adzki).
(3) À cette époque, un daïifkoumotchi coûtait 4 mon (donc la 25e partie d’un sou).
(4) Témoignage de Kaouanabé Kiôçaï (dans Katsshika Hoksaï den, vol IT, p. 8).
(>) Témoignage de M. Baïghenn.
(6) Il vécut paisiblement avec sa première femme, puis avec la seconde, et ensuite ne se remaria plus. (Témoignages de MM. Baïghenn et Rôghi. Cf. p. 117, n. 1.)
(7) Cest l’apparence que lui trouvaient ses concitoyens lorsqu'ils le voyaient passer dans la rue. Vêltu d’une toge de coton grossier (mômenn) et d'un manteau populaire (kanntenn) de couleur orange (couleur de kaki), avec des sandales de paille (ouaradji) si le chemin était boueux, ou des chaussures à semelles de chanvre (açaouradzôri) s’il était sec, il s'avançait en s’appuyant sur un bâton haut de près de deux mètres (6 shakou) ; on eût dit le vieux Kiouçak Shitchiya (Kiouçak du Mont-de-Piété) que représentait alors une pièce de théâtre en vogue (Ocomé Shicamats, titre composé des noms de l'héroïne et du héros de la comédie); et lui-même était ravi lorsqu'on lui adressait la parole en l'appelant « paysan » (inakamono). Tout en marchant, il récitait sans cesse des prières bouddhistes (atanndai), pour être dispensé de causer avec les passants qu'il connaissait ; jamais ilne s’arré-
108 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
vreté, c’est qu'il « regardait l'or comme poussière » (1), et un seul fait (2) suffit à le prouver : lorsqu'on lui remettait le prix de ses dessins, enfermé dans une enveloppe, il ne vérifiait pas le contenu, n’ouvrait même pas le papier, le déposait simplement près de sa table; entrait un marchand de riz ou un charbonnier, présentant sa note : l’artiste, sans la lire, prenait une des enveloppes qu'il avait recues, la donnait et continuait son travail ; rentré dans sa boutique, le fournisseur dépliait le paquet, trouvait toujours-une somme énorme ou dérisoire; s’il y avait trop d'argent, il gardait tout, et s’il n'y en avait pas assez, il venait réclamer l’appoint (3); c'est grâce à ce système d'économie domestique que notre peintre, malgré tous ses bénéfices et tous ses emprunts, (#) n’eut jamais que des
tait pour leur demander de leursnouvelles ou constater l'état du temps; tout au plus leur disait-il un petit bonjour familier (iya) et sans jamais baisser la tête devant personne. (Témoignages de MM. Baïghenn et Rôghi).
(1) Expression de ses contemporains (notée dans le Katsshika Hoksai den, Vol. IT, p. 8).
(2) D'après le Kaïgha soshi.
(3) Il ne faudrait pas conclure de ce fait à un esprit de malhonnéteté général chez les Japonais ; tout au contraire ce peuple, qui ne possède pas le mot « désintéressement » dans sa langue, est un de ceux qui pratiquent le mieux cette vertu dans les questions d'argent; mais les marchands, que l’ancien régime avait placés au dernier degré de l'échelle sociale (au-dessous des artisans, qui eux-mêmes étaient inférieurs aux paysans), devinrent une classe aussi vile qu’elle était méprisée, et leur mauvaise foi, qui n’a pu disparaître que chez l'élite, est aujourd’hui encore une entrave sérieuse au développement du commerce national. :
(4) Voy. sa correspondance, par exemple : dans Katsshika Hoksaï den, vol. IT, p. 9 seq. — NH faut tenir compte ici d’un trait du caractère national, qui favorise les dettes et ne leur donne pas la même couleur que chez nous. Au Japon, on emprunte facilement, on ne rend pas toujours, et personne ne voit là une chose trop blâämable : un homme embarrassé s'adresse à un homme plus riche, qui lui prête
LA VIE DE HOKSsAÏ 109
dettes (1). Mais il y gagnait de vivre sans soucis, très audessus des comptes de ménage et des soins vulgaires, tout
NS
entier à son œuvre ; et ce fut là une de ses forces. En dépit de toutes les misères qu'il traversait, il demeura tou- Jours jeune de cœur et d'esprit, jeune des yeux et de la main ; ni les vaines menaces de la pauvreté, ni les ennuis de famille ne purent le distraire (2); il obtint la seule
de l'argent; rentré chez lui, l'emprunteur trouve un ami encore plus embarrassé, qui est venu lui demandér une petite somme, et il la lui remet ; l'ami fait à son tour un prêt à un troisième; finalement, tout le monde se trouve plus ou moins créancier ou débiteur de son voisin, sans qu'aucun des intéressés songe à régler la situation ; et en somme, tout se résout dans une vague compensation qui n’est pas trop injuste, puisque jamais un pauvre ne refuse à plus pauvre que soi, et que ce sont en définitive les plus humbles qui profitent du système.
(4) Voy. encore sa correspondance dans Katsshika Hoksai den, vol. Il, p. 9. — (Par exemple, dans une lettre à son éditeur Szambô Kobayashi, citée p. 9: « Aujourd’hui, je n’ai pas un sou dans ma bourse ; etc... »)
(2) Il avait trouvé dans son art un moyen ingénieux de se dégager des soucis que lui donnait son petit-fils. Chaque matin, il dessinait de petits monstres sur de menues feuilles de papier, et les jelaità mesure dans la rue; quelqu'un en ramassa une et, connaissant la réputation du maître, entra chez lui pour le prier d’y mettre sa signature; Hoksaï écrivit au bas de la feuille : « Comme voici la fin de l’année, je suis bien troublé. » (Car la fin de l’année est le dernier délai pour le paiement des deltes aux fournisseurs, et le grand-père avait à régler toutes les dépenses de son petit-fils. — La fin de la phrase contient un jeu de mots où entre le caractère shishi, qui désigne une espèce de lion demi-fabuleux.) Le visiteur ayant demandé à Hoksaï pourauoi il se livrait chaque matin à ce bizarre exercice, € C'est, dit-il, pour chasser le démon, je veux dire mon petit-fils. » (Récit du vieillard Hokkots, qui le tenait deSoughita Ghenntan.) — On dit que le peintre Souikenn Tchikouyù conservait plusieurs dizaines de ces dessins de monstres, esquissés sur du papier grossier (Lkannshi) et tous datés du jour où ils avaient été jetés à la rue. — L'un d'eux se trouve reproduit dans le Recucil de dessins en style doux et en style sévère, pp. ketÿ.
