‹ Étude sur J.S. Bach, 1685-1750Chapitre 24 sur 69 · LA PAIX EST RÉTABLIE PAR LE RECTEUR J. M. GESNER · texte numérisé non relu

LA PAIX EST RÉTABLIE PAR LE RECTEUR J. M. GESNER

Bach n'était pas homme à renoncer à la moindre parcelle de ce qu'il estimait être son droit; cette ténacité, qui frise parfois l'obstination, devait provoquer plus d'un conflit. D'abord avec l'université. Bach revendiquait la direction musicale des solennités académiques comme étant du ressort du cantor de Saint-Thomas, tandis qu'on voulait confier cette charge à un certain Gôrner, personnage hargneux et musicien plus maussade encore. De là, querelles interminables. L'affaire alla jusqu'à l'électeur-roi, et l'université dut céder, du moins en partie. Puis c'était un collègue, ou même un pasteur de Saint-Thomas, qui s'attirait le courroux de l'irascible compositeur, en empiétant d'une manière quelconque

sur son domaine. Les musiciens sont généralement colériques, et on le leur pardonne, sachant quelle surexcitation nerveuse la production musicale inflige à leur organisme tout entier. Hândel était terrible dans ses moments de fureur ; taillé en Hercule comme il l'était, il tint un jour une cantatrice suspendue à bras tendu en dehors de la fenêtre, en déclarant qu'il allait la lâcher si elle ne promettait pas d'obéir '. Sans aller aussi loin, Bach s'emportait facilement. Ses élèves en savaient quelque chose ; ils avaient beau protester contre l'extrême difficulté des pièces qu'il fallait déchiffrer, le maître ne voulait écouter aucune objection. Dans de pareilles occasions, les exécutants pouvaient s'attendre à recevoir en plein visage la perruque de leur chef dès qu'une fausse note se produisait; c'était une de ses manières de témoigner son

i. «Oh! Madame, s'écria-t-il, je sçais bien que vous êtes une véritable Diablesse, mais je vous ferai sçavoir, moi, que je suis Beelzebub, le chef des diables.» A partir de ce moment, la fameuse Cuzzoni n'eut plus de velléités d'indépendance. Voyez Chrysander, Handel, tome II, page 91.

mécontentement quand il ne voulait pas interrompre la marche d'un morceau.

Bien autrement sérieuses furent les discussions avec la ville de Leipzig. L'amourpropre était pour beaucoup dans les démêlés avec l'université, alors que Bach luttait surtout pour la dignité de sa position. Ici le maître ne plaide plus pour ses propres intérêts, il défend une cause sainte, celle de la musique religieuse. Aussi ce conflit faillit-il avoir des conséquences très graves.

Les exigences de Bach étaient pourtant bien modestes. Nous avons encore le mémoire officiel, daté du 23 août 1700, dans lequel il décrit avec indignation l'état du chœur de Saint-Thomas. Les élèves, qu'il fallait répartir dans quatre églises, soit pour chanter, soit pour jouer dans l'orchestre, n'étaient guère plus d'une cinquantaine. Sur ce nombre, il n'y en avait de vraiment bons que dix-sept; vingt, disait-il, le deviendraient peut-être un jour, dix-sept n'avaient aucun talent. Ce n'était pas la faute de Bach; il avait beau supplier le conseil de n'accorder les places d'internes à Saint-Thomas qu'à des

jeunes gens capables de devenir de bons musiciens, l'autorité ne tenait aucun compte de ses réclamations et nommait qui bon lui semblait. Pour l'exécution des motets et des cantates, Bach voulait bien se contenter d'un chœur de douze chanteurs, trois pour chaque partie, quoique le nombre désirable fût de seize, mais comme la ville ne fournissait que huit musiciens pour l'orchestre et qu'il en fallait au moins dix-huit1, on devait mettre des élèves de Saint-Thomas aux instruments,

i . Bach réclame un orchestre composé de quatre à six violons, quatre altos, deux violoncelles, une contre-basse, deux ou trois hautbois, un ou deux bassons, trois trompettes, un timbalier; à ajouter deux flûtes, cas échéant. — L'orchestre et le chœur étaient donc dans la proportion de 3 à 2. Ce fait mathématique démontre clairement que Bach ne considère pas les voix comme étant l'élément principal et dominant, l'orchestre comme le serviteur chargé d'accompagner. Les compositeurs modernes, Hiindel à leur tète, partent de bases totalement différentes. Nous sommes aujourd'hui tellement habitués à un chœur supérieur en nombre à l'orchestre que personne ne voudrait tenter de changer cette proportion, même pour une œuvre de Bach. Pour des oreilles modernes, les Passions et la Messe gagnent à être chantées par de grandes masses chorales ; les cantates s'en passent aisément.

