BACH PÈRE DE FAMILLE
La petite ville de Ccethen, modeste capitale d'une des quatre principautés d'Anhalt, ne pouvait guère avoir pour Bach d'attrait en elle-même. Mais le prince Léopold, qui venait de monter sur le trône, amateur de musique instruit et généreux, aspirait à jouer le rôle de Mécène, pour autant que le lui permettaient les ressources de son minuscule territoire. Plus jeune de neuf ans que son nouveau maître de chapelle, il se prit pour lui d'une véritable affection et le traita comme un ami plutôt que comme un inférieur. Il commença par lui donner un traitement de 400 thalers i5oo frv; il voulut être le parrain de son septième enfant; il l'emmenait à sa suite quand il se rendait aux bains de
Carlsbad; bref, il comblait Bach des témoignages de sa faveur.
La cour et la plus grande partie de la population étant calvinistes, toute musique d'église était bannie; le simple choral, accompagné d'un orgue à peine médiocre, était seul admis. Point de théâtre non plus. Mais le jeune souverain consacrait d'autant plus de soins à sa musique de chambre; lui-même possédait une belle voix de basse et pouvait passer pour bon chanteur; il jouait de la basse de viole, du violon et du clavecin. Malgré toutes les attentions du prince, Bach dut regretter plus d'une fois de n'avoir ni chœur ni orgue à sa disposition. Cependant, loin de se plaindre, il aimait sa solitude de Cœthen, avec son calme idyllique et intime; un moment même, il désira y finir ses jours. Les six années qu'il y passa furent un temps de recueillement artistique, et pourtant d'une fertilité prodigieuse, mais dans un autre domaine qu'auparavant. Que le cadre soit grand ou restreint, peu importe; la main du maître se reconnaît dans une toile, si petite qu'elle soit. Entre les compositions si humaines de
Weimar et les colosses surhumains de Leipzig viennent se placer les œuvres écrites à Cœthen, bijoux finement ciselés, fouillés avec amour : Phidias, dit la légende, aimait sa toute petite cigale d'or autant que son Athéné de bronze, dont le casque resplendissant dominait les iles et les mers.
Les fonctions de maître de chapelle n'interdisaient pas à Bach ses voyages artistiques, si importants pour lui à tous égards. A peine arrivé à Cœthen, nous le voyons se rendre une seconde fois à Leipzig. L'Université de cette ville l'avait prié d'essayer un nouvel orgue; pleine de respect pour son savoir, elle ne lui adjoignit que deux témoins, laissant à lui seul la charge d'examinateur. L'année suivante, Bach retourna encore à Halle, nous ne savons dans quel but. Apprenant que Handel y était alors, en séjour dans sa famille, il saisit cette occasion pour tenter de faire sa connaissance personnelle; mais son rival était reparti pour l'Angleterre le jour même. Jamais les deux maîtres de l'art religieux ne se sont rencontrés; leur carrière, aussi différente que leur génie, ne les a jamais
mis en présence l'un de l'autre, si rapprochés qu'ils aient été et malgré les efforts de leurs amis communs1. Nous savons que Bach estimait et admirait les compositions de Hândeh il les copiait lui-même ou les faisait copier par sa femme, ce qui témoigne pour le moins d'un intérêt sérieux. Hândel, au contraire, ne paraît pas avoir reconnu la grandeur de son contemporain. En tout cas, il ne saurait être question d'influence de l'un des deux maîtres sur l'autre.
On se souvient que Bach, à peine établi à Mtihlhausen, avait épousé sa cousine. Nous ne pouvons plus, il est vrai, refaire le portrait de Marie -Barbe Bach, mais nous savons qu'elle rendit son mari heureux. Comme Luther, Bach aimait la vie de famille modeste et paisible. C'est dans ses affections les plus chères qu'il allait être frappé. En 1720 il passa le printemps à Carlsbad avec le prince Léopold. Quand il rentra chez lui, il ne trouva plus sa femme, elle avait été enlevée par une maladie foudroyante et enterrée quel-