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l'accroissement progressif des charges fiscales? Dans une société 1 tout s'enchaîne, tout se lient : quand seuls les individus ont une existence sociale, ils doivent seuls supporter l'effort de cette existence qui, ne s'exprimant plus par la marche régulière d'institutions fixes et indépendantes, les emporte alors pour les rejeter dans son tourbillon vide et sans cesse accru. Où sont les corps de métier, 'où sont les familles professionnelles qui formaient jadis l'ossature du monde ouvrier et peuplaient de leurs forces déjà ordonnées les cadres protecteurs des corporations? J'ai bien rencontré quelques cas de fils suivant la profession de leur père : un imprimeur, un coiffeur, un menuisier; mais on les compte presque, et ce dernier m'affirmait : « A Toulouse, dans la menuiserie, il n'y a pas plus de quatre à cinq fils de patron qui continuent. » Continuer, mot magnifique où se révèle l'essence véritable de la vie sociale! N'éclaire-l-il pas magiquement cette autre expression jaillie des lèvres d'un homme de métier: «S'il n'y a pas une réaction quelconque, dans dix ans nous aurons de la peine à faire de jolis travaux. » Réagir contre la décomposition individualiste qui permet aux aveugles forces économiques de tout dominer, de tout absorber, un tel mot exprime à son tour les nécessités brutales où demeure enfermé l'avenir de l'apprentissage*. Ces nécessités, qu'il fallait, pour être équitable, rappeler ici avec tous leurs effets, suffisent-elles pourtant à justifier chez les patrons la méconnaissance de leurs obligations pro-
fessionnelles? Question qui se rattache elle-même à un point de vue supérieur que nous aurons à examiner tout à l'heure.
De leur côté, et pour les mêmes raisons, les apprentis n'ont qu'un souci relatif du devoir propre à leur fonction. L'amour du métier, le désir, réalisable encore dans bien des professions, de devenir cet ouvrier d'art dont le type est si fréquent au Moyen-âge, ne se rencontrent presque plus; à peine pourrait-on citer quelques exceptions : ici, une dentellière; là, un ébéniste, etc. Plusieurs avouent volontiers cet état d'esprit d'indifférence, souvent remplacé par la conviction profonde de l'apprenti qu'il sait avant même qu'on lui apprenne. Une telle tendance, assez naturellement commune chez des enfants, est ici aggravéedu fait qu'ils connaissent l'absence de limites posées par la profession elle-même à leur ignorance et à leur liberté sans objet. Les obligations professionnelles ne leur représentent dès lors rien dé positif, et beaucoup ne tiennent à leur métier que dans la mesure exclusive où. il les satisfait matériellement. Le dédain pour leur travail d'artisan est fréquent chez eux comme chez les ouvriers formés, et le déclassement,
s'opère non seulement sous la poussée économique que nul frein n'enraye, mais sous l'effort sans cesse diviseur de l'individualisme moral. Certes, — nous l'avons déjà observé', — que les jeunes gens d'aujourd'hui tendent au fonctionnarisme ou s'efforcent, par des changements ou tout
i . Voir pp. 74 et 83.
autre moyen, vers une vie moins dure et plus rémunérée, ils n'ont que de trop graves raisons : et la baisse des salaires, l'accroissement tyrannique des besoins, les angoisses de tonte sorte, que révèle la plus rapide observation, imposent leurs douloureuses exigences. Certains d'entre eux chercheront, par de vains tâtonnements, à s'adapter à un état de choses qui ne comporte aucune fixité : comme cette jeune ouvrière, vivant avec sa famille d'une grande honnêteté, honnête elle-même, d'activité moyenne, qui fut successivement apprentie dans un petit atelier de couture, giletière à domicile pour une maison de « gros», këpiériste pour l'entreprise de l'équipement militaire, commise de magasin, employée dans une lithographie, bonne à tout faire, revenue aujourd'hui à son premier métier de giletière, avec la triste perspective d'élever son enfant que le père a abandonné. De tels faits ont, sans doute, une explication économique, mais, étudiant les devoirs professionnels des apprentis, nous atteignons ici encore un point de vue moral qui la dépasse.