110 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
chose qu’il souhaitait, la santé sereine et l'éternelle fraicheur de la vision artistique. Vers 1846 (1), vous le rencontrez à une réunion d'artistes, toujours aussi dénué de tout et aussi profondément heureux: le peintre de quatrevingt-cinq ans est venu là, sous une grande pluie, vêtu en paysan, avec un manteau de paille, des sandales de paille’; il s'annonce comme « un villageois de Katsshika », et commence de dessiner feuilles sur feuilles ; mais à la jeunesse sans égale du pinceau, tout le monde reconnaît le vieux Katsshika Hoksaï (2).
En 1848 (3), dernier déménagement de notre artiste, qui abandonne une fois encore son cher quartier de Hondjô pour aller habiter, à quelque distance, près du monastère d'Ennshôinn, dans le quartier d'Açaksa (#). À cette occasion, son ami Baïghenn lui avait adressé une petite poésie : « Votre habitude de déménager est incorrigible; done, déménagez encore cent ou deux cents fois; car lorsque vous ne déménagerez plus, c’est que vous ne serez plus en vie (5). » Hoksaï s'était bien promis, en effet, de ne mourir qu'après Ja centaine, et dans son vieux quartier
(1) Pendant l’ère de Kôka (1844-1848).
(2) D’après le Kaïgha soshi, qui nous dit que la réunion était présidée par Toyokouni le second. — Cf. p. 123, n. 2. Fils d'un passeur de rivière, cet artiste S’appela d’abord Tsmoda Shôzô, puis Outakaoua Kniçada, du nom de son maître le grand Toyokouni ; à partir de 184%, il se nomma Nicé Toyokouni (Toyokouni le second). IL mourut le 15e jour du 12e mois de l’ère de Ghenndji (12 janvier 1865), à 78 ans. (Biographie dans le Rouiko.)
(3) 1" année de Kaé. (Témoignage de M. Baïghenn.)
(4) Exactement, à Acçaksa Sétemmachi.
(5) Nous ne donnons que le sens général de ces vers; car, ici comme d'ordinaire, il y a un cliquetis de jeux de mots (sur le nombre cent, sur le chiffre de mille lieues (ri), sur celui de dix mille années et sur le nom même de Hoksaï) qui sont tout à fait intraduisibles.
de Hondjô (1). Mais au printemps de l'année suivante, il tomba malade, et le médecin consulté dut avouer à sa fille qu'il était impuissant à guérir un homme de la vieillesse. Nombre de jeunes disciples et d'anciens amis vinrent chaque Jour soigner le pauvre peintre, qui avait enduré avec sérénité tous les malheurs d’une existence misérable, mais qui ne pouvait se consoler de voir cette existence sombrer à l’heure même où il se sentaitle plus ardent pour son art. À ses derniers moments, espérant encore, il murmura avec un soupir : «Si le Ciel pouvait me prêter encore dix années !... » Puis, un instant après, quand il eut compris que tout était fini pour jamais : « Si le Ciel m'avait prêté encore cinq ans, j'aurais pu devenir un vrai peintre !... » Et il expira dans ce regret terrible qui lui brisait le cœur. C'était le 10 mai 1849 (2), et il mourait à 89 ans, d’une mort véritablement prématurée, pour qui considère le feu de vie, le feu sacré qui l'avait animé jusqu’à son dernier souffle (3).
(1) Un jour, Baïghenn avait rappelé à Hoksaï le vieux proverbe : « Hikkoshi sammbiakou. » (Un déménagement, trois cents mon ; c’està-dire : pour déménager, l’homme le plus pauvre doit dépenser au moins 300 mon ou 3 sous.) Il faisait remarquer à son ami qu’il lui coùterait moins cher de faire nettoyer de temps en temps sa maison que de déménager chaque fois que la malpropreté la rendait inhabitable. L'artiste lui répondit en riant: «Il y a, parmi les bonzes du shiôghoun, un nommé Téramatchi Hiakouan; il a choisi ce dernier nom (Cent- Maisons) pour nom de plume (il était poète), étant bien décidé à déménager cent fois dans sa vie, quoiqu'il n'ait encore déménagé que quatre-vingt-dix fois. Moi aussi, je veux changer cent fois de demeure ; après quoi, je me fixerai à Katsshika pour y mourir. » (Hiakouan tint exactement sa promesse ; quant à Hoksaï, son dernier domicile ne fut que le quatre-vingt-treizième.)
(2) 18° jour du 4e mois de la 2e année de Kaé.
