N° 2 de l'édition Peters
publiées jusqu'ici, une douzaine appartient à la jeunesse du compositeur. Bien des trésors attendent donc encore de voir le jour.
Ces cantates1 sont le miroir le plus fidèle de la vie chrétienne du maître. Il n'y a pas de situation de Tàrne qui n'y ait trouvé son expression musicale: la joie et la tristesse, le courage et l'abattement, la colère contre les impies, l'adoration, le désir de la mort. Ce sont des méditations personnelles inspirées par le récit évangélique autant que par le texte même. Toutefois, la musique d'église ne devant jamais devenir exclusivement individuelle, Bach a toujours soin de s'appuyer sur le choral, expression de la communauté.
On peut, en classant les cantates de l'époque de Leipzig d'après l'ordre chronologique , constater des manières différentes d'employer le choral. Dans les premiers temps, Bach aime à composer des cantates dont le texte est dû à l'invention des poètes contemporains; le choral n'y apparaît en
i. Sur les cantates, voyez l'étude de Mosewius (Berlin 1845). Plusieurs cantates attribuées alors à Jean-Sébastien ont été reconnues non authentiques.
général qu'à la fin. Au bout de quelques années, ne trouvant pas cette forme assez sévère, il donne de plus en plus la préférence à des textes qui reposent entièrement sur le choral ; les premières et les dernières strophes maintiennent les paroles de l'original dans leur teneur primitive, tandis que les autres les paraphrasent. Dans les cantates du premier genre, le chœur d'entrée est librement inventé, dans celles des derniers temps il a la forme d'une immense fantaisie sur une mélodie de choral. Le cantique s'y fait entendre dans le soprano ' , fortement soutenu par une partie de l'orchestre, pendant que les autres voix et instruments sont chargés de la figuration. Ce qu'il y a de vie dans ces figures d'orchestre, que le non-initié serait tenté de prendre pour de simples accompagnements, est inimaginable : tout est en pleine éclosion2, tout prend une âme, tout chante; l'élan qui les anime est tel que par-
i. Par exception c'est l'alto qui chante le choral tome XXII, n° 96.
2. Il n'y a qu'un mot qui puisse caractériser cette «arrivée à la vie», c'est la Werdelust de Goethe.
fois elles finissent par entraîner les voix du chœur dans leur propre mouvement. Après bien des années d'étude, Bach avait fini par être dans l'art du choral figuré le premier maître parmi les organistes; maintenant l'orgue seul ne lui suffit plus; nous le voyons augmenter les registres de son orgue de toutes les ressources du chœur et de l'orchestre et se créer un instrument gigantesque dont, en vrai protestant qu'il est, il fait l'organe de ses sentiments, fondus avec ceux de l'église. Le même choral est susceptible de plusieurs interprétations; s'agit-il par exemple de développer le célèbre cantique Wer nur den lieben Gott làssl ivalten, le compositeur pourra, suivant son goût, s'inspirer du courage, de la joie, de la résolution, de la paix que donne la confiance en Dieu; il pourra travailler la même mélodie d'une foule de façons différentes, selon qu'il s'attache à éveiller une seule de ces impressions ou à en combiner plusieurs; dans cette analyse des sentiments. Bach n'a pas de rival.
A part cette différence dans la manière de traiter les chœurs d'entrée, les cantates des
deux époques ont la même structure musicale. Elles finissent régulièrement par le choral, en simples harmonies; peu ou point de figurations dans l'orchestre, jamais dans les voix. Les instruments renforcent surtout le soprano, afin de bien accentuer la mélodie du cantique connue des fidèles; si parfois ils s'émancipent et prennent un libre essor dans les hauteurs lumineuses, c'est pour prêter au cantique un éclat de fête, pour l'entourer d'un nimbe divin. Ce symbolisme est assez clair pour qu'on comprenne aisément ce que Bach veut dire : malgré tout ce que l'art humain peut inventer, c'est le simple choral qui est la plus sincère expression de l'église, toute la cantate ne sert qu'à le préparer !
Mais quelle préparation ! Entre les deux chœurs, qui sont comme les piliers d'angle, se placent les solos : airs, récitatifs, ariosos, duos. Tantôt ces morceaux sont inventés de toutes pièces, tantôt ils rappellent et varient la mélodie du choral principal. Parmi ces solos, il y a des perles de lyrisme religieux; d'autres s'élèvent à une énergie vraiment dramatique. Ici c'est Jésus qui tance la mer
JEAN-SÉBASTIEN BACH. I 3o
courroucée ", là c'est le prophète qui annonce en paroles flambloyantes2 la venue du jugement dernier; une autre fois, le bon berger appelle ses brebis dans une délicieuse pastorale 3, ou bien le croyant conjure les impies de se convertir*.
Si ces cantates sont le reflet des sentiments religieux de Bach, elles sont aussi le résumé de son savoir artistique. Quand on étudie ces chefs-d'œuvre incomparables, on prend tellement l'habitude de rencontrer des merveilles qu'on finit par trouver naturelles les choses les plus étonnantes. Ce que Bach a prodigué d'habileté dans l'art d'inventer des motifs fertiles, de les combiner, de les développer, tient réellement du miracle. Il joue avec les difficultés, il assouplit les formes les plus revêches; le canon, l'imitation, la fugue, la double fugue n'ont pas pour lui plus de
i. Oeuvres, tome XX, livraison i, n° 81. Air de basse.