‹ Étude sur Jean CousinChapitre 37 sur 72 · JANE DE MARNEF, VEUVE DE DENYS JANOT · texte numérisé non relu

JANE DE MARNEF, VEUVE DE DENYS JANOT

Jane de Marnef, fille de Jean Ier de Marnef, appartenait à une famille d'imprimeurs distinguée par ses belles impressions, et qui méritait ainsi d'être alliée à celle de Denys Janot.

Ses oncles Geoffroy et Enguilbert, et son père Jean, étaient « tous habiles imprimeurs-libraires, qui ont esté associez et « ont imprimé quelquefois ensemble. Ils avoient une marque « représentée par divers symboles : des grues qui font un nid « en volant; un perroquet qui parle; un pélican qui donne « la vie à ses petits, et trois, bastons sur lesquels on lit les « premières lettres de leur nom, savoir : G, qui signifie Geof- « froy (1) ; E, Enguilbert (2), et I, Jean. » — Enguilbert eut « plusieurs enfants, entre autres Jean II et Enguilbert II, qui « allèrent imprimer à Poictiers, où plusieurs beaux livres sor- « tirent de leurs presses vers l'an 1550 (3). » Sa sœur, Denyse de Marnef, avait épousé Ambroise Girault, auquel elle succéda comme imprimeur-libraire en 1547.

C'est en 1545 que Jane de Marnef, devenue veuve de Denys Janot, lui succéda comme imprimeur- libraire, et l'année suivante elle épousa Etienne Groulleau. Chez elle parut en 1546 le petit volume qu'on peut appeler le chef-d'œuvre de la gravure sur bois et de-l'imprimerie en France, intitulé : L'amour de Cupidon et de Psiché, mère de Volupté , prise des cinq et sixiesme livres de la Métamorphose de Lucius Apuleius, philosophe, nouvellement historiée, et exposée tant en vers italiens que françois, A Paris, de l'imprimerie de

CO Geoffroy de Marnef a imprimé, entre autres, la Nef des Folles, en 1498. — V Illustration de Gaule et Singularités de Troyes, 1512, in-folio. (?) Enguilbert a imprimé le Labyrinthe de Fortune, 1522, in-4°. (3) La Caille, Histoire de V Imprimerie , p. 70.

Ianne de Marnef, vefve de feu Denis Ianot, demourant en la rue Neuve Nostre-Dame, à l'enseigne Saint Ian Batiste, 1546, in-16, avec la devise de Denys Janot : Nul ne sy frotte , et l'emblème des chardons , marques que son nouveau mari, Etienne Groulleau, imprimeur-libraire, continua à mettre sur ses livres.

Cette édition , dont la gravure des planches fut peut-être commencée du vivant de Denys Janot, contient trente-deux petits chefs-d'œuvre de dessin et de gravure; l'impression, faite par Groulleau, en est parfaite. Le privilège, daté du H août 1546, porte : « Il est permis à Iane de Marnef, vefve de feu Denis Janot, en son vivant imprimeur du Roi en langue françoise et libraire-juré de l'Vniversité de Paris, faire imprimer et mettre en vente un petit liure , par elle de nouveau recouuré , intitulé : l'Amour de Cupido et de Psiché, mère de Volupté, etc., et exposé tant en vers italiens que françoys. »

A la fin, dans un avis Aux Lecteurs françoys, le Petit Angevin, traducteur des vers italiens, nous dit :

« Pour n'estre du tout noté de coulpe, si d'adventure vous trouuez quelques termes absurdes en l'italien et de difficile compréhension, vous deuez entendre qu'ay voulu porter tant d'honneur à Foriginal taillé en cuyvre, que n'en ay abrégé vne seule syllabe, sinon es lieux où le défaut estoit manifeste.... (1). »

On voit par ce renseignement que ces gravures sont des copies des dessins de Raphaël maintenant perdus, et qui ont été gravés sur cuivre par Marc- Antoine. Jean Cousin a pu en faire le dessin lui-même ou le confier à l'un de ses élèves. Leur gravure sur bois a le même mérite que les précédentes.

Jane de Marnef avait obtenu aussi, à la même date, le

(1) Cet avis ne se trouve plus à la seconde édition , imprimée en 1557 chez Estienne Groulleau, libraire, demourant en la rue Neuve Nostre-Dame , à l'enseigne Saint-Ian-Baptiste. — Voir les n«» 639 et 639 bis de mon Catalogue raisonné.

privilège du Roy pour imprimer et mettre en vente un autre charmant petit livre, intitulé : les Figures de l'Apocalypse, qui fut suivi de dix gravures de même dimension , publiées sous le titre de Dix Histoires du Nouveau Testament. Ce petit volume, qui parut sous le nom de Étienne Groulleau , son nouveau mari, fut achevé d'imprimer le 13 août de Tannée suivante (1547).

Ce privilège porte :

« 11 est permis à Ianne de Marnef, vefue de feu Denys Ianot, en son viuant imprimeur du Roy en langue françoyse. et libraire de PVniversité de Paris, à présent femme d'Estienne Groulleau, libraire et imprimeur, faire imprimer et mettre en vente vn petit liure par elle de nouueau recouuré, intitulé : Les Figures de VApocalipse de saint lan apostre et dernier evangeliste, exposées en latin et vers françois. »

Dans ces deux privilèges, ce mot recoure confirme ce que le Petit Angevin dit dans l'avertissement : que les gravures avaient été antérieurement exécutées du vivant de Denys Janot.