(3) Un Japonais de tempérament moyen, et qui s'occupe des choses de l'esprit, est en général un homme fini à quarante ans; bien que les
112 s ÉTUDE SUR HOKSAÏ
Ses disciples et ses amis (1) durent s'occuper des funérailles ; car il ne laissait rien. Le cercueil était modeste ; une boîte de sapin neuve, très propre et très pauvre, où le vieux reposait accroupi, selon la touchante coutume de sa religion, dans la position qu’il avait eue, presque un siècle auparavant, lorsqu'il végétait dans le sein de sa mère (2). Pas de porteurs de bouquets pompeux, ni de grandes lanternes blanches; pas de pleureurs en longues files ; mais dans le cortège, où se pressaient une centaine d'amis, on remarquait plusieurs nobles chevaliers, suivis de vassaux armés de hautes lances (3) ou chargés de ces grandes boîtes de laque où on enfermait les provisions de voyage (4) ; et les voisins, étonnés de voir ces fiers guerriers partir d’une maison enfoncée sur Le derrière de la rue (5) pour suivre la dépouille d’un homme de
peintres du Japon aient eu un privilège de longévité extraordinaire, (voy. les nombreux exemples que nous citons au cours de cet ouvrage), on les a rarement vus atteindre l’âge de Hoksaï ; mais ce qui est admirable, c’est de voir un homme, plongé dans l'étude depuis son enfance, redoubler de travail et entreprendre l'œuvre capitale de sa vie aux approches de la soixantaine, à l’heure où tant d'autres se reposent, puis écrire, trente ans après, dans sa quatre-vingt-septième année : « À 90 ans, je veux changer ma manière, et à 100 ans, réformer le dessin » (préface du Saishkikits), enfin mourir presque nonagénaire, avec un Corps usé, mais une ardeur d'esprit et une sûreté de main qui v'appartiennent d'ordinaire qu'aux époques les plus vigoureuses de la jeunesse et du commencement de l’âge mûr.
(1) Surtout Rioulé Tanékaz et M. Yokata Baïghenn, disciples du peintre Tanéhiko.
(2) Les documents ne donnent pas tous ces détails ; mais il est facile de les reconstituer avec certitude, en tenant compte de la situation sociale de l'artiste, de la secte bouddhiste à laquelle il appartenait et de l'aspect actuel du monastère où il fut enseveli.
(3) Yari.
(4) Acami-bako.
(5) Oura dana.
basse condition, plus misérable qu’eux-mêmes, ne pouvaient cacher leur jalousie (1). On traversa les longues rues tranquilles, un peu inquiètes de cet événement, eton arriva bientôt, dans le quartier de Hondjô, au petit monastère de Sékiôdji (2), où devait être enseveli l'artiste, ‘On entra dans une courte avenue, joyeuse de ses cerisiers et de ses pins toujours verts, et on déposa la bière au seuil du temple, à trois pas d’une fosse creusée, tout auprès, dans le petit cimetière dont les humbles tombes se pressent autour du lieu saint. Alors, du fond du sanctuaire où brillaient les lumières et Les fleurs, quelques jeunes bonzes s’avancèrent, en face de la nature radieuse, et chantèrent lentement l'office des morts ; puis l’un d’eux, éveillant les graves harmonies d'une cloche de bronze, appela l’âme du fidèle que son église venait de baptiser, pour la vie éternelle, du beau nom « d'homme sincère » (3), et d’un coup d'éventail, lui ouvrit le paradis.
Entrez maintenant avec nous dans ce cimetière. Vous vous trouvez dans un petit enclos, bien balayé, hérissé de pierres tombales noircies et d’une forêt de hautes planchettes funéraires, les unes grises de vétusté, les autres toutes blanches encore, que la moindre brise penche et fait frissonner ; tout ce peuple de tombes se serre, se tapit avec confiance au flanc du vieux monastère ; el rien ne trouble sa paix, sinon quelques-unes de ces vagues rumeurs lointaines qu'on entend toujours dans une grande cité, quel-
(1) Le nombre des assistants, la présence de plusieurs chevaliers et la jalousie des voisins sont établis par le témoignage de M. Baïghenn, qui assistait aux funérailles.
(2) « Monastère des Promesses divines. » — Adresse actuelle : Açaksa naghasmitehô, n°s 44 et 45.
(3) Shinnshi, (CF. p. 115, n. 3.)
HOKSAÏ. 8
114 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
ques sons atténués de tambourins, quelques coups de marteau des charpentiers et des tailleurs de pierre qui travaillent derrière le mur de l’enceinte. Vous parcourez les rangs de ces tombes modestes, sous lesquelles dort un petit monde d'artisans et de marchands; toutes sont pieusement entretenues : devant chacune, aux extrémités d'une rigole creusée dans la pierre pour recevoir l’eau du ciel, deux tubes de bambou élèvent les branches toujours vertes du magnolia bouddhiste (1) ; et çà et là, quelques baguettes de parfums (2), encore fumantes, témoignent du culte incessant que toute famille vivante rend à ses ancêtres. \ Pourtant, si vous cherchez bien, vous découvrirez, dans la troisième rangée à gauche de la porte, une triste pierre à peine large comme la poitrine d’un homme et qui ne lui monterait pas à mi-corps, tachetée de lichens, noircie par l’âge, misérable, abandonnée ; au-devant, les tubes de bambou se sont pourris dans leurs trous, où vousn'apercevez plus qu’un peu de boue noire, détrempée par la pluie ; cette tombe, qui ne se distingue des autres que par l'oubli absolu qui l’a frappée, porte une inscription à demi effacée, où vous pouvezlire : « Tombeau de Ghakiô Rôdjinn Mandji » (3), et au-dessous : « de la famille Kaouamoura » (4); puis, sur la face latérale droite, une poésie que l'artiste avait composée à ses derniers moments (5) :
) Le shikimi (Ilicicium religiosum).
) Sennko.
) Ghakiô Rôdjinn Mandji haka.
} Kaouamoura ouji. (Cf. p. 514, n. 4.)
