‹ Étude sur J.S. Bach, 1685-1750Chapitre 5 sur 69 · BUXTEHUDE A LUBECK · texte numérisé non relu

BUXTEHUDE A LUBECK

On ignore quelles recommandations ou quelles relations amenèrent Bach à Weimar. En 1700 il fut appelé dans cette petite résidence comme violoniste de la chapelle du prince Jean-Ernest, frère cadet du duc régnant. Il aurait eu l'occasion de se familiariser avec la musique italienne, alors en faveur à la cour de Weimar, mais après quatre mois il quitta l'orchestre du prince pour aller occuper l'orgue d'Arnstadt.

Arnstadt était l'un des centres de réunion de la famille Bach. Profitant du voisinage, Jean-Sébastien s'y était rendu de Weimar autant pour se faire entendre sur l'orgue récemment terminé du temple neuf que pour

visiter ses parents. Son succès fut tel, que malgré sa jeunesse il fut immédiatement appelé par le consistoire. On fit tout pour lui rendre la vie douce et facile. D'abord il eut le traitement fort élevé de 84 florins 6 gros (274 fr. 70 c); pour arriver à parfaire cette somme fabuleuse, il fallut mettre à contribution trois caisses différentes ! Puis on n'exigea de lui que bien peu de service. Il devait tenir l'orgue le dimanche de 8 à 10 heures; le lundi pour une prière, le jeudi de 7 à 9 heures; il y avait bien encore à faire exercer les élèves qui se préparaient à entrer dans le chœur d'église, mais le jeune organiste était maître de tout le reste de son temps. Décidément il avait fait la conquête des autorités d'Arnstadt! Il pouvait apprendre, travailler, composer tout à son aise, il avait l'occasion d'entendre de la musique à la cour du comte Antoine Gûnther de Schwarzbourg, il était entouré de parents et d'amis bienveillants. dans une position heureuse et charmante sous tous les rapports.

Parmi les compositions appartenant à cette période de la vie de Bach, nous citerons une

cantate de Pâques ' qui, bien que remaniée considérablement dans la suite, présente encore les signes distinctifs d'une œuvre de jeunesse ; puis quelques morceaux d'orgue et enfin une pièce pour clavecin, curieuse à tous égards; c'est le Capriccio sopra la lontanan^a del suo fratello dilettissimo. Un frère de Jean-Sébastien, Jean-Jacques, s'étant engagé comme musicien dans la garde de Charles XII de Suède, dont la gloire remplissait alors tous les pays du nord, vint prendre congé des siens avant de partir. C'est à cette occasion que ce caprice lui fut dédié par son frère cadet. Il appartient au genre que l'on appelle musique à programme. Dès le siècle dernier, on a essayé de faire exprimer par la musique purement instrumentale les sentiments de personnes déterminées, de lui faire peindre des situations précises, choses dont elle est absolument incapable. Sans doute un caractère, un tableau, un fait, une situation peuvent émouvoir le musicien d'une manière spéciale et lui ins-

i. Oeuvres, tome II. n" i5.

pirer une composition écrite sous l'empire de cette émotion particulière, mais cette composition ne pourra en aucune façon produire à son tour chez l'auditeur une émotion qui lui impose nécessairement les images précises sous l'impression desquelles le musicien a créé son œuvre. Beethoven, en donnant des titres aux cinq parties de sa Symphonie pastorale, est resté dans les limites permises, parce que les termes dont il se sert sont vagues, parce qu'il ne veut rendre que des impressions, et enfin parce que les impressions qu'il veut faire naître sont assez générales pour pouvoir être éprouvées par tous ses auditeurs, chacun d'une manière différente et personnelle. En un mot, les titres de la pastorale n'ajoutent rien à la musique, on pourrait fort bien s'en passer. Mais qui, en entendant par exemple la célèbre sonate de Clementi, Didone abbandonata, se sentira forcé de penser à l'infortunée reine de Cartilage ? Ce n'est pas la valeur intrinsèque de la composition que nous voulons attaquer ici, — nous insistons sur ce fait, — car beaucoup de morceaux appartenant à ce genre faux ont

en eux-mêmes de grands mérites, nous nous élevons uniquement contre la prétention de vouloir exprimer par la musique instrumentale des choses qu'elle ne peut pas rendre, de par sa nature même. Du reste il sera facile de remarquer que souvent, surtout chez Liszt et Berlioz1, le désir d'être pittoresque, ou la préoccupation de rendre une notion intellectuelle, introduit dans la pièce des éléments étrangers à sa marche normale, et par conséquent incompréhensibles et pénibles à quiconque ne connaît pas le titre et le programme du morceau2.

