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LES JARDINS AUX DIVERS SIÈCLES ET DANS LES DIVERS PAYS

A l’origine des sociétés, lorsque les hommes abandonnèrent la vie nomade pour la vie sédentaire, ils se trouvèrent conduits à réunir à leur portée et à cultiver les quelques plantes dont les fruits ou les racines avaient précédemment concouru à leur alimentation avec le produit de leurs troupeaux ou de leurs chasses. Pour mettre ces plantes à l'abri des déprédations de leurs voisins et des bêtes sauvages, ils durent les disposer dans un endroit voisin de leur habitation et entouré d’une clôture : c’est ce que l’on voit encore de nos jours chez les peuplades sauvages. Lorsque les cultures s’étendirent sur les plaines, cet enclos fut réuni à la maison et fut réservé aux végétaux les plus précieux. Le bien-être se développant, on mit un certain art à disposer les plantes avec ordre; la ligne droite s’offrit naturellement, les arbres furent distribués en ligne, les plantes disposées par planches rectangulaires. Les fleurs vinrent égayer ensuite ce jardin tout d’abord réservé exclusivement à l'utile. Si nous ajoutons que les civilisations primitives se sont développées dans des pays chauds, une exposition convenable, le voisinage d’une source, un terrain en pente favorisant l'irrigation sont des conditions que nous devons trouver dans les jardins primitifs. Ce sont elles que nous indique Homère pour les jardins de Laërte et d’Alcinoüs. Dans les pays plus riches que la Grèce où les souverains avaient créé une puissante aristocratie, ces modestes jardins se transformèrent. On trouva que les pluies ravinaient les terrains en pente, on les nivela par étages successifs retenus par des terrasses, les allées furent dallées, les plates-bandes régularisées par des bordures formées

soit en claire-voie, soit de petites haies ; les eaux furent recueillies dans des bassins dont les trop-pleins formaient cascade.

Les jardins des Assyriens et des Perses affectaient ces dispositions ainsi qu'on peut en juger par les relations laissées par les auteurs grecs. Lorsque la civilisation en se développant eut créé dans les vallées des villes florissantes, les souverains, en y établissant leur résidence, ne renoncèrent pas à ces dispositions primitives ainsi qu’on le voit dans les descriptions des jardins de Babylone formés de terrasses superposées, supportées par des colonnes et dont les arbres et les plantes étaient arrosés au moyen de machines hydrauliques élevant les eaux du fleuve. De nos jours le jardin des mille arpents d’Ispahan continue cette tradition ; il est formé de douze terrasses se communiquant par des escaliers et des allées transversales en pente régulière. Gelle du.centre est ornée d’un canal formant des cascades et d’où s’échappent des jets d’eau tous les 3 ou 4 mètres; d'autres allées horizontales et parallèles entre elles s’étendent sur les terrasses, qui sont occupées de quatre en quatre par une longue pièce d’eau ornée de jets d’eau.

Les Indes nous offrent également des jardins découpés en compartiments réguliers par des allées rectilignes et dallées. Quelques-unes de ces allées sont occupées au centre par des canaux ornées de jets d’eau; des balustrades à jour entourent des parterres découpés d’arabesques en pierre formant des dessins comme dans les jardins en broderie du xvir° siècle. Si l'architecture des palais ou des mosquées ne nous indiquait pas qu'on est en Orient, on se croirait dans un jardin de la renaissance italienne ou du siècle de Louis XIV. L'eau jouait un grand rôle dans ces jardins dont on trouve un exemple en Espagne au Généralife de Grenade. ;

Les ruines de l’Indo-Chine nous montrent également des

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jardins à formes rectangulaires avec allées dallées et bordées de balustrades,

L'Égypte, dont toute la fécondité est due aux inondations du Nil, ne pouvait avoir que des jardins horizontaux et submersibles. Nous n’y trouvons plus de terrasses, mais toujours la disposition rectangulaire. Dans l'antiquité, une allée ombragée faisait le tour de ces jardins qui étaient coupés en quatre par deux allées formant les deux axes de la propriété. Des pièces d’eau régulièrement disposées occupaient le centre des compartiments ; une tonnelle en treille s'élevait du centre du jardin et un pavillon de repos vers le fond.

De l’autre côté de l'Océan, au Nouveau-Monde, les Espagnols trouvèrent, lors de la conquête du Mexique, des jardins très-remarquables et affectant également les dispositions régulières. Les jardins de Tezcotzinca occupaient un monticule et se développaient en terrasses avec des allées dallées, des bassins entourés de pierres taillées ; les eaux amenées par un canal qui franchissaient les vallées sur de hautes murailles formaient cascade en se déversant d’un bassin dans l’autre. Les jardins de Mexico avaient de vastes bassins communiquant avec le lac, des allées rectilignes bordées de treillages dans lesquels s’élançaient des plantes grimpantes. Les compartiments formés par les allées étaient remplis des plantes et des arbres les plus rares. Montezuma y avait interdit même les arbres à fruits.