(à) Tout lettré japonais, mourant dans la plénitude de ses facultés, avait coutume de composer à ses derniers moments une courte poésie où il exprimait son état d’âme et quelquefois résumait l’idée de la carrière qu'il allait achever ; c’étaient là, sinon ses dernières paroles,
LA VIE DE HOKSAÏ ae
« Mon âme, devenue feu follet, peut aisément aller et venir à travers les plaines de l'été » (1), et au-dessous : « mort à 89 ans » (2) ; enfin, sur la face latérale gauche, ce nom bouddhiste : « Hoksaï, de la province de Shimoca, fameux original, homme sincère » (3), et au-dessous : « mort le 10 mai 1849 » (4), avec un cortège d’autres noms posthumes (5) donnés à deux femmes, probablement à une
du moins les avant-dernières, et on en gardait précieusement le souvenir. Si vous lisez des biographies japonaises, même dans les dictionnaires les plus secs, même après une notice de dix lignes ne contenant que les dates et les faits essentiels, vous trouverez presque toujours ces vers de l’heure suprême. Nous nous sommes fait expliquer toutes les poésies composées ainsi par les artistes cités dans ce livre; mais la plupart sont si hérissées de difficultés (une bonne poésie japonaise ayant toujours, comme nos symboles du moyen âge, deux ou trois sens superposés et reliés par des jeux de mots), que nous avons dû renoncer à en donner la traduction française.
(1) Donnons le texte de cette poésie qui, par hasard, se trouve facile à comprendre : « Hitodamadé, — Youkou Kisandja, — natsouno hara. » (Hilo, homme ; dama, âme ; dé, avec; youkou, aller ; ki, venir ; sandja, aisément ; natsou, été ; no, de ; hara, plaine.) — Hitodama signifie à la fois âme et feu follet, par suite de la croyance populaire qui considère comme étant les âmes des morts les feux follets qu’on voit s'élever des cimetières par les nuits humides. — Hoksaï parle des plaines de l'été, parce que cette saison était près de s'ouvrir lorsqu'il mourut.
(2) L'inscription porte 90 ans, selon l’usage japonais.
(3) Nannsôinn Kijo Hoksaï Shinnshi. — Nannsô, vieux nom de la province de Shimoca.
(4) 18° jour du 4e mois de la 2e année de Kaé.
(5) Sézenninn oya miôdjou shinndjo (femme d’une bonne nature, qui tint sa maison en ordre, bien douée, fidèle) ; morte le 5° jour du 6e mois de la 41e année de Bounncé (1828). — Djôoun miôshinn shinndjo (vie immaculée, cœur élevé, femme fidèle) ; morte le 43° jour du 41e mois de la 4e année de Bounncé (1821); puis cette mention : Shidèkinn gohiakou hiki (argent donné pour les anniversaires : 500 pièces de soie ; c'est-à-dire, en réalité, comme la valeur de 100 hiki était alors d'environ 95 senn, un total de 1 yen 25 senn, représentant à peu près 5 ou 6 francs) ; enfin, le nom de famille : Shiraï Tatchijô. (Voy. n. 1 ci-après.)
116 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
fille et à une petite-fille du malheureux peintre (f). Vous vous penchez alors sur les tombes voisines (2), et sur l’une d'elles, que protège un bel arbre chargé d'étoiles blanches, devant un glorieux faisceau de hautes planchettes sanscrites, accumulées par plus de trente anniversaires, vous déchiffrez le nom d’un marchand obscur; sur une autre, bien vieille aussi, mais où flotte encore l'odeur des parfums brûlés le matin même, vous découvrez, derrière les touffes de magnolias, des caractères d’or, souvent nettoyés et ravivés en l'honneur d’un fabricant d’ornements pour la chevelure des femmes. C’est dans ce milieu vulgaire, et néanmoins réchauffé par tous les
(1) Le premier nom bouddhiste, sans indication de famille, ne peut se rapporter à une des femmes de Hoksaï ; car la seconde et dernière femme de Hoksaï mourut lorsqu'il avait 52 ans (Voy. p. 417, un. 1), et à la date de l’inscription funéraire (1828) il aurait eu 68 ans; ce nom doit donc être celui d’une de ses filles (Voy. p. 447, n. 1), ou peut-être d’une petite-fille. — Quant à Shiraï Tatchijô, voy. p. 447, n. 1.
(2) Une de ces tombes est attribuée à un certain Boussé, qui aurait été ancêtre de Hoksaï. La ÆKatsshika Hoksai den publie même une reproduction photographique de la pierre, à côté d’une reproduction de celle de Hoksaï (Voy. vol. I, pp. 68 et 70), et l’auteur expose par le menu une longue enquête à laquelle il se livra, mais en vain, pour établir cette filiation. La raison de ce résultat négatif, dont il s'étonne, est pourtant bien simple: la pierre attribuée à Boussé n’a aucun rapport avec la famille de notre artiste ; elle a été dressée en l'honneur d’un nommé Sékitchi, et linscription, qui doit être lue tout autrement (Sé, premier caractère de Sékitchi ; Bou ou bouts, équivalent de boussha, celui qui croit au bouddha, done : Sékitchi, fidèle bouddhiste), a été gravée sur l’ordre même du supérieur actuel (Fourouta Hôrinn), qui nous a affirmé le fait. — On trouve encore, tout près de la tombe de Hoksaï, une petite pierre portant trois noms bouddhistes qu’on attribue à deux frères et à une sœur de l'artiste (Voy. Katsshika Hoksaï den, vol. I, p. 70); mais d’après le supérieur du monastère, ce serait encore une erreur et, à son avis, la tombe de Hoksaï seule est authentique.
