ET A LUNEBOURG
Ce sixième fils de Jean-Ambroise Bach naquit à Eisenach le 3i ' mars i(585. Alors qu'il n'avait que neuf ans, il perdit sa mère, et l'année suivante, son père. Bach n'a pas eu comme Mozart le bonheur de conserver en son père jusqu'à l'âge mûr un conseiller pour la vie et un maître dans son art, capable d'encourager son génie naissant et de le diriger dans la bonne voie. Cependant les premières impressions reçues dans la maison paternelle suffirent pour déterminer son avenir. Dès la première enfance, Bach apprit le violon sous la direction de son père. A partir
i. Nouveau style. Pour les protestants d'Allemagne, qui n'acceptèrent le calendrier grégorien que plus tard, le 3i mars i685 était encore le 21.
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de sa dixième année, il n'eut plus de maître dont il pût se dire l'élève : son instinct, merveilleusement affiné par la filière de quatre générations et sévèrement contrôlé par une volonté énergique, le pousse en avant sans hésitations et sans que jamais il fasse fausse route ou qu'il cesse de se tenir au courant de tout ce qui se produit autour de lui, apprenant, profitant, se perfectionnant sans relâche.
On peut dire que Bach n'a jamais changé. Il y a eu chez lui développement, accentuatuation croissante de la personnalité, mais non modification. Ses dernières œuvres sont plus strictement l'expression de sa manière d'être que les premières; elles n'en diffèrent que parce qu'elles sont plus creusées, plus rigoureusement conformes aux exigences du style, souvent plus abstraites. Sans doute, il y a loin des compositions de sa jeunesse à celles de la fin de sa vie, mais chacune d'elles n'est séparée de la suivante que par une nuance. Dans cette longue ascension à l'immortalité tous les degrés se touchent presque. Nature bien plus fortement trempée que Mo-
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zart, tout aussi sensible mais moins impressionnable, moins accessible aux influences extérieures, Bach, quoique ayant toujours l'œil ouvert, n'écoute guère que lui-même et les règles immuables de l'art, et va toujours droit devant lui. D'autres procèdent par de brillantes conquêtes en domaines nouveaux, d'autres encore par essais successifs. Tandis qu'il suffit d'étudier une page de Beethoven pour lui assigner sa place chronologique dans la vie du maître, il faut déjà être avancé dans l'intimité de Bach pour distinguer les différentes périodes de son œuvre : on n'y arrive qu'en se pénétrant de son esprit, tout en se souvenant de nombreux détails techniques. A la mort du père, les enfants se dispersèrent. Jean-Sébastien fut confié à son frère aîné, Jean-Christophe, marié et établi depuis peu comme organiste à Ohrdruf, petite ville non loin de Gotha. Le lycée de l'endroit était assez bon pour l'époque; les éléments de la théologie, un peu de latin, fort peu d'arithmétique, moins encore de grec et de rhétorique, telle fut l'instruction qu'y reçut le jeune orphelin. Outre les quatre ou cinq
heures de chant qu'il avait au lycée, il continua ses études de musique avec son frère. Mais bientôt l'élève sut tout ce qu'on voulait lui apprendre, et réclama davantage, sans rien pouvoir obtenir. Jean-Christophe possédait une collection de compositions pour orgue qu'il avait le sot orgueil de refuser à son frère, comme étant au-dessus de la portée d'un commençant: ce volume était le but de tous les désirs de Sébastien. Désespérant de vaincre l'obstination de son aine, il sut tirer le précieux manuscrit par la grille de l'armoire qui le recelait et se mit à l'étudier en cachette. Pendant six mois, le pauvre enfant passa bien des nuits à copier son trésor, n'ayant pas d'autre lumière que celle de la lune. Mais il fut enfin surpris par son frère, qui eut la cruauté de lui enlever le fruit de ses veilles. Jean-Sébastien n'en garda pas rancune à son peu clairvoyant directeur; bien au contraire, devenu célèbre, il ne cessa de se montrer reconnaissant des bienfaits qu'il avait reçus comme orphelin.
Le jeune Bach n'avait plus rien à faire à Ohrdruf. Aussi saisit-il avec empressement
la première occasion d'en sortir pour continuer ses études. Au printemps de l'an 1700, il partit pour Lunebourg avec son ami Georges Erdmann. Là, grâce à son excellente voix de soprano et sur la recommandation d'un de ses professeurs, il fut reçu membre du chœur à l'école St-Michel. Les gymnases allemands de cette époque accordaient une place considérable à l'enseignement du chant. Outre le chœur général, composé de tous les élèves de l'établissement, ils avaient souvent un chœur spécial, dont les membres étaient non seulement logés, nourris et instruits gratuitement, mais recevaient de plus un salaire modeste. A l'église, ce chœur devait chanter les dimanches et les jours de fête, souvent avec accompagnement d'un orchestre complet; il devait aussi officier aux mariages et aux enterrements ; en hiver il chantait dans les rues, usage connu de nos lecteurs par les récits de la jeunesse de Luther. Cette fois Bach fut à bonne école; la bibliothèque musicale de St-Michel était fort riche, et l'un des organistes de la ville, G. Bohm, pouvait passer pour un artiste distingué. Pourtant le besoin
impérieux d'apprendre, inséparable du vrai génie, ne lui permit pas de se contenter des ressources de Lunebourg. A plusieurs reprises nous le voyons employer ses vacances à des voyages dans des villes où il y avait quelqu'un ou quelque chose de remarquable en fait de musique. D'abord c'est la réputation de Reinken qui l'attire à Hambourg. Reinken, hollandais d'origine, était un des premiers organistes de son temps; comme virtuose il avait acquis une grande célébrité; comme compositeur il est un de ces maîtres du nord dont le style, exubérant et diffus, fantastique d'allures, mais plein de poésie, semble annoncer les romantiques modernes1. Puis la chapelle de la cour ducale de Celle devait inviter l'infatigable adolescent à diriger ses pas vers cette ville. Le goût français y régnait. Bach put apprendre à connaître des compositions pour orchestre et pour cla-
i . Les deux sonates pour clavecin en la mineur et en ut majeur publiées dans l'édition Peters (nu 21 3) sont des trios de Reinken. Bach n'a fait que les arranger, mais comme lui seul en était capable. Voyez l'article de M. Spitta dans YAllgemeine musikalische Zeitung, 1881, nos 47 et 48.
vecin de Grigny, de Dieupart et surtout de François Couperin. Si toutes ces influences ont contribué à mûrir et à enrichir le talent du jeune homme, jamais elles n'ont eu pour effet de l'engager dans une fausse voie. Quelques compositions pour orgue, qui datent probablement des années de Lunebourg, en font foi. Bach n'a jamais eu à revenir en arrière.
Le programme de Saint-Michel ne différait guère de celui du lycée d'Ohrdruf. En première classe on lisait Virgile, Horace, Térence, Quinte-Curce et Cicéron, le Nouveau Testament en grec; on continuait les leçons de religion et d'arithmétique, et l'on abordait l'étude de la logique. A 18 ans, Bach avait parcouru toutes ses classes. S'il avait été riche, il eût passé à l'Université, car l'usage était alors que même les jeunes gens qui n'avaient pas l'intention de faire des études spéciales suivissent quelques cours académiques ; mais pauvre et orphelin comme il l'était, il devait songer aux moyens de gagner sa vie : la musique dut les lui fournir.