Si enfin nous nous transportons en Chine, pays dont la civilisation semble si différente de la nôtre, nous trouvons également que les jardins les plus anciens offrent les dispositions régulières et les allées dallées que nous avons rencontrées dans tous les autres pays. Mais cette nation, dont la civilisation et les mœurs démocratiques remontent à une époque si ancienne, dut ressentir des besoins inconnus aux autres nations. Le commerce, l'absence de castes privilégiées répandirent la fortune dans la masse de la nation et

chaque riche commerçant, chaque fonctionnaire important voulut avoir son jardin. Mais ces grandes conceptions régulières, qui s'étaient prêtées au faste de puissants fonctionpaires rivalisant de luxe avec leur suzerain, ne pouvaient convenir à des existences plus bourgeoises. Un parc régulier qui doit être taillé en grand et asservir le pays aussi loin que la vue peut parvenir ne convenait plus à des fortunes divisées ne s'étendant plus sur des espaces immenses. Ne pouvant plus transformer les espaces environnants de manière à faire un ensemble avec le pare, le jardinier chinois dut chercher cette harmonie indispensable en reliant, au contraire, son parc aux sites naturels les plus voisins. Il donna donc à ses massifs des contours irréguliers, il courba ses allées en lignes capricieuses, et aux jets d'eau et aux bassins réguliers il substitua des cascades, les méandres d’une rivière ou un lac aux contours découpés. Mais les Chinois ne cherchent pas comme nous à donner de l’ensemble et de l'ampleur au moyen de grandes percées qui réunissent toutes les parties du parc de manière à en former un tout homogène; ils cherchent l’imprévu, ils accumulent dans un petit espace une foule d'objets formant pour le promeneur une série de tableaux n'ayant aucun rapport les uns aux autres et produisant de brusques oppositions. Leurs grands parcs semblent être la réunion d’une série de petits jardins divisés par des monticules artificiels dont la création paraît avoir eu pour but principal d'isoler les uns des autres une série de petits vallons formant de paisibles retraites

Les jardins, chez les peuples dont la civilisation a engendré la nôtre, ont débuté, ainsi que nous l'avons vu avec Homère, par des vergers et d’humbles jardins potagers. Ils se développèrent peu en Grèce, pays où le sol est aride et où la population était relativement nombreuse ; mais à Rome, dès les derniers temps de la République, lorsque l'exploitation des pays vaincus eut créé de grandes fortunes,

on vit les jardins prendre une importance considérable et devenir l'accompagnement obligé des résidences des riches citoyens.

Ces jardins dont on trouve des descriptions dans les lettres de Cicéron, de Pline, etc., eic., et sur lesquels l'Orient n’avait pas été probablement sans influence, étaient liés intimement à l'habitation et distribués à la règle et au compas. Des terrasses rachetaient les différences de niveau du sol, des allées d'arbres taillés diversement et entre lesquels couraient des guirlandes de lierre, des parterres dont les figures étaient dessinées avec du buis et parmi lesquels on comptait des représentations d'animaux, des pièces d’eau encadrées dans le marbre concouraient avec les cyprès, les lauriers, les acanthes, les statues et les constructions diverses, les imitations de monuments célèbres, à former ces vastes jardins architecturaux qui, aux jets d’eau près, que les Romains semblent ne pas avoir connus, devaient ressembler beaucoup aux jardins qui nous restent de l'époque de la renaissance et du siècle de Louis XIVet entre autres ceux d'Isola Bella du Lac Majeur.

L’invasion des barbares et la chute de l'empire romain portèrent un coup terrible à l’art des jardins qui exige la richesse et la sécurité publique. Les villas devinrent les résidences des conquérants qui les fortifièrent et transformèrent en propriétés de produit des parcs créés pour l’agrément. Seuls les jardins situés dans l’intérieur des villes et protégés par leurs murailles purent subsister, etencore y vit-on les plantes utiles et les arbres fruitiers se substituer aux arbres et arbustes et aux fleurs qui en faisaient l’ornement. La ligne droite présida toujours à la distribution de ces jardins, ainsi qu’on le voit dans le poëte Fortunat et dans le plan de l'abbaye de Saint-Gall contemporaine de Charlemagne, Lorsque le développement du pouvoir royal en France et des villes libres en Italie commença à mettre

