LES PASSIONS SELON SAINT-LUC, SAINT-MARC, SAINT-JEAN, SAINT-MATTHIEU
Nous arrivons aux compositions religieuses les plus populaires du maître, les Passions.
Déjà au cours du moyen âge, l'habitude s'établit de lire, pendant les services de la semaine sainte, le récit de la passion du Christ, en répartissant les rôles entre plusieurs officiants. L'un d'eux psalmodiait la narration, le second les paroles de Jésus, un troisième celles de tous les autres personnages. Le chœur représentait la foule turba . Luther conserva cet usage, sans cependant tenir à ce que tous les quatre évangiles fussent lus régulièrement chaque année.
On peut distinguer trois manières dill'crentes de chanter la passion, qui se développèrent concurremment, tant dans l'église
catholique que chez les réformés. D'abord, et c'est ce qu'il y avait de plus simple, on continua à psalmodier comme par le passé : le ténor avait le rôle de L'évangéliste, la basse celui du Christ, l'alto, d'après une règle devenue constante, celui des autres interlocuteurs. Afin de rompre la monotonie d'une longue déclamation, les fidèles chantaient de temps en temps un cantique ; parfois aussi il y avait un chœur pour commencer et pour finir.
Un autre genre, qui fut en vogue au moment où la musique polvphone prit le dessus, consistait à faire chanter le tout par des chœurs, à cinq, six et huit voix.
Enfin il se forma une troisième espèce de passion, qui tient le milieu entre les deux autres : l'évangéliste et Jésus sont représentés par des voix seules, tandis que le reste incombe au chœur. Des réflexions religieuses, dans le goût de celles des cantates, s'intercalaient dans le récit biblique.
Les passions de Bach se rattachent à ce troisième genre; tout en résumant le savoir et la pratique des générations précédentes.
Bach n'a pas craint d'y apporter les modifications qui lui semblaient nécessaires : inutile de dire que toutes ces dérogations à l'usage reçu sont autant de progrès.
Des cinq passions que Bach a écrites, trois seulement existent encore. La plus ancienne, paraît-il, est celle selon saint Luc, restée inédite jusqu'à ce jour. Selon M. Spitta, elle remonterait aux premières années de Weimar; toutefois elle aurait été retravaillée a Leipzig, vers 173-2 ou 1734. Son authenticité a du reste été mise en doute; nous devons attendre, pour en juger, qu'elle ait été publiée. Nous possédons encore la seconde, celle selon saint Jean. De la troisième nous n'avons plus que le texte, arrangé en 1725 par un certain Picander dont nous aurons à reparler plus tard. Quelques morceaux de la quatrième selon saint Marc , qui a été donnée en 1 73 1 , proviennent de la magnifique Ode funèbre composée pour célébrer la mémoire de la reine de Saxe-Pologne Christiane-Eberhardine, morte en 1 727; le premier et le dernier chœur de cette cantate, les grands airs de soprano et d'alto ont le cachet de la meilleure
ljt) JEAN-SEBASTIEN BACH.
époque '. La cinquième passion enfin est celle selon saint Matthieu.
La musique de la passion faisait partie du culte du Vendredi-saint. A Leipzig on la psalmodiait le matin, conformément à l'usage le plus ancien ; à vêpres, on la chantait en style figuré, depuis que Kuhnau avait enfin admis cette innovation en 1721 que longtemps il avait repoussée comme mondaine.
Cette manière de faire subsista jusqu'en 1 766, où les antiques psalmodies furent définitivement supprimées. De même qu'à Noël, Bach tint à présenter une grande œuvre de sa composition pour la première semaine sainte qu'il passait à Leipzig. Ce fut la Passion selon saint Jean, donnée le 7 avril 1724; elle avait déjà été écrite à Ccethen, alors que Bach songeait à changer de domicile. Dans le cours des années suivantes, elle fut répétée plusieurs fois, avec des modifications assez considérables. Bach parait avoir arrangé luimême son texte ; il ajouta quelques passages de saint Matthieu au récit de saint Jean, et