Je crois dans toutes ces gravures , de même dimension que les précédentes, reconnaître la main de Jean Cousin, et telle est l'opinion de M. Viollet-le-Duc, qui, dans son catalogue, en parlant des figures de Y Apocalypse et des Dix Histoires du Nouveau Testament, attribue « les vignettes en « bois de ce beau petit livre à Jean Cousin, maître du Petit « Bernard, surtout pour les encadrements qui entourent les ce pages. » M. Renouvier inclinerait à les attribuer au Petit Bernard lorsqu'il travaillait avec Jean Cousin.

M. Georges Duplessis, dans son Histoire de la gravure en France, émet cette opinion :

« Ne serait-il pas juste d'attribuer au même Petit Bernard un livre donné jusqu'à ce jour au Petit Angevin, qui le signe, et dans lequel sont figurées les Figures de l'Apocalypse (Paris, Estienne Groulleau, 1547), et Dix Histoires du Nouveau Testa-

ment, etc.? Ce Petit Angevin serait-il le même que le Petit Bernard? Le Petit Bernard ne pourrait-il pas être Angevin? Pour nous, explorateur du goût et de la manière des artistes, nous trouvons dans les planches de ces deux graveurs une telle similitude, que nous n'hésitons pas à les attribuer à un seul artiste : même élégance dans le dessin, le même procédé de gravure, une taille saccadée et inquiète, tels sont les caractères auxquels on reconnaît le Petit Angevin. »

Il ne serait pas impossible que ces gravures fussent du Petit Bernard, élève de Jean Cousin, dont le style a beaucoup de rapport avec celui de son maître. Quant à la supposition qu'elles seraient du Petit Angevin, on ne peut l'admettre, puisque ce Petit Angevin n'est autre que le poëte Ian Maugin dit le Petit Angevin, auteur des vers qui accompagnent les gravures. C'est ainsi qu'il se désigne lui-même à la fin de Y Amour de Cupido et de Psyché, et des Dix Histoires qui font suite h Y Apocalypse. On trouve de plus, à la fin du livre de l'Amour de Psyché, édition de 1546, imprimée par la veuve de Denys Janot, un poëme intitulé le Plaint du Vaincu d'amour, avec aucuns Epigrammes de divers propos amoureux, par Ian Maugin dit le Petit Angevin. Il faudrait donc supposer que ce Petit Angevin aurait été à la fois poëte et graveur, ou au moins dessinateur de ces petites gravures (1).

On doit établir une distinction quant au dessin entre les Dix Histoires du Nouveau Testament d'une part et de l'autre

(1) Ian Maugin ne fut pas seulement poëte. Dans mes recherches sur les Romans de chevalerie je vois figurer Ian Maugin comme auteur d'un Nouveau Tristan., in-fol., Paris, 1554, et d'une traduction du roman espagnol Polmerin d'Olive filz du roij Florendos de Macedone et de la belle Griane, in-fol., Paris, 1546, imprimé par Iane de Marnef. Dans son Épître aux G ent Hz- hommes, nobles et vertueux François, Ian Maugin (dit le Petit Angevin) fait, « dans son ramage angevin », un grand éloge du roy François 1er, et rappelle tous les services rendus aux lettres etaux. arts par cet illustre monarque, en sorte que, dit-il, «les Sciences de Prospective , Pourtraiture , Painture, Orfeurie et Architecture dont il n'estoit plus nouvelles deçà les mcntz, il (François Ier) les a rendues si communes et faciles, que les Italiens et Alemans nous viennent maintenant voir pour en aprendre. »

l'Apocalypse et l'Amour de Psiché et de Cupido. Dans les Dix Histoires , le style de Jean Cousin est bien visible ; il suffit de regarder la dernière de ces compositions originales. Quant aux deux autres petits chefs-d'œuvre , l'Apocalypse et les Amours de Psyché et de Cupidon, ce sont des copies ou réminiscences d'Albert Durer et de Holbein pour l'un et de Raphaël pour l'autre ; ce qu'on doit donc admirer surtout, c'est le talent du dessinateur et du graveur qui, dans ces belles petites planches, n'est inférieur en rien aux précédentes.

Jane de Marnef avait imprimé en 1546 in-folio la traduction du roman de chevalerie P aimer in d'Olive, faite par ce même Ian Maugin dit le petit Angevin. Je n'ai pu rencontrer dans aucune bibliothèque cette édition citée par Brunet, mais sans indiquer s'il y a des gravures. La seconde édition, revue et corrigée par Ian Maugin , est ornée de gravures que plusieurs ont attribuées à Jean Cousin, mais que je croirais plutôt être de Woeiriot. Elle a été imprimée en 1553 par Etienne Groulleau pour luy, lean Longis et Vinc Sertenas, libraires.

L'impression in-folio des douze parties des Amadis de Gaule, commencée en 1540 par Denys Janot, fut continuée par Jane de Marnef, puis par Etienne Groulleau.

Page 1