‹ Étude sur Jean CousinChapitre 38 sur 72 · GILLES CORROZET · texte numérisé non relu

GILLES CORROZET

Les rapports qui existaient entre Denys Janot , Gilles Corrozet et Etienne Groulleau , continuèrent avec Jérôme de

(1) Dans le Catalogue de* libraires de Paris par G. Lottin, Gilles Corrozet I est ainsi porté : « Corrozet (Gilles 1), libraire en 1555, meurt en 1568, le 15 juin, à cinquante-huit ans. » Cette date est indiquée la même en trois endroits dudit catalogue. Cependant Brunet indique (article Corrozet) une édition des Antiques érections publiée chez Corrozet en 1531 et une autre en 1535, et je possède deux opuscules de Sagon s'adressant à Marot, datés tous deux de 1537, avec cette indication : « Au Palais , par Gilles Corrozet et Jean André. » Corrozet était donc libraire dès 1537 au moins.

Marnef, frère de Jane de Marnef, veuve de Denys Janot, et mariée en secondes noces à Étienne Groulleau. Je transcris ici ce que dit M. Viollet-le-Duc :

« A cette époque de la renaissance des lettres anciennes, le même mouvement se faisait sentir dans les arts du dessin. Des hommes à talent, à la tête desquels se fit remarquer Jean Cousin, peintre et graveur, imaginèrent d'enrichir ou d'illustrer les ouvrages des écrivains de leur temps par des gravures en bois. Le goût de ces vignettes se propagea, et poètes et graveurs se concertèrent pour y satisfaire. Gilles Gorrozet ne fut pas des derniers à s'y conformer (1). »

Et, en effet, même antérieurement à l'apparition de Jean Cousin , les ouvrages en prose et en vers de Gilles Gorrozet, imprimés par Denys Janot, étaient décorés de jolies gravures sur bois, dont le style est archaïque :

Les Blasons domestiques. Paris, Denys Janot, 1539, in-18.

V Hé catongr aphte. Paris, id., 1541, pet. in-8.

Les Fables du très-ancien Esope. Paris, id., 1542, pet. in-8.

M. Viollet-le-Duc attribue à Jean Cousin les gravures qui accompagnent les ouvrages de Gorrozet; M. Renouvier partage aussi cette opinion, et, au sujet de celles du Tableau de Cébès (par Gilles Corrozet), 1543, pet. in-8, il dit que les figures en sont très-fines et du meilleur goût.

Je ne saurais toutefois être de l'avis de M. Viollet-le-Duc ni de M. Renouvier en ce qui concerne les gravures antérieures à celles du Tableau de Cébès > bien que toutes soient très-fines, d'un très-bon style et très-élégantes i et gravées au trait, ainsi que celles des autres ouvrages, cités ci-dessus, imprimés par Denys Janot pour Corrozet. Elles diffèrent totalement, y compris les gravures du Tableau de Cébès, de la manière de Jean Cousin, une seule exceptée, qui est en effet de lui et forme un contraste marqué avec le style archaïque des autres.

(t) Catalogue de M. Viollet-le-Duc, t. Ier, p. 200,

C'est surtout pour la Tapisserie de l'Église chrestienne, où les cent quatre-vingt-dix gravures dues à Jean Cousin sont accompagnées de huitains en vers français composés par Gilles Corrozet, que celui-ci dut s'entendre avec Jean Cousin au sujet de leur explication , et ces rapports entre ce poëte , le grand artiste et les imprimeurs, chefs de leur art et artistes eux-mêmes, méritaient d'être mentionnés dans les fastes de l'imprimerie française.

L'édition du Roy Modus, in-8, Paris, 1560, que je possède, porte cette seule indication : A Paris, on les vend en la boutique de Gilles Corrozet; j'y retrouve des compositions de Jean Cousin qui avaient déjà paru, en 1551, dans YOrus Apollo, imprimé par Jacques Kerver.

ÉTIENNE GROULLEAU

IMl'RIMEUR-LIBR \IRE (1547-1 557) .

