Oeuvres, tome XIX
3. Trois de ces suites ont paru dans l'édition Peters. La Bach-Gesellschaft ne les a pas encore publiées. M. Brenet (Histoire de la Symphonie. Paris 1882, page 16) confond la suite en si mineur avec celle en ré majeur.
On comprendra que Bach n'ait jamais composé de concerto pour l'orgue, comme Hândel n'a pas craint de le faire : l'orgue est toujours resté pour lui l'instrument de l'église, trop sérieux pour servir cà faire applaudir l'habileté d'un virtuose1.
Léopold d'Anhalt-Ccethen, on l'a vu, était lui-même assez bon musicien. On aime à se représenter le grand compositeur jouant avec le jeune prince en tête-à-tète, comme de bons amis. L'art leur a fait franchir l'abîme qui les sépare dans la vie quotidienne; il a fait plus, il a interverti les rôles: c'est l'artiste qui est le maître de son souverain.
Néanmoins le moment devait venir où Bach éprouverait le besoin de se retrouver sur une scène plus grande, de reprendre une vie plus active, et surtout de consacrer à la musique d'église toute la vigueur qu'il avait puisée dans le recueillement des années de
i. Un artiste tel que M. Guilmant ne devrait pas, comme il l'a fait dans ses concerts du Troeadéro, jouer sur l'orgue un concerto écrit par Bach pour le clavecin ; c'est aller contre l'esprit du maître et contre le style de l'œuvre.
Cœthen. L'occasion de son départ fut le mariage de Léopold avec une princesse de Bernbourg. Non seulement la jeune femme n'aimait pas la musique, mais délicate de santé, elle réclamait tous les instants de son mari. La vie musicale de la cour en souffrit, comme on peut aisément le penser, et Bach en vint à se dire qu'il se devait à lui-même de chercher une place plus favorable à la libre expansion de son génie. Il se décida à quitter Cœthen pour prendre les fonctions de cantor à l'école de Saint-Thomas à Leipzig. Il n'y eut pas rupture entre Bach et son protecteur. Le prince comprit ce que les désirs du musicien avaient de légitime: il laissa partir Bach, mais à regret: en témoignage d'affection, il lui permit de continuer à porter son titre de maître de chapelle: jusqu'à la mort il lui voua des sentiments d'amitié sincères et profonds, que Bach partagea toujours.
bach a leipzig. — l ecole de saint-thomas.
le grand maitre sous le joug. — la
musique d'église et les cérémonies religieuses.
Ce n'est pas sans peine que Bach avait pris la résolution de s'établir à Leipzig et d'aller ainsi au devant d'un avenir gros d'incertitude. ACœthen il avait une vie paisible, une position assurée et honorable; il jouissait de la faveur du prince, il se sentait à l'abri de toute jalousie et de toute attaque. Et qu'estce qui l'attendait à Leipzig ? une situation inférieure en dignité à celle qu'il laissait derrière lui, un enseignement ennuyeux dans une école en décadence, sous les ordres d'un directeur incapable de la relever, des relations difficiles avec des collègues envieux et des autorités chicanières! Bach ne pouvait l'ignorer. Mais le désir de s'occuper active-
ment de musique d'église l'emporta sur toute autre considération : il postula la place devevue vacante par la mort de Kuhnau et se fit entendre une première fois le 7 février. Après bien des formalités, de longs pourparlers, il fut nommé par le conseil de la ville, accepté par le consistoire, puis solennellement installé, le 3i mai 1723.
L'école de Saint-Thomas, où Bach venait de prendre pied pour ne plus la quitter, existait depuis le treizième siècle; elle faisait partie du couvent des Augustins. Lors de la Réformation, elle avait été adjugée à la ville. De tout temps on y avait cultivé avec zèle la musique religieuse. Elle possédait nombre de fondations destinées à procurer aux élèves pauvres l'enseignement et l'entretien gratuits. En échange de ces avantages, ceux-ci devaient faire partie du chœur et chanter dans les églises, institution que nous avons déjà vue à Lunebourg. Les legs et cadeaux faits à l'école de Saint-Thomas étaient assez considérables pour que leurs intérêts pussent entretenir de cinquante à soixante internes. Etant donné le rôle important de la musique
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dans cet établissement, le maître de chant ou cantor y avait une position plus élevée que dans la plupart des écoles. Il occupait le troisième rang dans la hiérarchie, venant immédiatement après le rector et le conrector. Outre les leçons de chant, au nombre de sept, Bach était chargé d'une partie de l'enseignement du latin : travaux par écrit, grammaire, catéchisme de Luther en latin, etc., prenant cinq heures par semaine ; aussi Bach trouvait-il dur d'être cantor après avoir été maître de chapelle !