Point de vue supérieur, disions-nous à propos des patrons. La réalité ne nous indique-t-elle pas qu'ils le méconnaissent? Or, il ne s'agit plus seulement des obligations propres au métier. Quels patrons ont à cœur aujourd'hui de se conduire visà-vis de l'apprenti « en bon père de famille »? Non, certes, qu'il faille user de généralisations faciles et des absurdes condamnations par principe du patronat; il y a incontestablement de bons patrons, mais souvent,' chez les meilleurs, en fait de surveillance morale, c'est la neutralité qui règne. Si certains sont
-iOi à cet égard très sévères, au point de prononcer l'exclusion pour inconduîle notoire par exemple; s'il était possible même, il y a peu de temps encore, de trouver à Toulouse un grandalelierd'ouvrières où l'on récitât le chapelet tous les soirs, la plupart pratiquent envers leurs apprentis une indifférence complète, quelquefois même systématique. Ils ne veillent guère à ce que soient dites ou faites devant eux les seules « choses licites et honnêtes » que recommandait jadis tout contrat d'apprentissage. L'apprenti n'est-il pas un étranger qui passe, un individu à qui rien ne les lie? Nous ne ferons que noter les cas plutôt rares où, notamment dans certaines maisons de couture et de mode, les apprenties sont tenues, par un abus de leur situation, d'être particulièrement gentilles vis-à-vis du patron '. Mais les cas plus fréquents que l'on rencontre dans nombre de métiers, tant d'hommes que de femmes, ce sont, en dehors des omissions concernant l'éducation professionnelle proprement dite, certains abus relatifs à l'activité journalière de l'apprenti. Sans doute, il est très peu de maisons où, a part quelques circonstances exceptionnelles, le nombre d'heures de travail dépasse le maximum fixé par la loi (dix heures) pour les enfants qui n'ont pas atteint 18 ans : et encore pourrions-nous citer les apprentis cuisiniers, dont quelques-uns, en raison même de la nature de leur occupation, font parfois, parait^il, seize heures; des apprenties tailleuses ou
i. Nous ne citons d'ailleurs ces faits que sous toutes réserves. Cf. de Cardaillac et de Labartiie, op. cit., p. 5g. Ces auteurs mentionnent du reste des cas plus suggestifs encore.
modistes qui, par la pelile demi-heure d'avance employée le malin au nettoyage et par la durée le soir de trop longues courses, peuvent fournir jusqu'à onze heures de travail (les apprentis coiffeurs ne doivent pas être mentionnés ici, car s'il leur arrive quelquefois, comme aux garçons, d'être pris, le samedi ou la veille des fêles, de 6 heures du malin à 1 1 heures du soir, cela tient à leur métier qui se subordonne entièrement, avec des repos d'ailleurs nombreux, à l'afiluence des clients). Seulement, tout en laissant à la journée une durée normale, bien des patrons, se préoccupent peu de la fatigue de l'apprenti : ils le feront sortir à toute heure, plusieurs fois de suite, ou avec des paquets, des cartons trop lourds. Une jeune modiste me racontait, qu'arrivée il y a deux ans environ, comme apprentie à Toulouse, dont elle ignorait tout itinéraire, on l'avait envoyée le premier jour porter un chapeau, à huit heures et demie du soir, en hiver, dans une des rues les plus éloignées et les plus désertes, qui conduit à la campagne. D'autre part, tout récemment, dans un atelier de couture,une petite apprentie, au retour d'une de ses courses, se trouvait mal de lassitude. Parfois aussi on chargera des jeunes filles de i5 ou 16 ans d'aller faire des livraisons dans les hôlels, sans se soucier de leur réputation. C'est surtout, en effet, dans les métiers de femmes que ces abus peuvent s'observer aisément '. Dans quelle profession, d'ailleurs, même exclusivement d'hommes, ne retrouverions-nous pas, sous une forme ou sous une autre, chez un certain nombre.de
i. Cf. Espinasse, op. cit., passim, et notamment p. 184 et suiv.
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patrons, cette absence du sentiment de justice, qui ne leur Ferait peut-être pas pratiquer le sweating-system, mais qui au delà les laisse sans obligations? Y en a-t-il beaucoup, par exemple, qui donnent une indemnité pour les nombreuses paires de souliers usés à ce travail de commissionnaire? Et nous ne parlons pas des bénéfices exagérés réalisés dans diverses maisons sur le faible travail de l'apprenti ! Si la surveillance morale n'est guère pratiquée qu'exceptionnellement, nous avons toutefois rencontré plusieurs patrons observant la justice sociale. Quelques-uns avaient fondé au profil de leurs ouvriers et employés des œuvres diverses ; un autre s'imposait de marquer o fr. i5 c. de supplément chaque fois qu'une apprentie de sa manufacture allait faire une course. Mais, d'une façon générale, les sentiments de responsabilité morale et de justice, qui dépassent et fortifient les obligations professionnelles, ont abdiqué euxmêmes, en pratique, devant la force des intérêts et des besoins. Plus ils seraient nécessaires dans le désarroi individualiste actuel, moins ils sont aisés en l'absence de l'aide qui les soutiendrait, mais qui toutefois ne les créerait pas.
De leur côté, les apprentis ont-ils, dans la mesure de leur âge et de leur fonction, une conscience raisonnée des devoirs moraux qui leur incombent? Nous avons déjà montré — oela serait presque suffisant — que l'amour et le soin de leur métier sont devenus étrangers à la plupart. En outre, ils rejetlent instinctivement et parfois volontairement le principe de la soumission. Us n'acceptent plus, quand i'aulorité paternelle elle-même est ébranlée, le joug
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— serait-il léger — d'un pouvoir de maître. Ce n'est point qu'ils s'en rendent toujours compte, mais ils participent à l'état d'esprit ambiant qui se manifeste chez eux, dès qu'ils cessent d'agir en enfants, par la méfiance : méfiance non pas toujours personnelle à tel ou lel patron très estimé, mais plutôt commune à toute autorité, professionnelle ou autre. II faut avoir causé avec quelques-uns d'entre eux, des plus intelligents et des meilleurs, pour deviner leur secrète révolte qu'ils n'analysent pas, mais qui leur fait ériger en dominatrice leur jeune sensibilité.
