A SENS, DANS LA CATHÉDRALE
Chapelle Saint-Eutrope.
Ce vitrail, qui est le premier en entrant dans l'église, représente les Scènes de la vie de saint Eutrope et son martyre. Jean Cousin l'exécuta, dit-on, à la demande d'Antoine Richer, chanoine de Sens, oncle de Jean Cousin, lorsqu'il fit réparer la chapelle (1). Voici ce qu'en dit Alexandre de la Borde dans les Monuments de la France :
a La partie supérieure représente Jésus- Christ au milieu des quatre évangélistes; aux deux côtés sont deux prophètes. Plus bas, on voit dans deux médaillons l'ange Gabriel qui salue la sainte Vierge. Ces différents morceaux sont de la plus belle manière. Huit panneaux carrés au dessous traitent autant de sujets de la vie de saint Eutrope. Les inscriptions qui les accompagnent, écrites en caractères gothiques souvent replacés à rebours, sont tellement mutilées qu'elles sont presque indéchiffrables. Cependant le premier sujet, à droite du vitrail, indique le saint très-jeune encore, prenant congé de son père (2) ; dans le deuxième, il entre à cheval dans une ville; au troisième, il assiste à la multiplication des cinq pains; dans le quatrième, il est béni par Jésus-Christ monté sur un âne; dans le cinquième, accompagné de son père et de sa mère, il est baptisé par saint Simon et saint Jude; dans le sixième, il est sacré évêque par le pape, suivi de ses cardinaux; dans le septième, il prêche la multitude; enfin, dans le huitième, revêtu de ses habits pontificaux, ii est assommé et lapidé par ses bourreaux. — Dans le soubassement, deux anges à chaque extrémité soutiennent des armoiries.. . et deux autres au milieu jouent des instruments. »
Cette belle composition porte la date de 1530. Elle a été
(1j Elle fut fondée, en 1317, par Guillaume du Plessis, chanoine de Sens.
(2) M. de Lasteyrie, dans son Histoire de la peinture sur verre, a reproduit cette partiedu vitrail, qui donne une idée du mérite de ce chef-d'œuvie exécuté par Jean Cousin en 1530, date qui est inscrite sur le fauteuil d'Hérode.
fort bien réparée par M. H. Gérente sous la direction de M. Viollet-le-Duc.
Lorsqu'on a démonté le grand vitrail du Martyre de saint Eutrope, qui orne la cathédrale de Sens, M. Lefort , l'architecte en chef du département, a fait au préalable exécuter en grand des photographies de ce vitrail pour bien constater l'état où il se trouvait alors. Je possède une de ces photographies ; il est bien regrettable qu'on n'ait pu apporter plutôt ce soin religieux pour nos anciens monuments !
Chapelle de Notre-Dame de Lorette.
A la même cathédrale on voit , dans la chapelle qui fut construite en 1545 par Fritard, neveu du chanoine Richer, le vitrail représentant la Sibylle Tiburline consultée par F empereur Auguste.
Voici la description qu'en donne Alexandre de la Borde :
« L'empereur Auguste, dans le milieu de ce vitrail, est représenté à genoux, dans une attitude d'étonnement et d'admiration. Une Sibylle, que l'on croit être celle de Tibur ou de dîmes, élevant le bras au ciel, semble lui dire : Magnus ab integro sœclorum nascitur ordo, etc. Marie, que la Sibylle paraît montrer, tient dans ses bras l'enfant Jésus; elle est entourée d'anges formant des concerts avec des instruments de musique, et surmontée du Père éternel dans sa majesté, tenant d'une main le globe du monde et bénissant, de l'autre, l'univers. Dans le panneau à la droite du spectateur, est représenté un des capitaines d'Auguste, revêtu d'une cuirasse et le bâton de commandement à la main ; les deux vieillards qui l'accompagnent paraissent être deux aruspices. Le panneau de gauche est rempli par des femmes ingénieusement groupées, et qui paraissent s'occuper de l'événement merveilleux qui se passe en ce moment. Le fond du tableau est rempli par une architecture symétrique d'une très-riche ordonnance. — Ce magnifique vitrail, chef-d'œuvre de Jean Cousin, a été très-considérablement endommagé par un coup de canon dans les dernières
invasions. Nous avons le bonheur de l'avoir dessiné avant cet accident. »
Excepté la partie endommagée par le boulet de canon qui a enlevé la tête et la poitrine de la Sibylle, tout le reste du vitrail est très-bien conservé. Cette partie pourrait même être facilement réparée à l'aide du dessin que nous en a donné M. de la Borde lorsque le vitrail était intact. On a bien fait cependant de ne remplacer cette lacune que par du verre blanc. Le bras de la Sibylle qui reste élevé indique le mouvement et ce qui est conservé laisse voir la couleur de cette partie de l'habillement. Dans un groupe de personnages, l'on remarque une tête de vieillard à barbe blanche qui est superbe, et, à droite, un groupe de deux femmes d'un très-beau caractère. On y reconnaît le plus beau style de Cousin.
