VERRERIES
Dès les temps les plus reculés et antérieurement aux autres nations, l'art de la verrerie était exercé en grand et avec succès en France, ce qui est attesté par tant d'anciens vitraux dans nos cathédrales , nos églises et nos anciens châteaux. Grégoire de Tours et Fortunat constatent l'existence, dès le septième siècle , de vitraux dans les églises de Tours, de Brioude et de Paris ; et le moine Théophile , dans son énumération des pays qui se sont distingués dans les arts divers , attribue à la France la première fabrication des vitraux.
Mais, sans entrer ici dans l'histoire de la peinture sur verre, il est une question qui ne semble pas suffisamment éclaircie. On ne voit point de distinction bien établie entre les vitriers, les maîtres verriers, et les maîtres peintres-verriers. Dans une ordonnance de Lyon (décembre 1496), Charles VIII confirme les statuts des paintres , tailleurs d'ymages , et (voirriers) (1); quelquefois, les titres de maîtres verriers et maîtres peintres- verriers semblent donnés indistinctement.
Jean Cousin, Pinaigrier et autres peintres verriers avaientils des fourneaux pour cette opération de la cuisson ? des ateliers pour la préparation des couleurs et des substances métalliques qui les composent , et que modifie l'action du feu?
Alexandre Lenoir, dans son Histoire des arts par les monuments (2), nous dit :
« Jean Cousin donnait à ses draperies les couleurs les plus éclatantes; il les formait avec des chaux métalliques d'or, d'argent et de cuivre, qu'il rendait transparentes en les faisant pénétrer dans le verre par Faction du feu. Il revenait une seconde fois sur les
(1) Le Vieil, Traité de la peinture sur vene.
(2) Paris , 1810,
ombres, qu'il composait avec des oxydes de fer, et fondait le tout ensemble au fourneau. »
On aime à croire que l'esprit ingénieux de Jean Cousin, si zélé pour tant de parties des beaux-arts, s'occupait des moyens qu'employaient les artistes chargés des opérations qui constituent Fart du verrier. Mais dans quelle mesure coopérait-il lui-même à ces travaux pratiques? c'est ce point que Lenoir ni aucun autre historien de l'art n'a encore éclairci.
Dans la peinture sur verre comme dans la gravure sur bois il y a deux opérations distinctes : l'œuvre de l'artiste, qui est le dessin; mais, quant à l'exécution qui le transforme, soit en l'incorporant au verre avec ses nuances coloriées , soit en le reproduisant en relief sur le bois, ce travail est ordinairement confié à des praticiens : et, de même que pour la gravure sur bois c'est le canif du graveur qui suit et au besoin explique le dessin du maître, de même pour la coloration sur le verre et sa modification par la vitrification à l'aide de la cuisson dans les fours et le découpage pour rejoindre les parties par des armatures en plomb, c'est l'œuvre d'ouvriers verriers.
On pourrait admettre que, pour les peintures sur verre en grisaille, telles que celles du château d'Anet et celles dont les fragments si remarquables par le grand style et la pureté du dessin ont été réunis à Sens et à Auxerre chez MM. Poncelet etChaulay, leur exécution sur verre ait été entièrement l'œuvre de Jean Cousin ; la couleur en est monochrome ; mais, quant aux autres grands vitraux d'église dont les riches couleurs exigent l'emploi de substances métalliques diversement préparées et pour lesquelles il faut des cuissons successives, nous n'avons d'autre indice que ce travail technique ait pu être opéré par Jean Cousin, que la présomption d'un atelier dans la cour de la Sainte-Chapelle qui lui aurait été concédé par la faveur royale.
Ce qui me confirme dans l'opinion que les dessins de Jean Cousin étaient transcrits sur le verre par des artistes d'un ta-
lent souvent médiocre, c'est l'examen des verreries du château d'Anet, où souvent, pour la partie décorative, des maladresses de dessin sont telles qu'on ne saurait les attribuer à Jean Cousin. On en peut juger entre autres dans la vitrine exposée à l'une des fenêtres de notre Musée du Louvre, si toutefois elle doit lui être attribuée.
Après Jean Cousin , l'art de la verrerie perdit de son importance ; nous en avons signalé les causes, dont la principale est la nécessité de laisser pénétrer la lumière dans les églises :
«Il y a quarante ans, nous dit Le Vieil, que l'on comptait encore au rang des monuments de la peinture sur verre du douzième siècle quelques anciens vitraux du haut du chœur de l'église de Paris; j'en ai démonté, en 1741, les deux derniers pour les remplacer par des vitres blanches (1). » Et il ajoute : « Tel est le sort aujourd'hui de la peinture sur verre : on aura peine à croire que dans la capitale du royaume de France, au temps où j'écris (1768), il ne se trouve qu'un artiste de ce talent dans lequel il élève un fils âgé de dix-neuf à vingt ans, et que ce seul artiste soit assez occupé autour de quelques armoiries et de quelques frises que son art ne pourrait suffire à ses besoins s'il n'y joignait un commerce plus étendu, etc. (p. 81) (2). Cet art a été presque entièrement délaissé dès le siècle de Louis XIV. »
Je me bornerai donc à indiquer ce que j'ai pu recueillir sur les verreries de Jean Cousin, en laissant au temps et aux recherches de ceux qui s'intéressent à l'histoire du maître sénonais à découvrir ce qui n'a pas complètement disparu ou
(1) Le Vieil, Traité de la peinture sur verre, PQ partie, p. 24.
(2) Par un singulier hasard, je possède un fragment de vitrail que M. Job de Dreux a retrouvé parmi d'autres fragments. On y lit : « Par Louis Fromanger, maître vitrier à Dreux en 1753, rue Parisis, 157. » Peut-être était-ce un de ses ancêtres qui avait exécuté sur les dessins de Jean Cousin les verreries d'Anet.
A cette occasion, je meniionnerai que dans l'église de Saint-Pierre, à Dreux, M. Job, ayant fait réparer ses beaux vitraux peints, a vu deux fois mentionné le nom de Pierre Courtois : l'un sous un écusson (panneau représentant Jésus dans le Temple) , l'autre sur le vase que tient la Samaritaine. Jean et Pierre Courtois étaient deux habiles émailleurs et maîtres verriers de Chartres.
n'a pas encore été signalé et ce qui doit lui être attribué avec le plus de probabilité.
En vain Alexandre Lenoir, par ses soins et même au péril de sa vie , avait sauvé de la destruction tant de monuments de l'art français en les réunissant au Musée des Petits-Augustins, où j'aimais à les visiter au commencement de ce siècle ; en vain lui-même les avait décrits et même reproduits en partie dans son livre avec un enthousiasme qui ajoutait encore à l'intérêt de ces précieuses reliques; elles ont été dispersées avec une telle incurie, que la plupart ne se retrouvent plus (1).