Dès lors, c'est chez eux, comme chez les ouvriers, l'« état d'esprit » que beaucoup reconnaissent, dont certains se glorifient, que les patrons, dans tous les métiers, s'accordent à signaler; étal d'esprit qui nuit, observions-nous, à l'apprentissage technique, les entraînant jusqu'à l'ignorance des devoirs possibles. Pour eux le patron demeure alors un adversaire, et si ce dernier éprouve un désir d'abuser de sa force, les autres jouiront de lui témoigner leur indépendance d'enfants. 11 est assurément, et nous en avons rencontré, d'excellents apprentis comme il est de bons patrons, et d'ailleurs de tristes raisons économiques les pourraient en partie excuser. Mais souvent chez les plus soumis, en fait et par nature, subsiste une conscience plus ou moins nette du droit à l'insoumission, qui naquit de l'absence de toute contrainte morale extérieure et du sentiment de leur propre individu, exclusivement développé chez eux par l'éducation et parle milieu : cette apparente contradiction formera
peut-être 'l'une des plus fortes caractéristiques de notre époque dans l'histoire des idées et des sentiments. Du reste, cette indépendance se manifeste dans leur conduite morale proprement dite ; non certes qu'il y ail en général chez les apprentis ou plus lard chez les ouvriers une perversité naturelle, mais simplement, ici encore, la conscience assez vive déjà d'une liberté absolue dans le jeu de leurs émotions sensibles et affectives.
Sur celte indépendance morale, nous pourrions citer plusieurs faits qui nous ont été rapportés à propos d'apprentis les plus divers 1 . Ajoutons simplement la méconnaissance par bien des parents de leur devoir de surveillance : en ce qui concerne par exemple les fillettes d'ateliers ou de manufactures, qu'ils laissent aller seules à leur travail et dont ils ne vérifient pas l'emploi du temps. Un tel sentiment d'insoumission chez des enfants, pour la part de principes réfléchis qu'il renferme, risque d'éri-
i. Cf. de Cardaillac et de Labarthe, op. cit., passitn, — pour certaines catégories d'ouvrières toulousaines. — Notons que ces auteurs ont eux aussi observé plutôt un sentiment d'indépendance morale à l'origine que de la perversité, bien que celle-ci risque d'être ensuite engendrée par un tel sentiment.
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g-er en doctrine la domination des sensibilités. Patrons, apprentis, parents, tous semblent mus par uu même esprit d'indépendance pour soi, de neutralité pour les autres.
Nulle observation ne révèle donc de morale supérieure, dominant la vie de la société contemporaine. Ce n'est plus seulement l'individualisme économique et social qui règne aujourd'hui, c'est l'individualisme moral, que le précédent sans doute facilite et aggrave, — et réciproquement, — mais qu'il nedétermine pas à lui seul. Sur le point social qui nous préoccupe, avons-nous rencontré autre chose que le jeu brutal des forces économiques et des impulsions individuelles toutes relatives? Nous pouvions percevoir par là, outre le besoin d'une organisation, l'absence et la nécessité d'un idéalisme extérieur à l'individu, d'une croyance religieuse véritable : principe dernier de toute action désintéressée. L'examen d'un aspect quelconque de cette société révèle ainsi que chacun n'y poursuit d'autre idéal que lui-même.
Il est dès lors aisé de comprendre comment un tel défaut d'obligations professionnelles et morales de part et d'autre doit entretenir l'antagonisme entre les divers éléments qui constituent le corps de métier. N'avons-nous pas remarqué, d'ailleurs, l'isolement de l'apprenti, qui se débat tout enfant avec la nécessité de vivre et la liberté de ses impulsions, qui ne reçoit d'aucune institution, digne de ce nom, le secours d'une protection matérielle et morale? L'apprentissage est une chose aujourd'hui incertaine, qui ne fait partie d'aucun tout, qu'aucun tout ne ratifie et ne rend indispensable : il n'est même pas constaté,
dans sa variabilité extrême, par des formes extérieures quelconques. Nul apprenti, en effet, ne reçoit de certificat qui affirme son éducation professionnelle et le proclame définitivement homme demétier.Du moins, nous n'avons trouvé, en dehors du livret obligatoire jusqu'à 18 ans, aucune pièce de celte nature, malgré les prescriptions de la loi du 22 février i85i. Sous ce régime quasi individualiste, imbu lui-même de sentiments individualistes, l'apprenti, tel que nous avons pu l'observer actuellement à Toulouse, s'efforce vers un but indéfini, n'atteignant point'I'individualisme véritable : soo plus grand développement au double point de vue de son rôle fonctionnel et de son caractère d'homme.