Kuhnau, dont Bach fut plus tard le successeur à Leipzig, venait de publier six sonates bibliques sur des scènes tirées de l'Ancien Testament. Les sujets ne sont pas mal choisis ; le mariage de Jacob, la mort de ce patriarche, la guérison de Saiïl par David sont des récits pleins de poésie et de situation

i. J. Weber, Les illusions musicales (Paris 1 883), page 88.

2. Voyez à ce sujet Hanslick, Le beau dans la musique, page 6i de la traduction de M. Bannelier (Paris 1877).

musicales ; mais comment les rendre sur le clavecin d'une manière caractéristique, qui ne permette pas de songer à d'autres sujets également intéressants et poétiques ? En dépit des protestations et des moqueries de Mattheson, ces sonates eurent un grand succès, et elles le méritaient jusqu'à un certain point, car d'après M. Spitta, elles étaient élégantes et bien travaillées. A la même époque Geminiani ravissait les Anglais en mettant en musique les tableaux de Raphaël. On peut dire en général que la musique à programme a toujours fait le bonheur du gros public. La foule des personnes incapables de sentir la musique, c'est-à-dire de sortir d'elles-mêmes pour se laisser enlever par l'inspiration du génie, est si fière de pouvoir paraître la comprendre ! reconnaître, le texte imprimé en mains, les intentions du compositeur, n'est-ce pas là une jouissance supérieure ?

Le jeune Bach a sacrifié une seule fois à cette Muse apocryphe, et encore cette dévotion n'est-elle guère sérieuse ; partout on sent percer la pointe humoristique. Les amis — ce sont les titres des différentes parties du

Capriccio — engagent par leurs caresses le frère à renoncer à ses projets, ils lui dépeignent les dangers qui peuvent le menacer; mais voyant leurs peines inutiles, ils se répandent en lamentations — allgemeines lamenta ; le mot lui-même est tragi-comique. Enfin le postillon donne le signal du départ; une fugue, dans laquelle ce signal est repris comme thème de savantes combinaisons, accompagne, hardie et légère, l'inflexible voyageur. Dans ce dernier morceau, nous n'avons pas besoin de le faire remarquer, Bach est dans son droit strict, puisque le signal du postillon est un motif musical. Mais dans les autres parties il serait impossible, sans les titres, de deviner la pensée exacte du jeune maître.

Bach n'a plus jamais abordé ce terrain dangereux. Au contraire, on peut même dire qu'il n'y a pas, à l'exception de Mozart, de compositeur aussi complètement et exclusivement musicien que lui ; il est rare qu'il fasse tableau ; impossible de traduire en paroles ses compositions instrumentales, de lui prêter une intention cachée, une idée secrète,

quand il s'épanche dans un lyrisme sublime ou touchant. Dans bien des œuvres de Beethoven, qui a en commun avec Bach le profond sérieux, l'horreur de la frivolité et de la phrase vide, mais chez qui l'élément intellectuel joue un grand rôle, on sent qu'il y a une action, qu'il se passe quelque chose, et l'on éprouve le besoin de préciser ce quelque chose par des paroles. Rien de pareil chez Bach '. Sa musique est de la musique toute pure, qui commence là où s'arrête la parole impuissante; elle fait franchir à l'àme le seuil du pays des rêves infinis, où l'imagination vogue au gré d'une onde faible et fugitive

1. M. Blaze de Bury {Revue des Deux Mondes du i5 octobre 1 883) proclame Bach le ge'nie musical le plus vaste qu'il y ait eu. Nous ne pouvons qu'applaudir à cet hommage rendu au vieux maître par le critique moderne ; mais nous ne saurions souscrire au jugement du même écrivain quand il appelle l'auteur du Clavecin bien tempéré le génie musical le moins psychologique qui ait existé. Nous accordons volontiers que le compositeur de la Symphonie en ut mineur a plus de vie dramatique que celui des Suites anglaises; mais contester le mouvement psychologique à ce dernier, nous paraît une forte exagération. Les Grecs eussent dit que Bach a plus de éthos (^8oç)i Beethoven plus de pathos (::âOcç).