et avoir recours aux étudiants et aux amateurs. Là surgissait une autre difficulté : ces derniers ne se souciaient pas de chanter ou de jouer régulièrement sans jamais recevoir de gratification. Du temps de Kuhnau. le conseil leur allouait quelque indemnité, mais depuis que cette coutume généreuse avait été abolie, la bonne volonté chez les jeunes gens se perdait, et Ton n'en trouvait plus qui fussent disposés à prêter leur concours. Les bons élèves de Saint-Thomas étaient surchargés de besogne, devant faire le métier à la fois de chanteurs et d'instrumentalistes ; malgré tous leurs efforts et le zèle de leur chef, ils ne pouvaient évidemment pas suffire à leur tâche ; l'exécution des morceaux laissait à désirer et le public se plaignait.

« N'est-ce pas bizarre ? s'écrie Bach à la fin de son plaidoyer ; on veut que nos musiciens allemands soient capables de déchiffrer toute espèce de musique, qu'elle vienne d'Italie, de France, d'Angleterre ou de Pologne, aussi bien que les virtuoses pour lesquels elle a été écrite et qui l'ont étudiée longtemps, au point de la savoir par cœur! Ne sait-on pas que

ceux-ci voient leur travail et leur zèle récompensés par de hauts traitements, tandis que nos gens ont tellement de peine à vivre qu'ils ne peuvent pas songer à se distinguer, pas même à se perfectionner ? Qu'on aille à Dresde, 'et l'on verra comment les artistes y sont pavés ! Je conclus en déclarant que si l'on continue à nous retirer les gratifications, il me sera impossible de relever la musique.)»

Le conseil ne fit rien de ce qui lui était demandé. Et pourtant Bach venait de donner la Passion selon saint Matthieu! Même ce chef-d'œuvre n'avait pas fait comprendre à ces hommes terre-à-terre quel génie ils avaient la bonne fortune de posséder en la personne de cet âpre cantor! Le conseil ne fit rien, il ne répondit même pas. Cette fois, c'en était trop.

Bach pensa sérieusement à quitter Leipzig. Sous la première impression de colère et de mépris, il aurait préféré aller à l'aventure plutôt que de rester sous les ordres d'autorités si mesquines. Il s'adressa alors à son vieux camarade Erdmann qui, après avoir pris du service en Russie, représentait a

Danzig le gouvernement de la tsarine. La lettre que Bach écrivit à son ami est du plus vif intérêt. Il prie Erdmann de lui procurera Danzig « une station convenable » et lui donne à cette occasion des détails curieux sur les raisons qui l'avaient engagé à quitter Cœthen , sur sa situation désagréable à Leipzig, enfin sur sa famille.

«Tous mes enfants, dit-il, sont musiciens de naissance ; je puis former avec les miens un concert vocaliter et instrument aliter, surtout puisque ma femme actuelle a un fort joli soprano et que ma fille aînée ne fait pas mal sa partie. »

On ne sait pas ce que répondit Erdmann. En tout cas la tentative désespérée de Bach n'aboutit pas. L'école de Saint-Thomas continua à le posséder. D'ailleurs la situation s'améliora. Autant l'ancien recteur J. -H. Ernesti avait eu une fâcheuse influence, autant son successeur J. -M. Gesner, nomméen i y3o, sut se faire apprécier de tout le monde. Il contribua plus que personne à réconcilier Bach avec Leipzig; il l'avait déjà connu à Weimar et admirait surtout son talent de directeur.