L'école était en décadence; les locaux dont elle disposait étant insuffisants, la discipline et la santé des élèves en souffraient; or le recteur Ernesti n'était pas homme à y remédier. Faible de caractère et âgé, il laissait aller, de sorte que les bonnes familles renoncèrent à mettre leurs enfants à Saint-Thomas. L'école devint un foyer de maladies, d'inconduite, même de scandales. Peut-on se représenter le sublime artiste auquel nous devons la Passion et la Messe, occupé à dicter un thème ou faisant répéter des exercices à des élèves mal élevés, irrévérencieux, enroués à
force d'avoir couru et chanté à la rue et à la foire, sales et même galeux ?
Heureusement Bach trouva peu après son installation un collègue complaisant qui ne demanda pas mieux que de le débarrasser des leçons de latin, moyennant une indemnité de 5o thalers par an.
Si la position du cantor de Saint-Thomas n'était pas toujours facile et agréable, son travail était au moins assez largement rétribué. Ses honoraires s'élevaient à la somme relativement forte de 700 thalers, y compris le casuel qui était exposé, il est vrai, à des baisses considérables et qui faisait le sujet de contestations irritantes. Les leçons particulières et les gratifications pour des compositions de commande ne devaient pas augmenter sensiblement ses revenus. On cite, à titre d'exception remarquable, les cent louis d'or que le baron de Kayserling envoya à Bach en paiement des Variations écrites pour son clavicordiste Goldberg. Cependant, avec ces modestes ressources, Bach, simple de goûts comme il l'était, avait de quoi vivre, malgré sa nombreuse famille ; il put accordera ses
fils des études universitaires, se former une collection d'instruments de musique et même une bibliothèque assez belle, et laisser à sa mort une situation libre d'arriérés. Il n'a pas connu la gêne voisine de la détresse dans laquelle se sont trouvés les grands maîtres de Vienne, en partie par leur faute.
C'est en dehors de l'école que Bach trouva une tâche digne de lui. Le canlor de Saint- Thomas était chargé d'organiser et de surveiller la musique d'église dans toute la ville; aussi avait-il soin d'ajouter à son titre celui de directeur de musique '. Si le chœur devait chanter dans presque tous les temples de Leipzig, son chef n'était tenu à le diriger en personne qu'à Saint-Thomas et à Saint-Nicolas. Tous les dimanches, à l'exception du carême, on exécutait des motets et une cantate tour à tour dans l'une des deux églises. Aux fêtes de Noël, de Pâques, de Pentecôte, au nouvel an, au jour des Rois, de l'Ascension, de la Trinité, de l'Annonciation, il y
i . Director musices. C'est en cette qualité qu'il a composé plusieurs cantates pour la fête de l'élection du Conseil (nos 29, 69. 1 19, 120).
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avait musique concertante dans les deux églises, matin et soir. C'étaient les jours de peine, mais aussi les jours d'honneur. Bach se trouvait là dans son élément; il avait assez d'énergie pour diriger consciencieusement les répétitions nécessaires, et son génie était assez productif pour offrir toujours quelque œuvre nouvelle. Grâces à la latitude que Luther avait laissée aux églises, les occasions de créer ne manquaient pas. A Leipzig plus que partout ailleurs, on avait conservé des cérémonies à moitié catholiques que nous citerons plus loin à cause de leur intérêt général, et dans laquelle une large place était accordée à la musique. Les détails de ces offices nous sont connus, de sorte qu'on peut retracer assez exactement le cadre dans lequel se présentaient les compositions de Bach. Ce fait n'est pas sans importance, car pour bien apprécier un ouvrage d'art, il est bon d'en connaître l'origine, la destination, l'entourage. Plus le milieu dans lequel l'œuvre s'est produite nous est devenu étranger, plus cette connaissance devient nécessaire. Or la musique d'église de Bach est dans ce cas. Des
habitudes et des besoins qui l'ont fait naître, il ne subsiste plus rien. Si, en l'entendant aujourd'hui, nous ne voulons pas nous en tenir à sa valeur artistique absolue, nous devons faire un vigoureux appel à l'imagination pour retrouver l'impression qu'elle devait produire.