Étienne Groulleau, par son mariage en 1546 avec la veuve de Denys Janot, née de Marnef, resserra encore plus intimement les rapports de goût et d'intérêt qui existaient déjà entre ces familles, et l'on vit reparaître sous son nom de nouvelles éditions des deux charmants petits ouvrages, l'un Y Amour de Cupido et de Psiché, l'autre, les Figures de V Apocalypse, les Dix Histoires du Nouveau Testament et une réimpression de la Tapisserie chrestienne. La célèbre enseigne de Saint- Jean- Baptiste avec la devise Nul ne s3 y frotte, et cette autre devise, aussi de Denys Janot : Patere aut abstine, accompagnées de l'emblème des chardons, furent conservées par Étienne Groulleau.

Dans l'avertissement du Petit Angevin qui se trouve à la suite de l'édition des figures de l'Apocalypse, imprimées par E. Groulleau en 1552 , on ne trouve d'autres détails sur les

gravures, si ce n'est qu'en les donnant il s'est « délecté pro- « fiter à la postérité, » et que « à luy demeurant encores vn « nombre de tables du Nouveau Testament non jamais (au a moins en leur forme) mises sous la presse, » il s'est « dé- « robé quelques heures de ses vacations acoustumées pour « les mettre d'ordre en lumière , espérant par cy après met- « tre peine que vous les aurez toutes au Nouveau Testament « latin, le plus riche qui ayt encore esté souzmis à Vimpres- « sion. »

D'après cet avertissement , on doit croire que Groulleau imprima lui-même une édition du Novum Testamentum qu'il vient ainsi d'annoncer et qui serait antérieure à celle que publia Maurice Menier en 1556. On s'étonne, en effet, de voir paraître ailleurs que chez lui cette collection de gravures qu'il tenait de sa femme, veuve de Denys Janot, et qu'il annonce vouloir publier; enfin, que ce soit Maurice Menier qui l'imprime en 1556, pour être vendue chez la veuve de Maurice de la Porte, apud viduam Mauricii a Porta, tandis que Étienne Groulleau, qui avait déjà imprimé ces mêmes gravures dans la Tapisserie, en 1551 , et dans les Dix Histoires, en 1547 et 1552, et s'en était servi pour son édition de Lactance, en 1 555 , était encore imprimeur en 1557 (1 ) , postérieurement à l'apparition de ce Novum Testamentum chez Maurice Menier.

Il faut donc admettre qu'il avait cédé cette série de petits chefs-d'œuvre à la veuve de Maurice de la Porte ; et pourtant La Caille dit que cette édition de Menier avait été imprimée par Étienne Groulleau, ce qu'on ne saurait admettre puisqu'on lit à la fin Excudebat Lutetidd Mauricius Menier, 1556. L'indication sur le titre : apud viduam Mauricii a Porta, prouve qu'elle se vendait chez la veuve de la Porte et qu'elle en était

(1) Une seconde édition de V Amour de Cupido et de Psichê était imprimée par Étienne Groulleau, en 1557.

l'éditeur; on y voit même sa marque, ainsi que la devise Omnia mea mecum porto , qui était celle de son mari (1). Mais, comme aucun exemplaire de l'édition annoncée dans l'avertissement des Figures de F Apocalypse, qu'aurait imprimée Étienne Groulleau, n'a pu être retrouvé jusqu'à présent, on doit supposer que La Caille se sera trompé et qu'elle n'a jamais existé. Quant à cette édition de Maurice Menier, que posséda Papillon, je désespérais, malgré mes recherches et celles de mes amis , d'en découvrir même un exemplaire, lorsque, tout dernièrement , en parcourant les cartons du riche recueil , où depuis bien des années M. de Baudicour a réuni tous les produitsde la gravure française, j'aperçus sept grandes feuilles où sont rangées dans leur ordre et découpées les cent quarante-trois gravures qui ornent cette édition , jusqu'alors introuvable, et dont le titre heureusement conservé porte :

Sanctum Jesu Christi Evangeliurn

Secundum Matthseum. Secundum Marcura. Secunduni Joaonem. — Acta Apostolorum cum iconibus ad vivum expressis et annotationibus in singula capita, quœ viceargumenti esse possunt.

(Ici la marque de Maurice de la Porte, et sa devise : Mecum omnia porto mea.)

Parisiis, apud viduam Mauricii a Porta, 1556.

Ce Novum Testamentum, outre les cent quarante-trois gravures qu'il contient, est terminé par Y Apocalypse, qui en a vingt-six autres, ce qui forme un total de cent soixante-neuf planches. On lit en tête :

Apocalypsis Beati Joannis apostoli.

