Oeuvres, tome XV
dinaire, avec une clarté et une logique admirables. C'est la palpitation même de la passion régularisée.
Toutes les fugues doivent ainsi nécessairement avoir entre elles une certaine ressemblance, et celles de Bach n'échappent pas plus que les autres à cette loi. Mais comme elles appartiennent à une espèce supérieure, de même que dans les créations de la nature, leurs individualités sont très-marquées ; de même que les créations de la nature, elles allient la liberté à la régularité ; elles ont l'air d'avoir poussé d'elles-mêmes. Chacune a sa physionomie propre. Avant Bach, le charme de la fugue consistait essentiellement en combinaisons ; ce n'était pas encore un organisme, c'était un mécanisme ingénieusement conçu ' ;
1 . Et, à l'heure qu'il est, bien des personnes n'y voient pas autre chose. Un poète, renforcé d'un penseur, habile entre tous à reconnaître chez autrui les intentions poétiques — j'ai nommé M. Sully Prud'homme, — portait tout récemment sur la fugue le verdict suivant : « Dans ses compositions où l'expression est subjective, le musicien peut n'avoir même d'autre préoccupation que de combiner ingénieusement et savamment les notes selon certaines règles, comme dans la fugue, en n'intéressant que l'oreille
le maître sut lui donner ce je ne sais quoi qui tient à un rien et qui est tout : la vie. Il lui fait parler un langage étrangement personnel : quel admirable monologue que la petite fugue en mi mineur (n° 3) avec son prélude plus admirable encore !
Nos lecteurs ne s'attendent pas à ce que nous leur exposions la théorie technique de la fugue, ni à ce que nous passions en revue toutes celles que Bach a composées; que gagnerions-nous du reste à dire que la première est gaie, la seconde mélancolique, l'une majestueuse ou hardie, l'autre insinuante ou timide, celle-ci aimablement douce, celle-là durement austère ? Ces qualifications vagues ne sauraient ni les caractériser, ni s'imposer à qui que ce soit. Comme les quatuors de
aux solutions agréables qu'il découvre ainsi. » (De l'expression dans les Beaux-Arts, page 274. Paris 1 883.) Ce qui peut être vrai d'un grand nombre de fugues, soit des maîtres primitifs, soit des imitateurs, ne l'est pas de celles de Bach. Elles ne s'adressent pas moins au cœur qu'à la raison. Seulement, elles n'ont guère de mouvement dramatique, ce sont des pièces lyriques, ce que l'Allemand appelle des Stimmungsbilder, et c'est pour cela que l'analyse psychologique en est si mal-aisée.
5o JEAN-SÉBASTIEN BACH.
Mozart et les symphonies de Beethoven, les fugues de Bach sont le chef-d'œuvre accompli du genre: elles n'ont jamais été dépassées ni même égalées.
Les fugues sont précédées d'une introduction, portant le nom du Prélude ou de Toccate, de style parfois polyphone, plus souvent libre. Là, Bach se laisse aller à toutes les fantaisies de virtuose, bien plus que dans les fugues, limitées par des lois sévères. La Toccate en fa majeur (n° 10), par exemple, peut au premier coup d'œil ne paraître qu'un tour de force calculé pour mettre en évidence l'habileté à se servir de la pédale; mais, qu'on l'examine seulement d'un peu plus près, quels prodiges de modulation on y trouvera ! On a dit que tous les accords, même ceux de l'école la plus moderne, se trouvent déjà dans Bach. C'est vrai. En général, les harmonies sont dues aux croisements des parties qui, dans le style polyphone, vont chacune droit devant soi, sans se préoccuper des conséquences harmoniques de leur indépendance. Dans cette Toccate, ainsi que dans beaucoup d'oeuvres de style libre pour piano
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et pour orgue, les harmonies brusques et hardies1 sont voulues, ce qui montre une fois de plus jusqu'à quel point Bach est novateur. Si dans ce domaine comme dans tant d'autres, il devance les temps et empiète sur les modernes, ses rythmes, malgré leurs infinies variétés, dénotent qu'il appartient à la période sévère de l'art: ils ont souvent encore quelque chose de rigide. De même ses proportions ; il y a plus de symétrie que d'eurythmie. C'est Giotto et pas encore Raphaël. Parfois, surtout dans les œuvres de la jeunesse de Bach, toccate et fugue sont fondues en un seul ensemble, comme par exemple celle en ré mineur2, qu'on entend souvent aujourd'hui dans les concerts, ou bien les différentes parties de la fugue sont interrom-
i . Fétis s'offusque encore de l'harmonie de Bach «plus hardie que correcte»; quant à Cherubini, il ne pouvait pas en prendre son parti. (Biographie gén.. tome I, pages 192 et 198.)
2. Tausig a transcrit cette toccate pour le piano ; pour notre goût, avec trop de recherche de virtuosité. Nous aimons bien mieux les transcriptions des fugues par Liszt. Le grand maître du piano a su rester fidèle au style de l'orgue tout en déployant les inimitables effets de sonorité dont il a le secret.
pues par des intermèdes, des arpèges. C'était la manière de Buxtehude. Dans les fugues pour l'orgue, Bach a renoncé plus tard à ce genre pour suivre une forme plus stricte; il ne l'a conservé que dans celles pour violon seul, afin de ne pas fatiguer l'artiste et l'auditeur par une polyphonie trop soutenue.
Enfin , si elles sont le chef-d'œuvre du genre, les fugues de Bach sont aussi la pierre de touche des organistes ; celui qui n'est qu'un habile technicien ne saura pas en faire jaillir l'étincelle divine; pour les bien rendre, il faut un artiste capable de comprendre et même de deviner les idées du compositeur.
La fugue n'offre pas une jouissance facile ; elle ne se livre qu'aux esprits éduqués et stylés dans l'art musical. Mais elle a cela de particulièrement attrayant qu'elle met à contribution notre àme presque tout entière. Sa forme compliquée tient sans cesse l'intelligence en éveil; elle lui réserve des surprises, puisque l'artiste n'est pas enchaîné ; mais elle lui permet aussi de prévoir ce qui va arriver, les lois de la composition étant précises ; et néanmoins, comme la mise en œuvre règle-
mentaire de la fugue n'est que le moyen et non pas le but artistique, l'imagination, au gré du souffle du génie, peut se laisser aller librement vers les lointains rivages et s'envoler
Auf Fliigeln des Gesanges !