La richesse de la composition , le grand style du dessin et de l'architecture du fond , et jusqu'à la pyramide , qui est un accompagnement presque constant dans les fonds architecturaux des compositions de Jean Cousin, confirment l'authenticité de ce beau vitrail et nous guident pour reconnaître sa main dans ses autres œuvres.
Cette composition est entièrement différente de celle qui décore la fenêtre au fond de. la chapelle de Fleurigny. Il serait à désirer que , tout en la conservant telle qu'elle est, on en fît faire une répétition où seraient rétablies les lacunes, d'après les indications encore visibles. On en pourra mieux juger dans la copie à l'aquarelle que M. Challard exécute pour moi.
Ce même sujet a été traité dans une gravure en camaïeu sur bois, que je possède, faite par Antonio Fantuzzi da Trento d'après un dessin du Parmesan. Mais la composition, beaucoup plus simple, diffère de celle que Jean Cousin a exécutée dans la cathédrale de Sens et à Fleurigny. On retrouve aussi ce sujet reproduit dans d'anciennes gravures sur cuivre.
La composition de ce vitrail a été attribuée selon les uns au
Rosso, selon les autres à Lucas Penni. Je crois voir dans ces prétendues attributions le désir que l'on avait de donner à des artistes italiens en renom et alors jouissant de la faveur publique, les œuvres d'un talent modeste, mais qui a toujours cherché à rester inconnu.
On s'est étonné de ne point voir le nom de Jean Cousin sur les livres de comptes de la cathédrale de Sens, mais seulement celui des verriers, Hympe père et fils et Tassin-Grassot, verriers à Sens; il y a tout lieu de croire que, Jean Cousin ayant donné gratuitement à sa ville natale les cartons d'après lesquels les verriers exécutèrent, sous sa direction, le travail de coloration et de cuisson, cette partie seule, concernant l'exécution matérielle, a dû figurer sur les comptes sans que le nom de Jean Cousin s'y trouvât.
Église des Cor délier s.
Cette église, détruite en 1794, possédait, les vitraux suivants :
Jésus-Christ en croix;
Un Miracle arrive' par l'intercession de la sainte Vierge;
Le Serpent d'airain. On croit que la composition de ce vitrail nous a été conservée dans la belle gravure qu'en adonnée Delaulne et qui porte le nom de Jean Cousin (1).
Chapelle de Saint -Romain, à Sens.
Elle a été détruite comme la précédente. On y voyait, dit Félibien, un vitrail représentant le Jugement universel, composition différente du tableau de Jean Cousin, peint à l'huile, qui était aux Minimes et que nous possédons.
La tradition rapporte que Jean Cousin exécuta gratuitement
(1) Le Vieil dit que le même sujet était représenté dans un vitrail servant de porte au petit cimetière de Saint-Ëtienne-du-Mont, à Paris. Voy. ci-dessus, p. 85.
ce vitrail. Des fragments en ont été conservés par M. Leyre, ancien bibliothécaire du département de l'Yonne (1).
Dans le Compte rendu du quatorzième congrès archéologique tenu à Chartres, p. 116 et 205 , il est dit qu'on voit au transept de l'église Saint-Jean, à Sens, en face du bancd'œuvre , un vitrail représentant le Jugement dernier, attribué à Jean Cousin ; mais M. de Caumont le croit antérieur d'un demi-siècle à Jean Cousin.
