‹ Étude sur Jean CousinChapitre 36 sur 72 · DENYS JANOT · texte numérisé non relu

DENYS JANOT

Imprimeur du roi en langue française, Denys Janot doit être signalé à la reconnaissance des amis des arts. Jusqu'en l'année 1544, dans les livres qu'il avait publiés, l'ornementation xylographique, malgré son mérite, offrait encore un reste d'archaïsme, et se bornait en général à des traits dépourvus d'ombre, comme dans les livres de Simon de Golines et de Vérard; on y remarque cependant une certaine élégance et un sentiment de l'art dans sa naïveté. Tels sont les ouvrages suivants, imprimés antérieurement à l'année 1544 par Denys Janot, rue Neuve Nostre-Dame, à l'enseigne de Saint Jean- Baptiste :

En 1539, le Théâtre des bons engins, in-8 ; à la fin on voit sa marque : un pot d'où sortent des chardons, accompagné de ces devises : Nul ne s'y frotte, et Patere aut abstine (1).

Même année, Les XV livres de la Métamorphose d'Ovide, pet. in-8.

En 1540 et suiv., la première partie de l'édition à'Amadis, 4 vol. in-fol.

En 1541, Y Hécatongraphie , où les cent ligures sont accompagnées de vers français par Corrozet.

En 1542, les Fables du très -ancien Esope Phrygien, in-12, en vers français, par Gilles Corrozet.

(1) A la fin se trouve reproduite la devise de Dolet : Deliure moy, Seigneur i des calumnies des hommes. — Voir mon Catalogue raisonné, n° 623 et passim-

Et en 1543, la charmante édition du Tableau de Cébès, « exposé en rythme françoyse » par Gilles Gorrozet; elle nous offre, ce me semble, la dernière expression de l'ancien système archaïque de la gravure sur bois.

C'est vers 1540 que Denys Janot et ses amis Gorrozet et Groulleau, voyant l'infériorité de la gravure sur bois en France comparée aux chefs-d'œuvre de l'Allemagne, et surtout à ceux de Holbein, dont Trechsel venait d'offrir à Lyon un exemple à jamais mémorable, voulurent recourir aussi à un habile dessinateur français.

On peut faire remonter jusqu'à cette époque les rapports qui s'établirent entre Jean Cousin et Denys Janot. Je trouve en effet, dans mes notes, cette indication : «Dans ce volume (la Tapisserie) sont réunies la plupart des planches publiées par Denys Janot , particulièrement celles du Miroir de Prudence, par maistre Jean Cabosse, suivi du Traité de très-haut et très-excellent mistere de l'Incarnation du Verbe divin, 1541, Paris, chez Denis Janot, imprimeur-libraire, in-8°, signât. A-E. » Malheureusement je n'ai pu découvrir nulle part ce volume, mais dans le Tableau de Cébès, imprimé par Denys Janot en 1543, j'ai reconnu, au milieu des autres petites gravures d'un style élégant, mais archaïque, la présence d'une charmante petite gravure de Jean Cousin, représentant un Banquet, f. G iij, et qui faisait partie de la série des chefs-d'œuvre dont la première apparition remonte au Miroir de Prudence, 1541, série reproduite par Denys Janot dans les Harmonie evangelice et dans la Tapisserie de l'Église chrestienne, où sont ajoutées soixante-dix-huit autres, également de Jean Cousin. Leur réunion se trouve dans le Novum Testamentum, imprimé par Maurice Menier, 1556.

Dans ce Tableau de Cébès, dont la poésie est due à Gilles Gorrozet (1), on voit, comme marque, à la première des jolies

(l) Voir l'article Gilles Corrozet , p. 167.

gravures archaïques, la lettre F, qui doit être l'initiale du graveur, et que j'attribue à J. Ferlato, « ce dessinateur gothique du jeune temps de Jean Cousin, » nous dit Papillon. Il semble même que, par cette épithète, Papillon a voulu constater la différence des deux styles, si tranchée, entre celui de ce graveur et dessinateur gothique (1) et celui de Jean Cousin.