« Malgré tout mon amour pour l'antiquité, dit-il dans une note de son édition du rhéteur romain Quintilien ', je dois reconnaître qu'un

1. Livre I, chap. 12, § 3 (Gôttingue 1 ySS). Le passage est assez curieux pour mériter d'être cité en entier: «H$c omnia, Fabi, paucissima esse diceres, si videre tibi ab inferis excitato contingeret, Bachium, ut hoc potissimum utar, quod meus non ita pridem in Thomano Lipsiensi collega fuit : manu utraque et digitis omnibus tractantem vel polychordum nostrum, multas unum citharas complexum, vel organon illud organorum, cujus infinitce numéro tibiae follibus animantur, hinc manu utraque, illinc velocissimo pedum ministerio percurrentem, solumque elicientem plura diversissimorum, sed eorundem consentientium inter se sonorum quasi agmina : hune, in quam, si videres, dum illud agit, quod plures citharistœ vestri et sexcenti tibicines non agerent, non una forte voce canentem citharoedi instar, suasque peragentem partes, sed omnibus eundem intentum et de triginta vel quadraginta adeo symphoniacis, hune nutu, alterum supplosione pedis, tertium digito minaci revocantem ad rhythmos et ictus; huic summa voce, ima alii, tertio média prœeuntem tonum quo utendum sit, unumque adeo hominem, in maximo concinentium strepitu, cura diffîcillimis omnium partibus fungatur, tamen eundem statim animadvertere, si quid et ubi discrepet, et in ordine continere omnes, et occurrere ubique, et si quid titubetur restituere, membris omnibus rhythmicum, harmonias unum omnes arguta aure metientem, voces unum omnes angustis unis faucibus edentem. Maximus alioquin antiquitatis

homme comme mon ami Bach vaut plusieurs Orphées et vingt Arions ; personne comme lui ne sait diriger à l'orgue ou au clavecin tout un chœur et tout un orchestre, donner ici le ton, indiquer là une entrée, entendre et voir tout à la fois. »

Gesner travailla avec succès à rétablir de bonnes relations entre son collègue et l'autorité. Le conseil faisait grand cas du recteur; pour lui être agréable, il cessa de chercher chicane à Bach et de lésiner sur son casuel.

Les quelques années qui suivirent furent les meilleures que le grand maître passa à Leipzig. Entouré de fils pleins de talent et d'élèves dévoués auxquels il consacrait le meilleur de ses forces, heureux en famille, il se sentait appuyé par son chef. Il n'avait guère besoin de popularité; d'ailleurs, sous ce rapport aussi, il pouvait se déclarer satisfait par ses succès dans la direction de la principale société de chant académique.

fautor, multos unum Orpheas et viginti Arionas complexum Bachium meum, et si quis illi similis sit forte, arbitrer. » — Rien n'obligeait Gesner à parler de Bach ; s'il l'a fait, ce n'est que par amitié et par admiration pour son ancien collègue.

Il ne restait qu'un adversaire, mais le plus redoutable: l'esprit du temps. La vogue allait incontestablement à l'opéra et à la musique italienne. Les troupes dramatiques de passage à Leipzig faisaient une concurrence victorieuse aux compositeurs religieux; elles leur enlevaient le public et même les chanteurs; plus d'une fois un élève de Saint-Thomas s'échappa pour suivre une troupe d'opéra. Ce qui est pire , le théâtre faisait irruption dans le temple; le goût du jour, de plus en plus frivole et mondain, aimait à entendre, même au service divin, des mélodies profanes; le sentiment du style d'église se perdait: Bach parut vieilli. Mais, comme on l'a dit, le moyen d'avoir raison dans l'avenir est, à certaines heures, de savoir se résigner à être démodé. Bach a lutté comme un combattant d'arrière-garde qui défend à lui seul un poste que sa chute livrera à l'ennemi. Le sentiment de son isolement le pousse à dédaigner les suffrages de la foule ; il ne cherche plus à plaire, il veut avant tout sa propre estime, sa propre satisfaction. Sa musique devient toujours plus sérieuse, souvent abstraite; il en arrive même

à écrire des morceaux admirables de technique et prodigieux comme combinaisons intellectuelles, mais dépourvus de charme pour l'oreille. C'est bien là. dit à juste titre M. Spitta, l'idéalisme de l'Allemand, qui laisse sa tète se perdre dans les nuages sans s'apercevoir que son pied s'embarrasse dans les épines. On sent dans mainte de ces dernières œuvres, comme dans celles de la fin de la vie de Beethoven, que le maître n'est plus guère en contact avec le monde du dehors, qu'il vit replié sur lui-même, n'écoutant que ses voix intérieures.

Avec Bach, la musique de culte protestante a dit son dernier mot; Jean-Sébastien eut un successeur à Saint-Thomas, il n'y fut pas remplacé.

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