Voici quelles étaient, dans les églises où Bach était appeler à fonctionner, les cérémonies ordinaires du dimanche.
A cinq heures et demie du matin, premier service à Saint-Nicolas. Un chœur spécial, composé d'étudiants et sur lequel Bach n'avait à exercer qu'une surveillance générale sans en être le chef immédiat, chantait le Venite, exultemus Domino, puis un psaume et les répons. Un des membres du chœur lisait l'évangile du jour en latin, un autre le répétait en allemand. Après le TeDeum laudamus, exécuté tour à tour par l'orgue et par les chanteurs, le chœur entonnait le Da pacem ou une autre antienne et finissait par le Benedicamus Domino.
Le culte principal avait lieu dans les deux églises à sept heures. Le programme en est
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assez chargé. Après un prélude d'orgue et le motet, généralement en latin et accompagné del'orgue seul, viennent YIntroitus et le Kyrie eleison, tantôt en latin, tantôt en allemand; alors le pasteur dit l'oraison dominicale, agenouillé devant l'autel, sur lequel le sacristain dresse la coupe pour la Sainte Cène. Un des diacres entonne le Gloria in excelsis; le chœur répond par le Et in terra pax, ou bien l'assistance par le cantique Allein Gott in der H'oh' sei Ehr A Dieu seul soit gloire dans les lieux très hauts . Alors le pasteur adresse à l'assemblée le salut Dominus vobiscum, le chœur réplique Et cum spiritu tuo. Puis suit la collecte1, psalmodiée en latin, l'épitre et un cantique chanté par tous les fidèles. Après la lecture de l'évangile, l'officiant de semaine entonne le Credo in unum Deum, l'organiste prélude, et alors commence la "musique principale2^ avec orchestre
i . La collecte est l'oraison que dit le pasteur avant l'épitre.
2. Ou musique concertante. Dans les manuscrits de Bach, les cantates portent aussi souvent le nom de concerto ou concerto di chiesa.
(cantate;, dont le texte est toujours en rapport avec la « péricope » du jour. La cantate une fois terminée, l'assistance chante le Credo en allemand. Enfin c'est le moment du sermon, divisé en deux moitiés par un nouveau choral. Le prêche dure une heure, de huit à neuf heures, strictement comptée à la clepsydre. Puis suivent la confession, la prière, les proclamations ecclésiastiques, encore une fois l'oraison dominicale, et labénédiction. Pendant que le prédicateur descend de chaire, la communauté chante quelques versets d'un cantique.
La Cène prenait plus ou moins de temps, selon le nombre des participants; quant ceux-ci étaient nombreux, la cérémonie n'était guère finie avant 1 1 heures. Elle débutait par les paroles de l'institution ; pendant toute sa durée l'orgue ou des solos d'instruments alternaient avec les chorals de l'assistance. Une nouvelle bénédiction terminait le tout.
A i i 3 ', et 1 * 4 heure il y avait encore des services, dans le premier desquels le chœur n'était pas occupé ; au second il chantait un motet.
Telles étaient les dispositions du culte pour les dimanches ordinaires; nous aurons l'occa-
sion de revenir sur les particularités des jours de fête. Ajoutons que les cloches sonnaient au moment de la consécration de la coupe et de l'hostie pour la communion, que le pasteur officiant était assisté d'enfants de chœur en surplis, et l'on se rendra compte de la ressemblance que le culte luthérien de Leipzig devait offrir avec les cérémonies catholiques et anglicanes. Il y a loin de ce service, formaliste si Ton veut, mais poétique, à la sèche prose du calvinisme. Les créations d'un maître comme Bach trouvaient là aisément leur place : cantates et motets, chorals et préludes d'orgue, solos d'instruments, tout concourait à rehausser la solennité du culte.
On sait que le pieux musicien écrivait toujours en tête de ses partitions D. S. G. Deo soli gloria), ou bien J. J. Jesu, juva, Jésus, aide!); peu d'années auparavant il commençait un recueil destiné à son fils par les touchantes paroles :
Dem hôchsten Gott allein zu Ehren, Dem NSchsten draus sich zu belehren1 !
1. A l'honneur seul du Dieu Très Haut, pour l'instruction du prochain.
Cette fois il pouvait être satisfait; il avait consacré sa vie entière à l'art, et son art il l'avait voué au service du Dieu en qui sa foi lui faisait trouver la source de tout art et de toute vie.