sentiments pieux du cœur, parmi toutes ces tombes vivantes et heureuses, que gît, sous sa froide tombe morte, le pauvre artiste abandonné. Il n’y à pas un demi-siècle qu'il y repose, et déjà, sa famille étant éteinte (1), le voilà
(1) La descendance de Hoksaï est très difficile à établir, comme d’ailleurs toute généalogie japonaise, à cause surtout des innombrables adoptions qui s’enchevêtrent et entraînent des changements de noms perpétuels. Sur ce point, presque tous les témoignages, écrits ou oraux, se contredisent et s'opposent dans un pêle-mêle extraordinaire. Voici néanmoins, tout bien considéré, et toutes réserves faites, ce qui nous paraît le plus probable d’après l’ensemble des renseignements que nous avons pu recueillir. — Hoksaï eut une première femme qui lui donna un fils et deux filles; puis une seconde femme, qui mit au monde un fils et une fille; cette dernière femme mourut lorsqu'il avait cinquante-deux ans, etil ne se remaria plus. — Son fils aîné s'appelait peut-être Tominoské, et succéda peut-être aussi à Nakajima comme fournisseur de miroirs de la maison shiôghounale ; mais une seule chose est certaine : c’est qu'il se conduisait mal et qu’il coûta à son père beaucoup d’inquiétudes et beaucoup d'argent. (De même que le fils de la fille aînée, dont il est question plus loin.) — Le second fils naquit de sa seconde femme ; il s'appelait d’abord Takitchirô ; puis, s’étant fait adopter par un certain Kacé, prit le nom de Sakidjouro; il devint inspecteur de petits fonctionnaires (kobitometské), ensuite chef de petits fonctionnaires (kobitoghashira), et enfin, soit gardien du château (6tennshiouban), soit inspecteur des gardes (dkatchimetské) ; il composa des poésies sous le nom de Tchinnghakouan Mokgha. La fille aînée, dont le nom est douteux, épousa Yanaghighaoua Shighénobe, disciple de Hoksaï ; pour des raisons inconnues, le gendre et le beau-père vécurent en mauvaise intelligence ; la jeune femme rentra chez son père, où elle mourut. Elle avait eu un fils, fameux pour les ennuis qu’il causa à son grand-père. — La seconde fille, dont le nom est aussi douteux, devint peut-être la femme d’un petit fonctionnaire. — La troisième fille, Ohé, épousa un peintre, appelé Minamicaoua, qui prit le nom de pinceau de Tomé, parce qu’il était disciple de Tôrii; Tomé renvoya Ohé, dont l’humeur indépendante ne pouvait s’accorder avec lasienne, et qui de plus avait le tort d’être plus habile artiste que son mari ; Ohé ne se remaria pas, prit le nom de pinceau de Oi, et vécut désormais chez son père, qu'elle ne cessa de soutenir et d'aider
4118 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
oublié pour toujours; nul de ces artisans qu'il a rendus immortels, nul de ces artistes vulgaires dont il a éveillé le génie, nul homme de ce peuple qu’il aimait ne songe à lui
dans ses travaux. Son nom de pinceau de Oï eut, dit-on, pour origine l'interjection qu’elle poussait sans cesse, pour appeler son père avec le refrain d’une vieille chanson (du genre Ohts éboushi, ou mélodies de la ville d'Ohts): « Oï, oï, oyadji dono » (Venez, venez, monsieur mon père!...),tandisquele vieillard, par une allusion malicieuse à son menton trop avançant, l’appelait « Anngho, anngho! » (Menton! menton !...) Elle produisit des œuvres distinguées, comme les illustrations du « Onnatchoùki », de Takaï Rannzan, où elle représentait admirablement les mœurs de son époque ; d’après M. Rôghi, son père la déclarait supérieure à lui-même pour les figures de jolies femmes; et d’après M. Baïghenn, elle composa un jour pour ce dernier, sur la soie d’une lanterne qu’il voulait offrir à un temple d’Inari, un dessin (représentant un petit chat jouant avec un cerisier en fleurs) si bien réussi que l'artiste, ne pouvant se décider à l’abandonner au dieu, le garda pour lui etle remplaça par une peinture moins parfaite. Elle créa même une industrie nouvelle, qui lui rapporta beaucoup d'argent, celle des « poupées minuscules » (exactement : poupées-graines de pavot (késhi-ninnié), ou poupées d’un vingtième de centime ( ächimon-ninni6 ; un mon est le centième d’un senn), ou poupées-petits-pois (mamé-ninnié). Ces petits succès lui donnèrent des idées d’émancipation extraordinaires chez une Japonaise; «pourvu que j'aie un pinceau, disait-elle, je trouverai toujours de quoi me nourrir et m'habiller » ; et on conçoit qu'ayant de telles pensées, lorsqu'elle était encore la femme de Tomé, elle ne dut guère s'entendre avec sa belle-mère. En somme, son caractère était tout à fait pareil à celui de son père : amour profond de l’art, dédain de tous les soins vulgaires qui concernent l'habitation, la nourriture et le vêtement (sauf une certaine coquetterie pour sa chevelure), activité virile, esprit religieux, et la suite ; elle y ajoutait seulement quelques originalités particulières, comme un beau talent de devineresse (art qui, au Japon, est poussé très loin, d’après l'observation des physionomies, et dont les savants ne devraient pas trop sourire avant de l'avoir eux-mêmes étudié) et, chose plus étrange, le rêve de devenir immortelle à l’aide d'un breuvage chinois (fait avec une plante appelée fkouré, qui n'existe pas au Japon). A la mort de son père, elle tomba dans une mélancolie profonde, vécut de quelques leçons qu’elle donnait aux
rendre visite (1); et comme nous étions arrêté devant cette pierre désolée, quelques Japonais, venus près de là pour le culte d’un parent, s’étonnent, nous interrogent avec une politesse curieuse, cherchent dans leur mémoire le nom que nous leur indiquons, retrouvent enfin le vague souvenir d’un fameux peintre de l’école vulgaire, et pour la première fois, par égard pour nous beaucoup plus que par admiration sincère, se découvrent devant la tombe de Hoksaï.