un terme à l’anarchie des x° et x1° siècles, la fortune en se reconstituant, la sécurité publique en s’améliorant, perinirent à l’art des jardins de prendre un nouvel essor. Nous voyons dans Boccace que dès le xrv° siècle en Italie, les maisons de plaisance situées en dehors de Florence avaient comme dépendance des jardins découpés en compartiments réguliers, ornés de treilles et d’un bassin au centre. Mais la prudence ne permettait pas probablement encore de mettre ces jardins en liaison complète avec l'habitation, car une clôture fermant à clef les en séparait. Le mouvement de renaissance en se développant finit par créer, au xvi° siècle, ces villas italiennes entourées de jardins ornés de statues, de terrasses, de pièces et jets d’eau, dont les parterres sont découpés en arabesques, et les allées recouvertes d'arbres taillés en berceaux. Soit évolution naturelle de l'esprit humain, soit persévérance de la tradition antique qui ne s'est jamais éteinte en Italie, à Rome surtout, l’art des jardins était revenu avec la richesse et la sécurité, à douze ou treize siècles de distance, ce qu’ils étaient du temps des empereurs romains. En France, où les invasions et les guerres privées de la féodalité rendaient la sûreté moins grande qu’en Italie, on ne voyait de jardins qu'à l’état rudimentaire dans les monastères ou quelques bastions de château. Les souverains puissants pouvaient seuls, dans l'enceinte de leur ville capitale, se donner le luxe d’un véritable jardin, et encore où l’agréable et l’utile étaient mélangés. Charles V à Paris, les ducs de Bourgogne à Esdin, avaient des jardins étendus comportant des volières et ménageries. Ces jardins étaient d’ailleurs divisés en compartiments rectangulaires, au moyen d’allées surmontées de berceaux de treilles et ornés de pavillons aux angles et croisements des allées; les arbres fruitiers, les plantes potagères et les fleurs connues à l’époque y étaient cultivées. Ces jardins clos de murs, situés dans l’enceinte des villes, manquaient complétement de perspective, Mais lorsque les guerres d'Italie

eurent révélé aux seigneurs français une civilisation plus avancée, que le développement du pouvoir royal eut mis un terme aux guerres privées, et que l'emploi de l'artillerie eut diminué l'importance des châteaux forts, on vit ceux-ci s'ouvrir, transformer leurs meurtrières en fenêtres et s’entourer de jardins. Les vues de Du Gerceau des plus beaux châteaux de France, nous montrent les jardins de cette époque formés, comme ceux des siècles précédents, de compartiments réguliers; mais de plus, comme en Italie, ces jardins ont emprunté à l'architecture les terrasses, les statues, les bassins et jets d’eau. Ces dispositions régulières continuèrent à se perpétuer et ne varièrent que par les détails, au nombre desquels on doit citer les labyrinthes et les parterres à broderies. Mais les jardins des xvi° et xvu° siècles manquaient d’ampleur; c’étaient plutôt quelques parterres formant une enceinte fermée entre le chàteau et la forêt qu'un parc comme nous l’entendons. Il a fallu le génie de Lenôtre pour donner au jardin régulier toute la majesté et toute l’unité que comporte ce style. Les créations de cet architecte, tant en France qu’à l'étranger, n’ont jamais été dépassées, et ont joui d’une réputation si grande que le nom de jardin à la française est resté à ces vastes conceptions majestueuses où le parc et ses environs ont été combinés en un tout dans lequel la nature est pliée aux dispositions régulières de l’architecture. Mais ce genre, digne accompagnement d’un palais et d’une cour fastueuse, devait rapidement dégénérer.

Les successeurs de Lenôtre ne surent pas garder une juste mesure dans leurs œuvres, et provoquèrent une réaction contre un style qui rappelait l'étiquette de la cour et finissait par ennuyer. En même temps, les idées philosophiques, qui envahissaient la société, suivaient au dernier siècle un courant qui écartait le goût général des créations trop majestueuses, trop régulières et de leur verdure sculptée pour l'attirer vers la nature, Dès la renaissance,

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les poëtes avaient rêvé des jardins dont la nature faisait les principaux frais. Il nous suffit de citer les jardins d’Armide du Tasse, le paradis de Milton. Mais le premier exemple en Europe de semblables jardins, dans lesquels la ligne droite était bannie, paraît remonter à Dufresny, poëte comique, qui en plein règne de Louis XIV créa quelques jardins irréguliers dans le faubourg Saint-Antoine, à Paris, et ne craignit pas d'adresser au grand roi le projet, pour Versailles, d’un jardin paysager, — suivant le nom adopté de nos jours en opposition à celui de jardin régulier, — Mais ces tentatives n'avaient pas eu de suite, jusqu’à ce que le peintre Kent et son ami le poëte Pope aient exécuté leurs créations agrestes. Le genre qui répondait aux besoins du temps était trouvé et ne tarda pas à passer Sierre

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ces créations de la fin du xvirr° siècle où se distinguèrent les Morel, les Thouin. Dans les parcs de cette époque, au milieu de beautés réelles, notre goût est souvent choqué par le spectacle de temples, d’ermitages, d'inscriptions emphatiques, ou par ces villages en carton peint et sans habitants, comme celui du petit Trianon

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