‹ Étude sur J.S. Bach, 1685-1750Chapitre 53 sur 69 · Système des beaux-arts, tome II, page · texte numérisé non relu

Système des beaux-arts, tome II, page

comme plus tard Chopin, ne se faisait jamais entendre en public sans s'être préparé en jouant du Bach. Mais personne n'a su comme Schumann faire revivre son esprit; sans en avoir toutefois ni la souplesse ni la profondeur, Schumann procède directement de Bach. Peu à peu la musique allemande devint la musique de toute l'Europe, et Bach pénétra en France. Là aussi il devait trouver des adeptes et même des imitateurs. MM. Gounod, Saint-Saëns, Massenet, toute l'école française d'aujourd'hui , professent la plus grande admiration pour l'auteur du Clavecin bien tempéré. En France, on connaît surtout les compositions instrumentales du maître de Leipzig; un pianiste ou un violoniste de premier ordre ne se présente plus devant le public d'élite de Paris sans avoir du Bach dans son programme ; mais l'intérêt pour la musique d'église a^ant presque disparu dans ce pays, on ne peut pas s'attendre à ce que les œuvres d'un protestant obtiennent l'attention qu'on refuse à celles des chefs d'école catholiques. Les succès de vogue bruyante que le Messie remporte périodiquement à Paris ne sauraient

faire illusion sur l'état général des esprits. Cependant la Passion selon saint Matthieu a été donnée par M. Pasdeloup d'abord, puis par M. Lamoureux ' ; des fragments de la même œuvre et quelques cantates ont été exécutés dans les concerts de la société La Concordia, du Conservatoire et du Trocadéro. M. Saint-Saëns, dans son introduction de YOratorio de Noël, a montré jusqu'à quel point les musiciens de nos jours, qui sont tous doublés d'un savant, peuvent pousser l'art du pastiche. Le modèle si heureusement imité par le compositeur français est la pastorale, à laquelle nous avons pavé notre tribut d'admiration. C'estdu reste à M. Saint- Saëns que revient l'honneur d'avoir, et par ses concerts d'orgue et de piano, et par ses admirables transcriptions, soit de fragments de cantates, soit de pièces de musique de chambre, contribué plus que personne à répandre la connaissance et le goût des œuvres du grand maitre du contrepoint.

i. M. Bannelier a traduit la Passion pour les concerts d'Harmonie sacrée. (Paris, Enoch 1874.)

Peut-être Bach sera-t-il le phare qui aidera aux artistes contemporains à retrouver leur voie dans l'indescriptible désarroi où les a jetés la musique de Wagner : sa lumière est assez vive et ferme pour pouvoir leur rendre ce service.

La Belgique, de tout temps terre classique de l'art musical , est animée d'une vive sympathie pour Bach. M. Fétis, qui ne le connaissait encore qu'imparfaitement , se demande déjà s'il n'est pas le plus grand de tous les musiciens de l'Allemagne. M. Gevœrt, le savant directeur du conservatoire de Bruxelles, a fait reconstruire les instruments du siècle dernier , afin de conserver aux œuvres de l'auteur de la Passion leur coloris original.

L'Angleterre, cédant peut-être autant à ses goûts archéologiques qu'à une admiration sincère et naturelle, a suivi le mouvement général. Elle a son Bach Choir, sa Bach Society, fondée déjà en 1N41). L'Italie enfin commence à faire bon accueil à la propagande entreprise au delà des Alpes par Liszt en faveur du plus allemand des maîtres. Aujour-

d'hui on peut, au moins en pays protestant, juger de la culture musicale d'une ville d'après la part qui y est faite aux œuvres de Bach.

Etre négligé, oublié même pendant un demi-siècle, puis renaître tout d'un coup, prendre place au premier rang et acquérir une gloire posthume bien supérieure à tout ce qu'aurait pu rêver l'ambition la plus hardie, telle fut la destinée réservée au maître qui, sans faire valoir sa propre personne, préoccupé uniquement de la dignité de son art et de la sainteté de la religion, n'a jamais ni flatté les goûts de son temps ni sollicité les applaudissements de la foule. Jean-Sébastien Bach est de ceux qui ont attendu leur jour dans l'immortalité.

Il appartenait aune époque éprise d'études historiques comme la nôtre de réparer une injustice du sort et de renouer une tradition interrompue.

Page 1