Au sortir de l'humble cimetière, vous voilà de nouveau dans une de ces rues laborieuses et tranquilles qui caractérisent Hondjô, en face d’une boutique de tisserand : les navettes du vieux temps courent, d’un va-et-vient monotone et continu, accompagnant de leur éternel murmure une mélopée en mineur que les ouvriers chantent, quittent,
filles des marchands et des chevaliers du voisinage, erra de maison en maison, tantôt chez des parents, tantôt chez des disciples du maître, toujours désolée et comme privée de son âme ; dans l'été de 1851 (4&eannée de Kaé), on la vit un jour partir pour la province, l’air égaré, avec un pinceau dans son sein, et depuis lors, elle ne reparut jamais. — Le second fils de Hoksaï eut une fille qui, ayant épousé un certain Shiraï, prit le nom de Shiraï Tatchijô; celle-ci mit au monde deux fils: l'aîné s’appela Shiraï Takayoshi ; le cadet, après être rentré par une adoption dans la famille Kacé, se nomma Kacé Ejiro; cet arrière- ‘ petit-fils de Hoksaï, son dernier descendant, est mort depuis une dizaine d'années.
(1) Jusque vers 1892 ou 1893, d’après les renseignements recueillis au monastère de Sékiôdji, un inconnu, qu'on croit être un certain pàtissier poète enrichi par la vente des dessins et des autographes de Hoksaï qu'il possédait, venait chaque année, aux deux fêtes des morts (la bon des 15 et 16 juiilet, et la kouré des 30 et 31 décembre), offrir des chrysanthèmes et des parfums devant sa tombe ; trois autres inconnus, qu’on croit être des disciples de Hoksaï, lui rendaient le même culte une ou deux fois par an. En 1895, d'après les paroles du supérieur, aucun Japonais n’est venu à la tombe de Hoksaï; elle n’a été visitée que par deux étrangers, un voyageur russe et l’auteur de celivre.
120 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
reprennent par intervalles irréguliers, pour marquer le rythme indolent de leur tâche indéfinie; et vous sentez passer la fuite des heures et des jours, l'oubli que tissent les années rapides. À quelque distance, dans une autre partie du vieux quartier, vous pourrez pénétrer dans un grand monastère, le Hôondji (1), dont l'entrée monumentale (2) annonce un des centres de la fameuse secte de Nitchirenn (3). Si vous vous engagez dans la vaste avenue qui conduit à la porte rouge du sanctuaire principal, et si vous vous arrêlez à mi-chemin, à gauche, devant un des nombreux petits enclos secondaires qu’enferme l’unité de l'ensemble, et qui s'appelle la Fontaine de religion (4), vous apercevez un bâtiment accessoire qu’entoure un petit cimetière. La lombe maîtresse du groupe, celle qui écrase tout de son orgueil, avec ses grilles en fer forgé, son véritable mur de planchettes sacrées, dressé derrière le monument comme une protection contre la familiarité du menu peuple des morts, et ses riches bouquets placés au-devant en touffes luxuriantes, porte une armoirie d’or (5) où vous
(1) Monastère de la Reconnaissance. — Adresse actuelle : Hondjô Hôondji, no 69.
(2) Un grand bloc de pierre, placé sur la rue devant l'entrée, porte la formule sacrée de la secte : « Namou midhô rennghé kiô. » (Oh ! l'écriture du Lotus de la Loi merveilleuse !)
(3) Hlustre saint du xtn° siècle. (1222-1282). — La secte de Nitchirenn (Lotus du Soleil), s'appelle encore Hokké (Fleur de la Loi).
(&) Hôcenninn. (Autrefois Daïkioji, la Grande Religion; mais le nom a été changé, il y a vingt-quatre ans, pour éviter toute confusion avec une autre école de la même secte )
(>) Le mon, petite armoirie de famille que tout Japonais porte encore sur le dos de sa toge et sur chacune des manches. Autrefois, les chevaliers (samouraï) étaient à peu près les seuls à pouvoir posséder une armoirie de ce genre, et c’est ainsi que Hoksaï n’en a point sur son tombeau ; mais aujourd'hui, l'usage s’est vulgarisé, et beaucoup de tombeaux de marchands s’en parent.
lisez le nom d’un ‘gros marchand d'huiles; en arrière, perdue dans la foule des tombes modestes, se trouve l'humble pierre de Nakajima Icé, le fabricant de miroirs; le bon artisan, comme le grand artiste, a disparu dans lombre, sous la gloire montante du commerce. Mais du moins, il n’est pas oublié : les branches de magnolias verdissent sur son tombeau, devant une lasse de porcelaine bleue où on a versé l’eau pure, breuvage des mânes altérés, et de temps en temps les mains pieuses d’une jeune femme (1), fidèle à la mémoire du lointain ancêtre, viennent entretenir sa dernière demeure. Le père obscur a eu plus de bonheur que le fils illustre ; il a laissé derrière lui la seule chose peut-être dont les pauvres morts se soucient, des êtres sortis de sa chair, qui continuent directement sa famille et qui viennent quelquefois apporter à son âme Ja douce chaleur du souvenir.