Le charmant volume intitulé Harmonie evangelice libri quatuor (2), 4544, petit in-8°, contient quatre-vingt-dix-sept gravures de même dimension que celle qui se trouve dans le Tableau de Cébès, 1543, et cette gravure reparaît dans la Tapisserie de l'Église chres tienne au folio H 5. Malgré l'exiguïté du cadre (14 lignes de hauteur sur 2 pouces de large), Jean Cousin a déployé son grand talent dans ces belles compositions, dont le nombre s'est accru successivement et qui toutes sont de même dimension. La grâce et la noblesse y sont réunies, et la gravure a su conserver les qualités du dessin. Jérôme de Marnef l'a réimprimé en 1564.

Bien que ce très-rare volume des Harmonie evangelice soit resté inconnu à Papillon, il a pu en apprécier le mérite d'après celles du Novum Testamentum , imprimé en 1556 par Maurice Menier, où la réunion de toutes ces gravures est accrue de celles de Y Apocalypse, et nous avons vu avec quelle admiration Papillon en a parlé.

Quant à la Tapisserie de l'Église chrestienne, cité avec éloge par Papillon et dont Denys Janot avait imprimé une édition peu avant sa mort, c'est en 1547, dans un petit volume imprimé par Étienne Groulleau, intitulé Les Figures de r Apocalypse et suivi des Dix Histoires du Nouveau Testament, que je vois mentionné pour la première fois ce précieux recueil, qu'on peut appeler la Petite Bible de

(1) « Dans le jeune temps de Jean Cousin, J. Ferlalo et P. Roehienne, dessinateurs gothiques, exerçoient aussi la gravure en bois » (Papillon, t.I, p. 460).

(2) Voir le n° 638 de mon Catalogue raisonné.

Jean Cousin. L'avertissement de Jean Maugin (dit le Petit Angevin) , placé en tête des Dix Histoires du Nouveau Testament, nous apprend que la Tapisserie avait été imprimée par Denys Janot « en ces dernières années » , probablement vers 1544 ou 1545, date de la mort de Denys Janot. On n'a pu, jusqu'à présent, retrouver un seul exemplaire de cette édition. Voici cet avis d'Étienne Groulleau :

A (ovs povrtrayevrs, paintres, et autres fauorisants icelles diuines

sciences,

Salut.

« Voyant (Seigneurs) qu'auez receu par cy deuât de l'imprimerie de feu Denys Tanot, en son viuât imprimeur du Roy en lâgue frâçoise, plusieurs liures, tât diuins qu'humains, enrichiz de diuerses et bien belles paintures : mesmes ces dernières années la Tapisserie de V Eglise, où la plus grande et saine partie des matières du Nouueau Testamët sont côtenues et côprinses : en laquelle, toutesfois, desiriez celles de l'Apocalipse de Famy de nostre Seigneur saint Ian, et aucunes prïcipales des actes des Apostres : i'ay bien voulu essayer à trouuer moyen de satisfaire à vne et meilleure partie de voz désirs. Non tant pour ambition ou auarice , que pour monstrer de quel bô cueur ie me délecte obéir à vos affectiôs pour vous donner quelque cause de côtentement et hôneste plaisir. Ayantsdoncq' les reuelatiôs de saint Ianl'Euangeliste esté exposées en prose latine et rithme frâçoyse par l'vn de mes meilleurs amys, et demeurant encores vn nombre de tables du Nouueau Testament, non iamais (au moins en leur forme) mises souz la presse, ie me suis desrobé quelques heures de mes vacatiôs acoustumées, pour les vo' mettre d'ordre en lumière : espérât par cy-apres mettre peine que vous les aurez toutes au Nouueau Testament latin, le plus riche qui ayt encores esté souzmis à l'impression. Que si le temps me permet passer oultre, et vous le preniez en bône part, vous pourrez auoir par mon moyen celles du Vieil Testamët et en brief. Cependant vous m'excuserez et suporterez, selon le deuoir, les imperfections de vostre petit seruiteur l'Angeuin (1). »

(1) Le même avertissement, mais un peu moins complet, se trouve à l'édition de 1552, imprimée aussi par Ëtienne Groulleau.