Joannes in insula Patmo videt Dei visionem,

et au bas :

Excudebat Lutetise Mauricius Menier, 1556.

(1) Cette marque devint plus tard celle de Gabriel Buon, à qui la veuve de la Porte transmit son fonds en 1558.

On ne peut donc outer que ce volume tout entier ait été imprimé par Maurice Menier pour la veuve Maurice de la Porte. Papillon, qui en a fait un si grand éloge, cite particulièrement les quatre planches où l'on voit le Christ en croix :

« Je me contenterai, dit-il, d'indiquer seulement les quatre « Christ en croix, des pages verso 53, p. 27, et verso 183, qui sont « admirables, et les chefs-d'œuvre de notre art, particulière- « ment l'avant-dernier, de même que presque toutes les figures de « l'Apocalypse. »

De ces quatre sujets qu'on retrouve dans la Tapisserie, il y en a deux qui avaient déjà paru dans les Harmonie evangelicse, imprimées par Denys Janot en 1544.

Une édition de Lactance , traduit en français ( Paris , E. Groulleau, 1555, in-16), « contenait, nous dit Papillon « (t. I, p. 460), un grand nombre de ces charmantes petites ce gravures aussi de Jean Cousin. » Je n'ai pu rencontrer cette édition dans aucune bibliothèque. Peut-être y a-t-il quelque erreur de chiffre dans la date citée par Papillon, ou, si cette édition de 1555 a réellement existé, elle dut être précédée d'une autre publiée par Groulleau antérieurement à cette date. En voici la raison :

Je possède une édition de Lactance, du même format in-16, imprimée en 1548 à Paris par Jean Ruelle (voir le n° 641 de mon Catalogue raisonné), et qui est conforme, page pour page, ligne pour ligne, à cette édition de 1555. Cette conformité résulte des indications données par Papillon des pages où sont placées dans son édition (celle de Groulleau, 1555) les « charmantes petites gravures de Jean Cousin » ; or elles se retrouvent aux mêmes pages dans l'édition de Ruelle, 1548, antérieure par conséquent de sept années à celle de Groulleau que possédait Papillon.

Ces gravures étant les mêmes que celles du Novum Testa-

mentum de Menier, des Harmonie evangelicse et de la Tapisserie chrestienne, que je possède, il résulte de l'examen attentif auquel j'ai pu me livrer que l'édition de Ruelle, 1548, n'est qu'une contrefaçon de celle de Groulleau, citée par Papillon, et la fidélité avec laquelle les copies de ces charmantes petites planches ont été exécutées est telle, qu'il faut un œil bien exercé pour s'apercevoir de la fraude.

Il suffira de ces exemples :

Planches originales Copies calquées par Paielle

des Harmonie Evangclicœ. dans son Lactancc.

Feuillet 2 verso page 374

— 5 verso — 427

— 110 recto — 678

— 117 recto — 585

— 127 verso — 463

— 137 verso — 404

— 158 recto — 416

La gravure p. 404 de Lactance présente des différences sensibles qui permettent de la distinguer de l'original.

Les planches indiquées par Papillon comme empruntées au Novum Testamentum (de Maurice Menier), et qu'il dit se trouver dans l'édition de Lactance à'Estienne Groulleau aux pages 34, 81, 116, 257, 358, 410, 413, 416, 516, 519, 551, 565; 728, 732,, 764, occupent aussi les mêmes pages dans la contrefaçon de l'édition de Lactance faite par Ruelle.

Les gravures qui se trouvent aux pages 81, 149, 154, 195, 201, 209, 254, 257, 264, 296, 308, 311, 318, 356, 366, 374, 379, 384, 389, 395, 399, 410 (la 3e croix), 413, 420, 430, 438, 442, 446, 449, 453, 478, 490, 495, 506, 516, 526, 530, 546, 551, 560, 565, 575, 582, 599, 605, 616, 632, 707, 737, 758, 770, sont les copies des planches originales des Harmonie evangelicœ et de la Tapisserie chrestienne. D'autres sont empruntées au charmant petit volume de : L'Amour de Cupido et de Psiché, de Jeanne de

Marnef, 1546; telles sont les gravures III, IV et XXX verso, reproduites avec une étonnante exactitude aux pages 30, 132 et 40 du Lactance de Ruelle. La copie des deux premières est si parfaite qu'on pourrait conserver un doute à ce sujet, mais il cesse devant la comparaison de la dernière, celle de la page 40, avec l'original, où les ombres du nuage au-dessous du paon de Junon présentent une différence marquée. Les autres planches tirées de plus anciens ouvrages sont inférieures; mais ce volume n'en est pas moins précieux comme étude de la transition des diverses époques de la gravure sur bois à Paris, dont elles nous offrent un curieux spécimen.