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comme l'est un son, où la joie devient du bonheur , où la tristesse même perd son amertume. Goethe, qui malgré tous ses désirs et ses efforts n'était pas musicien, et qui par conséquent n'aimait pas à s'abandonner, disait à Félix Mendelssohn : qu'en entendant une ouverture de Bach il croyait voir un cortège de personnages, vêtus d'habits de gala, descendre un magnifique escalier. Cet esprit toujours actif et en quête d'images nettes n'avait trouvé qu'une manière spirituelle de dire qu'il lui était impossible de suivre le grand maître dans son vol.

Au bout de deux ans de travail assidu Bach obtint un congé de quatre semaines pour aller à Lubeck entendre Dietrich Buxtehude, l'organiste de Notre-Dame. Il partit à la fin d'octobre 170D et fit à pied ce voyage de quatre-vingts lieues ; justement à la Saint- Martin commençaient les célèbres «musiques du soir)> qui avaient lieu jusqu'à Noël, tous les dimanches de 4 à 5 heures. Bach fut tellement captivé qu'il s'oublia complètement,

1. Mendelssohn, lettre du 22 juin i83o; Jullien, Gœthe et la musique, page 16.

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plongé dans l'étude et l'admiration ; il resta à Lubeck jusqu'en février 1706. Son enthousiasme était du reste motivé.

Dietrich Buxtehude, danois d'origine, était bien supérieur au vieux Reinken de Hambourg, comme compositeur et comme organiste. Ses œuvres pour orgue, pour chœur et pour orchestre, nous font connaître en lui un musicien distingué, d'un génie original, d'un grand savoir, d'une passion jeune et ardente. Ses fugues sont construites d'une manière particulière ; elles se composent de plusieurs parties, séparées souvent par des intermèdes brillants, et dans chacune desquelles le thème est varié et travaillé d'une manière nouvelle. Ses toccates, où les passages rapides, les accords éclatants et majestueux alternent avec des combinaisons polyphones et des récitatifs, ont trouvé leur écho dans plus d'une introduction de Bach et de Handel. Secondé avec empressement par les autres artistes et par le public de Lubeck, Buxtehude avait organisé des concerts d'église, institution inconnue jusqu'alors en Allemagne. Sa réputation s'étendait au loin. Deux ans avant le jeune or-

ganiste d'Arnstadt, Hândel et Mattheson étaient venus saluer le maître de Lubeck. Le vieillard aurait aimé à désigner lui-même un successeur digne de lui ; mais comme il ne voulait céder sa place qu'à celui qui épouserait sa fille aînée , ni le compositeur du Messie, ni celui de la Passion, ni l'élégant polémiste de Hambourg ne se soucièrent de prendre une femme de 12 ou 16 ans plus âgée qu'eux; ils renoncèrent les uns et les autres à l'orgue de Notre-Dame.

A peine rentré chez lui, Bach fut cité devant le consistoire ; malgré sa bonne volonté envers le jeune artiste, l'autorité ne pouvait faire autrement que de lui rappeler les obligations d'un organiste en titre et lui reprocher, avec une douceur toute paternelle, d'avoir par trop dépassé les bornes en prenant un congé quatre fois plus long que celui qui lui avait été accordé. Plus d'une fois déjà Bach avait agi avec trop de sans-gêne dans ses fonctions : quand il accompagnait le chant des fidèles, il ornait la mélodie de mille fioritures, ajoutait des intermèdes ou les supprimait arbitrairement, et inventait des har-

monies si étranges que les pauvres gens étaient tout désorientés. Après une première observation à ce sujet, il était tombé dans l'extrême opposé. De là, nouveaux griefs. Bach était susceptible, irritable, comme le sont ses compatriotes en général et ses confrères en particulier. Dégoûté de l'ignorance et de la grossièreté des élèves du chœur, il trouvait plus commode de ne pas s'occuper d'eux. Une plainte portée par le conseil de la ville devant le consistoire jette un jour curieux sur les mœurs des lycéens : « Us se battent, est-il dit, en présence de leurs maîtres, pour lesquels ils n'ont aucun respect; ils portent l'épée à l'école comme en rue, ils jouent à la paume pendant le service divin et pendant les leçons, ils s'échappent de l'église pour aller au cabaret et dans de mauvais lieux. » Comment le pauvre musicien, à peine plus âgé que ses turbulents élèves, aurait-il pu venir à bout de leur indiscipline ?