Le nombre de planches que pouvait avoir cette première édition nous est inconnu; celle de 1549, d'après l'indication de Brunet, en aurait eu cent quatre-vingt-six (1); celle que je possède , fort bien imprimée par Etienne Groulleau , en contient cent quatre-vingt-dix; elle est datée de 1551, sign. A-N, petit in-16 carré.

Ainsi, trois éditions successives de cette charmante petite Bible auraient eu un succès comparable à la grande Bible (dite de Jean Leclerc) qui parut peu d'années après la mort de Jean Cousin, et qui lui est attribuée, du moins en grande partie, mais dont l'exécution est si inférieure à cette petite bible. Aujourd'hui, de ces trois éditions de la Tapisserie, il ne reste peut-être que mon exemplaire et celui de la Bibliothèque nationale, même date, lequel est imparfait (2).

En voici le titre :

La Tapisserie de l'Église chrestienne et catholique : en laquelle sont depainctes la Nativité, Vie, Passion, Mort et Résurrection de Nostre Sauveur et Rédempteur Jésus-Christ. Avec un huictain soubz chacune hystoire pour l'intelligence d'icelle. (Par Gilles Gorrozet.)

A Paris, de l'imprimerie d'Estienne Groulleau, demourant en la rue Neuve Nostre-Dame , à l'enseigne saint Ian Baptiste, 1551.

Dans la préface en vers, Gilles Corrozet Parisien s'annonce comme l'auteur de ces huitains, et, s'adressant « à tous chrestiens, fidelles et catholiques , » il leur dit :

J'ay brefuement en sommaire escriture De petits vers, auecques la paincture, Mis au regard des bons et vertueux Ce liure cy vtile et fructueux.

(1) Brunet dit qu'un exemplaire en maroquin vert, dentelle, tabis, n'a été vendu que 14 livres ; mais il ajoute avec raison qu'il serait vendu beaucoup plus cher aujourd'hui.

(2) C'est d'après cet exemplaire de la Bibliothèque nationale, dont on ne peut

Ce volume se compose :

1° De la Tapisserie, ornée de 154 gravures; 2° De la Passion de N.-S. selon les quatre Évangélistes , 22 gravures ;

3° De la Résurrection, 13 gravures; la dernière occupe toute la page ;

4° De la Contemplation, 8 pages (en vers). Sur le titre une gravure représente le Christ en croix; à la fin la marque d'Étienne Groulleau.

Total : 190 gravures.

En joignant à ces cent quatre-vingt-dix gravures celles de Y Apocalypse, qui parurent en 1547 et 1552 chez la veuve de Denys Janot (1), fort bien imprimées par Étienne Groulleau, et les gravures des Dix Histoires du Nouveau Testament, qui parurent à la suite de Y Apocalypse, cette réunion forme un total plus considérable que celle des planches du Novum Testamentum, où elles sont plus fatiguées et moins bien imprimées.

Si M. Viollet-le-Duc avait eu connaissance du recueil de la Tapisserie et de tant d'autres gravures exécutées sur les dessins de Jean Cousin et peut-être en partie par lui-même, leur examen l'eût confirmé encore plus dans son opinion au sujet des Figures de l 'Apocalypse et des Dix Histoires du Nouveau Testament, qu'il n'hésite pas à attribuer à Jean Cousin.

Denys Janot étant mort en 1545, la suite des gravures entreprises avec le concours de Jean Cousin fut continuée par sa veuve, Jane de Marnef.

lire la date sur le titre, que j'avais décrit cet ouvrage dans mon Essai sur la gravure sur bois. Le mien, qui est d'une parfaite conservation, provient de la vente de M. le baron Pichon.

(1) Je possède un exemplaire de l'édition de 1547, et un de l'année 1552. Les compositions sont des réminiscences d'Albert Durer et de Holbein.

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