Papillon attribue à Woeiriot la plupart des gravures qu'on remarque dans les éditions in-folio des romans de chevalerie, imprimés chez Denys Janot, Étienne Groulleau et Vincent Sertenas. Mais , malgré la croix de Lorraine qu'on voit sur quelques-unes d'entre elles, la plupart ne sauraient lui être attribuées, particulièrement celle qu'il désigne comme se trouvant sur le titre du livre IVe de l'édition in-folio d'Amadis. La date 1543 en démontre l'impossibilité, puisque Woeiriot est né en 1532 ; Robert Dumesnil dit même qu'il ne s'occupa de la gravure sur bois qu'en 1561 , 1563 et 1579 (1).

Ces gravures que quelques-uns ont aussi attribuées à tort, selon moi , à Jean Cousin, se trouvent dans les romans de chevalerie suivants (2) :

Amadis de Gaule. Paris, in-fol. Le premier volume a paru en 1540, chez Denys Janot, et les trois autres volumes chez Vincent Sertenas, Est. Groulleau et Jehan Longis, 1541-46.

Le Philocope de Boccace , contenant l'histoire de Flore et Blanchefleur ; Paris, in-fol. , imprimé par Denys Janot en 1542, avec son adresse, et aussi avec celle de Gilles Gorrozet, libraire.

(1) Le Peintre graveur, t. VII. — Voy. Papillon, 1. 1, p. 511-513 et 200-201.

(2) Voir les n0» 643, 644, 646, 6î7, 649 et 651 de mon Catalogue raisonné.

Palmerin d'Olive; Paris, in-fol., imprimé d'abord par Jeanne de Marnef en 1546, et ensuite, en 1553, par Étienne Groulleau pour Vincent Sertenas.

Gérard d Euphrate ; Paris, in-fol., imprimé par Étienne Groulleau en 1549, pour lui, Ian Longis et Vincent Sertenas, libraires.

Primaléon de Grèce; Paris, in-fol., imprimé par Pasquier Le Tellier pour Vincent Sertenas, en 1550.

Dom Florès de Grèce; Paris, in-fol., imprimé en 1552 par Étienne Groulleau, pour lui, Ian Longis et Vincent Sertenas.

Histoire palladiemie ; Paris, in-fol., imprimé par Étienne Groulleau pour Jean Dallier, en 1555.

Ces gravures sont en général, aiusi que le dit Papillon, d'un goût gothique et d'une gravure médiocre.

C'est seulement dans l'histoire (ou plutôt le roman) de Gérard d' Euphrate que je crois reconnaître la main de Jean Cousin dans les grandes planches qui ont un beau caractère; l'une d'elles (f. 48 recto) représentant les chevaliers enchantés, exécutée spécialement pour le Palmerin d'Olive et qu'on y retrouve au f. 225 recto, a reparu dans le dixième livre d'Amadisj in-fol., édit. de 1555, chez les mômes éditeurs.

Il se peut que les gravures que l'on voit dans les Histoires prodigieuses de Boaistuau; Paris, 1560, in-4°, chez Estienne Groulleau , imprimées avec privilège du Roi par Annet Brière pour Vincent Sertenas, Jean Longis et Robert Le Mangnier, soient de Jean Cousin. Elles en rappellent le style, mais la gravure en est grossoyée. L'une des plus remarquables est à la page 109, où l'on voit un évêque donnant sa bénédiction.

Papillon, t. I, p. 204, parle avec éloge des petites gravures, format in-vingt-quatre, de ces Histoires prodigieuses (Paris, Ve G. Cavellat, 1597, 1598) ; et en effet, dans les gravures de cette petite édition, le style de Jean Cousin se montre bien caractérisé.

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