Oeuvres, tome III
JEAN-SÉBASTIEN BACH. q5
semble que cela doive aller de soi ; néanmoins il n'est pas inutile d'insister sur ce point, car pendant assez longtemps on a cru qu'il fallait jouer les compositions de Bach sans nuances ! C'est, à notre avis, la négation même de la musique, non seulement de celle de Bach, mais de toute espèce de musique. Bach met rarement les signes dynamiques, c'est vrai, mais c'est qu'il s'en rapporte au sentiment et à l'intelligence de ses interprêtes. Qu'on se le dise bien : il connaît tous les effets des modernes, les alternances brusques de piano et de forte aussi bien que le clairobscur, les crescendo non seulement sur une phrase entière, mais sur une seule note tenue et enflée, les crescendo aboutissant à un pianissimo soudain, au lieu du forte attendu, la répétition piano d'une même phrase dite auparavant forte, etc. Là où l'effet voulu par lui serait difficile à deviner, il a bien soin de le noter expressément. Pour savoir tout cela il suffit de regarder de près les partitions ; mais il faut avoir des textes sûrs. Or nous les avons maintenant, grâce à la Bach-Gesellschaft.
Fermons cette parenthèse et revenons à notre recueil.
Il renferme quinze Inventions à deux parties et quinze Sinfonies à trois voix. Le nom d'Inventions ne se rapporte donc, à proprement parler, qu'à la première moitié, mais on a pris l'habitude de l'étendre aux deux parties. Bach lui-même a eu de longues hésitations au sujet du nom à donner à ces petites pièces, de l'ordre dans lequel il fallait les placer, et enfin du choix à faire parmi un grand nombre de morceaux de même nature. Nous avons ainsi la preuve, si nous avions pu en douter un instant, qu'il exerçait sur lui-même une critique sévère et qu'il ne jugeait digne de figurer dans un recueil destiné à ses élèves que ce qu'il avait fait de mieux dans chaque genre. La forme des Inventions est à peu près celle de l'air italien; les unes sont travaillées en canon, d'autres en imitations, d'autres plus librement encore, mais toujours avec une science admirable et une clarté transparente. Elles restent dans les régions moyennes de l'âme, sans se laisser emporter par le grand souffle qui traverse le
Clavecin bien tempéré : Bach est aussi à l'aise dans ce domaine paisible que sur les hauteurs altières.
Il ne nous reste plus à parler que des Petites suites'. Comme elles se trouvent déjà dans l'album d'Anne-Madeleine de 1722, nous ne pouvons guère avoir de doutes sur l'époque où elles ont été écrites : ce doit être à peu près au moment de son second mariage. On les a appelées plus tard Suites françaises : ce nom, qui ne vient pas de l'auteur, leur a-t-il été donné à cause de leur grâce incomparable, ou bien à cause de la fermeté de leur tissu, qualités que possédaient les musiciens français d'alors ? Nous l'ignorons, mais il est certain qu'il y a dans ces adorables chefs-d'œuvre quelque chose qui rappelle Versailles. Distinction sans affectation, légèreté sans frivolité, les Suites françaises ont tous les charmes et tous les attraits; elles ont le goût, le sourire discret, le langage doux et délicat de gens bien nés qui se comprennent à demi-mot; et avec tout cela,