Oeuvres, tome XVI, n
son temps. Le célèbre organiste français Marchand, virtuose élégant, mais personnage capricieux et insupportablement vaniteux, jouissait alors de la faveur de Télecteur-roi Frédéric-Auguste et de l'aristocratie de la capitale. Bach n'eut pas l'honneur de se faire entendre à la cour, mais il joua devant les musiciens de la ville. L'opinion publique se partagea bientôt entre les deux artistes ; partout on discutait leurs mérites. On en vint à généraliser la controverse et à faire de cette question, toute personnelle dans l'origine, une dispute entre art allemand et art français. Après avoir entendu jouer son rival, Bach, poussé par ses amis, provoqua le virtuose parisien en combat singulier, se déclarant prêt à exécuter sur le clavecin tout ce que Marchand exigerait de lui, à condition que celui-ci lui garantît la réciprocité. Le Français accepta. Le tournoi devait avoir lieu dans les salons d'un des ministres du roi. Une société aussi nombreuse qu'élégante en attendait l'issue avec curiosité. Bach et les arbitres du combat furent exacts au rendezvous, mais Marchand ne vint pas. Après
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l'avoir longtemps attendu, on apprit qu'il avait quitté Dresde le matin même par poste rapide. Ne voulant pas s'exposer à une défaite, il avait abandonné le terrain, sans oser se mesurer avec son adversaire, même sur le clavecin, quoique pourtant la réputation de supériorité des Français sur cet instrument fut bien établie. Quant à l'orgue, il ne se serait pas risqué à tenter seulement d'en disputer la palme à Bach : la virtuosité écrasante de ce dernier lui en aurait ôté toute envie. L'affaire eut un retentissement extraordinaire. Le parti allemand fêta son triomphe à grand bruit. Toutefois, comme l'intérêt du jour était absorbé par l'attente de la prochaine arrivée du célèbre Lotti, qui venait diriger l'opéra italien, Bach ne reçut de la part du roi aucune proposition. Mais il avait passé au rang d'homme illustre : la même année Mattheson le priait de lui envoyer sa biographie pour l'ouvrage qu'il écrivait sur les maîtres de la musique.
Weimar ne devait plus posséder Bach bien longtemps. Drese étant mort, son fils fut nommé maître de chapelle. Bach ne fut pas
même mis sur la liste de ceux qui pouvaient prétendre à la place vacante. Justement blessé de ce manque d'égards, il se rendit sans hésitation à l'appel du prince d'Anhalt. Avant que l'année 1717 se fût écoulée, Jean-Sébastien avait quitté Weimar et transféré son domicile à Cœthen.
BACH A LA COUR DE CŒTHEN. — VOYAGES ARTIS- TIQUES. VEUVAGE ET SECOND MARIAGE.