Le consistoire donna huit jours à Bach pour s'expliquer catégoriquement. Les huit jours devinrent huit mois, au bout desquels

eut lieu une nouvelle admonition, toujours avec la plus grande bienveillance. On ne sait ce que répondit le jeune organiste ; toujours est-il qu'à partir de ce moment il ne se sentit plus à son aise à Arnstadt et qu'il commença à prêter l'oreille aux offres venues du dehors. Dès l'été de Tannée suivante son choix était fait: il sollicita, et obtint, le i5 juin 1707, les fonctions d'organiste à l'église de Saint-Biaise à Muhlhausen en Thuringe.

BACH A MUHLHAUSEN. - — PREMIER MARIAGE. — LA CANTATE «DIEU EST MON ROI».

La ville libre et impériale de Miihlhausen sur l'Unstrut faisait bonne figure dans le monde musical : à la place qu'allait occuper J.-S. Bach elle avait possédé J. Eccard, Neumark, les deux Ahle. Il y existait une société de musique qui réunissait toutes les forces vocales et instrumentales de la ville. Dès son arrivée, le nouvel organiste de Saint-Biaise eut à cœur d'y faire prospérer l'art religieux, il déclara même au conseil que c'était là son but principal.

En attendant, la première chose qu'il fit fut de se marier. Sa situation était assez bonne pour qu'il pût, sans trop de témérité, songer à se mettre en ménage ; il avait les mêmes honoraires qu'à Arnstadt, plus 3 muids

de blé. deux toises de bois, 3o douzaines de fagots «livrés devant la porte», enfin un cadeau annuel de 3 livres de poisson. La vie à Muhlhausen était simple et peu chère, les habitudes frugales ; un petit héritage d'un oncle survint fort à propos : le 1 7 octobre 1 707 le jeune maître épousa sa cousine Marie-Barbe Bach, avec laquelle il s'était fiancé déjà à Arnstadt. Pouvait-il naître de ce mariage autre chose que des musiciens t

La ville libre de Muhlhausen était administrée par un conseil de 48 membres, divisé en trois sections qui se succédaient à tour de rôle, restant régulièrement chacune un an en fonctions. Chaque fois qu'une nouvelle section entrait en charge, le changement se faisait avec grande cérémonie ; il y avait installation solennelle à Notre-Dame, et l'organiste de St-Blaise composait une cantate d'occasion. Ce fut pour cette fête, qui en 1708 eut lieu le 4 février, que Bach écrivit sa cantate « Dieu est mon roi l», la seule qui ait été imprimée

1. Oeuvres, tome XVIII, n" 71. Les cantates de Bach sont citées, comme les bulles pontificales, d'après les premiers mots du texte.

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de son vivant, et cela, selon l'usage, aux frais de la ville de Miihlhausen. Cette cantate dénote un grand progrès sur les œuvres des années précédentes. Le chant expressif des soîi, la grande fugue de la fin, l'instrumentation brillante et soignée, tout fait prévoir le futur grand maître. Relevons un seul détail : la prière adressée à Dieu de préserver les siens du danger inspire à Bach un chœur poignant de tristesse; c'était aller beaucoup trop loin, mais le fait est caractéristique du compositeur qui, malgré ses vingt-trois ans, avait déjà un penchant accentué aux dispositions sérieuses et même sombres.

Cependant Bach n'avait pas trouvé à Miihlhausen ce qu'il attendait. Quelque bienveillant que fût le conseil envers lui, le public ne l'était pas toujours, paraît-il, et le regardait de travers en sa qualité d'étranger. Puis les discussions entre orthodoxes et piétistes, que l'esprit de petite ville faisait facilement dégénérer en querelles personnelles, ne rendaient pas la vie précisément agréable. La place d'organiste de la cour à Weimar étant devenue vacante, Bach se hâta d'aller offrir ses

services, quoique alors chargé de diriger la réparation de l'orgue de Saint-Biaise ; il fut agréé par son Altesse, et le 25 juin 1708 il présenta sa démission au conseil de la ville impériale.

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