Serait-ce une restitution qui aurait été faite au moyen des fragments conservés par M. Leyre?
C'est sur ce vitrail, où la représentation du Jugement dernier est tout autre que dans le tableau des Minimes, que Jean Cousin aurait peint, au dire de Félibien, « un pape qui paraît dans l'enfer au milieu des démons » , ce qui avait fait supposer que Jean Cousin était de la religion prétendue réformée, opinion que repousse Félibien (voir ci-dessus).
Église de Soucij.
Dans la sacristie était le vitrail représentant le portrait de Jehan Bowyer, beau-frère de Jean Cousin, d'abord curé de Soucy, puis chanoine de la cathédrale de Sens. Il était, d'après ce que dit M. Déligand, presque de grandeur naturelle, en surplis, les mains jointes et à genoux aux pieds de Jésus sur la croix : l'écusson de ses armes était déposé à terre (2).
Maison de Jean Cousin (3).
Dans cette maison, située dans la rue qui porte actuellement le nom de Jean Cousin , on voit dans la cour intérieure un
(1) ïarbé, dans son Aimanach de Sens, 1799, p. 151, dit que cette église a été détruite en 1792.
(2) Déligand, p. 12.
(3) La reproduction de cette maison se voit p. 218 du Recueil des sessions des Congrès archéologiques de France, XIVe congrès.
escalier d'une construction à la fois simple et pittoresque ; la galerie qui est attenante à cet escalier était décorée de médaillons de petite dimension au nombre de trente-deux, placés à la façade donnant sur la cour. Ces médaillons sont maintenant à Auxerre, dans le curieux musée de M. Poncelet.
On y remarque quelques sujets un peu grotesques , et, en effet, Alex. Lenoir dit que Jean Cousin «excellait à composer des figures fantastiques , des mascarons et des chimères » . C'est ce que j'ai remarqué dans plusieurs de ses compositions, encadrements et lettres ornées, particulièrement dans la grande lettre S qui se trouve au commencement de son beau Traité de la perspective.
A FLEURIGNY.
Dans le château de Fleurigny, appartenant à M. le comte de Raigecourt , les pendentifs de la voûte de la chapelle sont de la plus grande beauté ; ils offrent l'imitation de plantes naturelles se détachant en forme de stalactites , avec accompagnement d'animaux, insectes, salamandres, lézards, escargots ; il serait important d'en avoir des moulages comme exemples de la richesse de ce genre de sculpture à l'époque de la Renaissance.
La porte de la chapelle, du même style, n'est pas moins riche dans son ornementation, et peut être considérée comme étant de la même main, qui doit être celle de Jean Cousin. C'est au fond de la chapelle qu'on voit, encore parfaitement conservé j le magnifique vitrail (1) dont le sujet représente la Sibylle interrogée par Auguste.
Le vitrail de Fleurigny a été reproduit en aquarelle^ avec une parfaite exactitude, par M. Challard, artiste sénonais, professeur de dessin au lycée de Sens, au neuvième de sa grandeur.
La copie qu'il a bien voulu faire pour moi donne une par- Ci) Félibien , p. 702, 2. — Lenoir, VI. p. 28 , et 47. — Le Vieil, Traité de la peinture sur verre. — Tarbé$ Atmanach de SenSj 1799, p; 42.
faite idée de sa beauté. Dans les fonds, la richesse et le caractère des édifices offrent tous les détails qui nous font facilement reconnaître les œuvres du maître, et qu'on retrouve presque toujours dans ses verreries, ses dessins et ses gravures, soit sur cuivre et en taille-douce, soit en relief sur bois.
La composition est très-belle et d'un admirable effet; on y voit à gauche une femme richement vêtue, la Sibylle, montrant du doigt à Auguste la Vierge et l'Enfant Jésus qui occupent la rosace en haut du tableau ; dans son inspiration indiquée par sa pose et l'expression de sa tête, elle semble dire à Auguste, au milieu du groupe où il se trouve : Hic te majorera ipsum adora, interpellation qui se trouve en toutes lettres dans le vitrail de la chapelle de Notre-Dame de Lorette , à la cathédrale de Sens, où Jean Cousin a reproduit ce même sujet, mais traité tout différemment.