Jetez maintenant un coup d’œil sur l’ensemble de cette longue carrière d’artiste, que vous venez de suivre pas à pas, depuis la naissance prédestinée du fils de l'artisan de Hondjô jusqu'à la disparition du vieux chef de Pécole vulgaire dans un humble cimetière de ce misérable quartier. De tous les petits faits que nous avons accumurlés, et qui en disent plus long que de belles considérations générales, vous voyez se dégager un caractère très net, très particulier, très distinct de ce qu'on pourrait supposer d’après les vies des anciens peintres classiques, un
(1) Ce renseignement nous a été donné par le supérieur du monastère, Téoda Dzennû.— Le fait confirme notre hypothèse que Hoksaï, fils de Nakajima Icé, avait ensuite renoncé à sa maison pour entrer dans celle de Kaouamoura. (Voy. p. dl, n. 4). Car autrement, la descendante de Nakajima devrait rendre un culte, non seulement à la
mémoire de ce dernier, mais aussi à celle de Hoksaï,
122% ÉTUDE SUR HOKSAÏ
type de peintre vulgaire en parfaite harmonie avec son milieu, eten même temps une figure d'artiste assez personnelle et assez haute pour pouvoir être mise au rang des plus grandes parmi celles dont l'humanité s’honore, qu'elle admire et qu'elle imite, parce qu’elle a reconnu sur leur front la flamme du feu sacré. Ce caractère puissant peut se résumer dans les deux mots, sijustes et si expressifs, qu'une église clairvoyante a inscrits sur la tombe de son fidèle : « Hoksaï, fameux original, homme sincère. » A cela se ramène tout l’ensemble de cette curieuse physionomie, pétrie de choses étranges et de choses admirables, mélange harmonieux de bizarreries que les petits esprits critiquèrent, n’apercevant pas qu’elles sortaient du plus profond de l'être, et de pures noblesses qu'ils ne surent pas comprendre, parce qu’elles s'enveloppaient de formes extraordinaires. Ce fils du Japon qui, dans un pays d’une propreté plus que hollandaise, habitait toujours une chambre sale et aimait mieux déménager que de faire nettoyer sa maison ; qui, dans un pays où tous les hommes sans exception se divisent en partisans du thé et en partisans du vin, ne buvait ni vin, ni thé; qui, dans un pays où l’on n'aime rien tant que de se réunir entre amis pour un petit festin, simple et peu coûteux, mais délicat et servi par des mains élégantes, puis de causer sans fin en fumant du tabac doux, préférait manger en hâte, avec ses doigts, des nourritures vulgaires et ne possédait chez lui, ni une seule pipe pour lui-même, ni un seul de ces brasiers que l’usage ordonne de présenter tout d’abord aux visiteurs ; qui, dans un pays où la politesse la plus raffinée est regardée comme indispensable au dernier des portefaix, ignorait l’art des révérences graduées, et traversait les rues en habits de paysan besogneux, sans jamais
saluer personne ; qui, en un mot, au rebours de ce quise produit dans toute société aristocratique, ne tendait pas à imiter les mœurs des classes supérieures, mais à prendre celles des classes inférieures, bien mieux, à vivre en sauvage, et s’excluait ainsi de la communauté générale ; ce dédaigneux, cet intransigeant, ce rêveur devait paraître un fou à tous ses compatriotes, exception faite de quelques très rares amis, et par sa conduite singulière, n’aboutir qu’à supplanter dans les imaginations le joyeux souvenir d'un autre original, Ikéno Daïgha (1), le plus bouffon de tousles peintres. Mais s’il ne fut pas d'accord avec les hommes, il faut croire qu'il était d'accord avec la Providence, amie des âmes naïves, puisqu'elle lui donna de si longues années et une si perpétuelle joie du cœur. Ceux mêmes qui condamnaient ses singularités rendaient justice à sa beauté intérieure. Certes, il était fier : souvenez-vous de son attitude en face des hommes qui pensaient le dominer aisément, en face de l’envoyé du puissant seigneur de Tsougare comme en face du célèbre acteur Baïko ; mais en même temps, il se faisait humble avec les petits, et ne dédaignait pas de dessiner une lanterne pour un brave homme ou un cerf-volant pour un enfant ; il n’était guère poli dans ses rapports sociaux : souvenez-vous de toute sa carrière : mais, à défaut de formes extérieures, il avait la délicatesse intime, et il n’eût pas reçu un disciple transfuge d’un confrère qu'il estimait (2); il avait l’esprit
(1) Artiste de l’école chinoise, originaire de Kiôto, mort en 1775, à l’âge de 53 ans.
(2) Nous avons dit plus haut qu'il avait accueilli un disciple de Ghannkou; mais il n’estimait pas ce peintre orgueilleux, et de plus, c'était une bonne fortune pour l’école vulgaire de recevoir un élève qui abandonnait en sa faveur la vieille école classique de Kiôtô. —
indépendant : souvenez-vous de ses démêlés avec tous ceux qui voulaient lui imposer leurs idées, avec ses professeurs, avec Bakinn ; mais toute cette raideur fléchissait dès qu'il écoutait les leçons de sa grande et chère institutrice, la
Mais comparez la conduite de Hoksaï, lorsqu'il s’agit de ses vrais confrères de Eddo. Un jour, un marchand de tableaux le pria de dessiner, avec Outaghaoua Kniyoshi,une composition qui aurait représenté la lutte de deux fameux escrimeurs d'autrefois, Mivamoto Msashi et Tskahara Bhokdenn; l’idée venait sans doute de Kniyoshi, jaloux de Kniçada, qui était alors le successeur régulier de leur commun maitre, le premier Toyokouni : car Kniyoshi, collaborant à une œuvre de Hoksaï, eût reçu un reflet de sa gloire; Hoksaï répondit : « Je n’aiderai jamais Kniyoshi à blesser, en la personne d’un successeur légitime, la mémoire du noble professeur Toyokouni. » Un peu plus tard, Kniyoshi imagina de dessiner l’enseigne d’un montreur de toupies (le jeu des toupies est un des spectacles enfantins qu'on désigne sous le nom de micémono, choses montrées), avec l’aide d’un disciple de Hoksaï, et demanda ensuite à ce dernier de le présenter à son maitre ; réponse de Hoksaï : « Je recevrai volontiers Kniyoshi, qui est un homme de talent; mais je l'engage à ne pas venir trop souvent chez moi; car je n’accepterais pas pour disciple un transfuge de la grande famille des Outaghaoua, et d’ailleurs je n’approuve pas qu'un bon artiste de l’école vulgaire dessine des enseignes de bateleurs. » (Témoignage de M. Rôghi.) — Pour comprendre cette dernière réflexion, il faut savoir que les peintres de l’école vulgaire, si dédaignés des classiques, ne méprisaient pas moins à leur tour les spécialistes qui travaillaient pour les enseignes de la foire. M. Rôghi raconte qu'un de ces derniers, Ridghokouhé, étant venu à une réunion de peintres vulgaires, fut mis à une place très inférieure, et que lui-même appelait les autres peintres du titre de danna (Monseigneur ; titre que les domestiques japonais donnent aujourd’hui encore à leurs maîtres). — Nous avons déjà parlé de Kniçada (p. 110, n. 2). Quant à Knivoshi (Sanncé Toyokouni), nous ne saurions mieux faire que de donner, dans toute sa naïveté, l’inscription chinoise du monument que ses disciples lui élevèrent en 1873, et qu’on peut voir à Tokiù dans le monastère de Moukojima Mimennghouri Inari: « Notre professeur s'appelait Kniyoshi. Il avait pour noms de pinceau Itchiyousaï (mot à mot: le premier des braves gens, nom emprunté à Toyokouni premier) et Tchôdrû Shoujinn (mot àmot: le maïîtrede la maison du cerisier mati-
nature, et devant une vérité qu'il ne pouvait rendre, il pleurait (1). Comme homme et comme artiste il fut tou- Jours souverainement sincère, sincère avec les autres
nal); pour nom de famille, Ighouça ; pour prénom, Yaçabourô. Il était originaire de Eddo, où il naquitdans la rue de Ghinnza ; il mourut le Je jour du 3e mois de la {re année de Bounnkiou (14 avril 1861), âgé de 6% aus ; on l’ensevelit d'abord au monastère de Daïcenndiji, de Açaksa Hakkentchô. Son père s'appelait Yanaghiya Yoshiémon. Kniyoshi fut très intelligent dès son enfance : à l’âge de 6 ou 7 ans il aimait à regarder les peintures et à 11 ans. il dessina un Shôki armé d’un sabre, qui était très réussi (Cf., p. 65, n. 4) ; Outaghaoua Toyokouni, qui était alors un des célèbres peintres de l’école vulgaire, (Toyokouni premier), vit cet essai, l’admira et honora l'enfant de ses éloges. C'est pourquoi, un peu plus tard, notre professeur devint disciple de ce maitre et étudia sous sa direction pendant de longues années. Toyokouni avait beaucoup d'autres disciples, dont les principaux furent Knimaça, Kninagha, Knimits, Knivas, Knimare, Knitsoughe, Kninao, etc... ; tous reçurent la permission de s’appeler Outaghaoua et de s’approprier le caractère Kni ; mais après la mortde Toyokouni, ces disciples disparurent les uns après les autres ; Kniçada et notre professeur restèrent les deux seuls peintres illustres de l’école: Kniçada, habile surtout aux portraits de jolies femmes, notre professeur aux figures de guerriers; et c’est pourquoi son nom fut très populaire. Notre professeur épousa une fille de Saïto, qui lui donna deux filles : l’ainée s'appelait Oiseau (Tori), la cadette Bonheur (Yoshi) ; la première eut une mort prématurée, la seconde épousa Tanghoutchi Kiyé. Notre professeur était ami de Ouméa Kakoudjou, qui l’aida beaucoup dans ses travaux; durant quarante ans, ils furent intimes. La 6° année de Méji (1873) correspond au treizième anniversaire de la mort de Kniyoshi ; aussi, nous ses disciples, unis à ceux de Kiyé, nous avons organisé aujourd’hui une cérémonie, et nous avons prié pour le bonheur des mânes de notre maître. Comme la surface de cette pierre est limitée, je ne puis pas écrire tout ce que je voudrais dire encore. — Signé : Tôjo Shinnkô. » À
(1) Un jour Rôghi, qui prenait des leçons de Hoksaï, disait devant lui à sa fille Ohé, en soupirant : « Je ne sais pas manier aisément le pinceau ; je crois que je ne serai jamais un peintre » Ohé, pour l’encourager, lui répondit avec un rire amical: « Mon père aussi parle comme vous. Depuis son enfance il n’a cessé d'étudier, et mainte-
pe”
126 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
et sincère avec lui-même. Contemplez son portrait (1j: voyez ce noble front, cette figure maigre de pur ascète, cette bonté et cette franchise qui rayonnent, ce visage jeune sous ce crâne chauve; le « fameux original » disparaît : vous ne voyez plus que « homme sincère ». C'est par là qu'il fut, malgré tout, un beau caractère et un grand créateur, aussi vrai dans ses œuvres que simple dans son existence. Il naquit, vécut et mourut dans un milieu vulgaire, que la destinée ne lui permettait pas de quitter, et partant, il ne fut jamais qu'un artiste de l’école vulgaire ; mais cette classe vulgaire qu’il aimait, il la rendit immortelle, et de cette école vulgaire qu’il incarna, il fit l'école de l’avenir.
nant, âgé de plus de quatre-vingts ans, il étudie encore. L'autre jour, il se croisait les bras et pleurait, désespéré, déclarant que son pinceau n’obéissait pas à sa volonté, qu’il ne saurait jamais donner la vie à un chat! C’est l’histoire de tous les artistes: mais lorsqu’on s'aperçoit qu'on n’est pas encore habile, n’est-ce pas le commencement du progrès ? » Et Hoksaï, courbé sur sa table de travail, hochait la tête : « C’est bien vrai! C’est bien vrai !.. » (Récit de M. Rôghi.)
(4) Portrait de Hoksaï, fait un an avant sa mort par M. Sékiné, et reproduit en tête du 4er vol. de Katsshika Hoksaï den.