A BRESCIA
Description de la basilique. — (Voir les pl. XV et XVI.) — Sur le côté occidental des bâtiments qui formaient l’ancien monastère de Sainte-Julie, se trouvent deux églises placées l’une au bout de l’autre. La première, dédiée à sainte Julie, est toute moderne ; mais la seconde, qui est plus petite et dont le sol occupe un niveau beaucoup plus bas, porte, malgré les mutilations qu’elle a souffertes, le cachet d’une haute antiquité.
Celle église, consacrée au Sauveur, présente la forme d’une basilique à trois nefs. Tout ce qui reste de la construction ancienne consiste dans les murs d’enceinte du levant, du nord et du midi, dans les colonnes avec les arcs en plein cintre qui les réunissent, et dans la confession. La façade, tournée à l’ouest, a été détruite pour faire place au chevet de l’église bâtie par devant, et la longueur de la basilique s’est ainsi trouvée raccourcie : ce fait résulte clairement de la position qu’occupe la première colonne de la lile gauche par rapport au nouveau mur de façade1. La voûte en berceau de la nef principale, maintenue par des tirants en fer, et les voûtes d’arêtes des bas côtés sont modernes : la faible épaisseur des murs d’enceinte et l’absence de contreforts prouvent que l’édifice était recouvert primitivement par des toitures en charpente. L'abside ancienne a été rasée au niveau du pavé, mais la disposition de la confession montre qu’elle était unique et qu’elle avait une profondeur notablement plus grande que le rayon do son demi-cercle.
I.es douze colonnes qui restent dans la nef actuelle ont leurs fûts en marbre ou en granité. Parmi ces fûts, qui paraissent tous provenir d’édifices détruits, ceux des deux dernières colonnes de chaque file, en marbre blanc avec des cannelures, méritent
1 Cetle colonne n'est qu’à 0m,00 du mur. Il paraît qu’il y avait autrefois huit colonnes de chaque côté. « E un’ ampia sala quadrilunga, divisa in tre navale da due peristili di otto colonne per ciascuno, comprese le toile perche dessero luogo a posteriori edïficazioni. » — Odorici, Antichità Christiane di Brescia, p 27.
BASILIQUE DU SAINT SAUVEUR
d’être remarqués : ils présentent vers leur pied, à un mètre environ au-dessus du sol un rétrécissement brusque de diamètre, au-dessous duquel les cannelures sont munies de baguettes et très-bien sculptées, tandis qu’au-dessus elles sont vides et d’un travail grossier ; en outre, les cannelures de la partie supérieure ne prolongent pas exactement celles du bas. Il semble que ces quatre fûts proviennent de quelque monument antique, et que, par une recherche assez surprenante à l’époque barbare où fut bâtie l’église, ou les ait retaillés sur la plus grande partie de leur longueur, soit pour mieux proportionner leur diamètre arec leur nouvelle hauteur, soit afin de les raccorder avec le chapiteau qui devait les surmonter.
Les chapiteaux qui subsistent encore appartiennent à trois types distincts. (Voir pl. XVI.) Il est à remarquer que ceux qui se font vis-à-vis dans les deux files de colonnes, sont semblables. Les deux premiers de la file gauche présentent la forme d’une corbeille évasée, tapissée de feuillages profondément refouillés, dont le profil et la décoration accusent la bonne époque du style byzantin. Le troisième et le quatrième de la file gauche et les deux premiers de la file droite qui leur correspondent, offrent une imitation grossière, dans le goût byzantin, du chapiteau corinthien romain. Le chapiteau suivant de chaque file est orné simplement de petites volutes soutenues par des feuilles sans découpures, et d’une croix dans le milieu. Enfin les quatre derniers, ceux des colonnes cannelées, ont souffert tant de mutilations qu’il est impossible de reconnaître leur forme primitive. La diversité du type des chapiteaux donne à penser qu’au moins plusieurs d’entre eux proviennent de monuments plus anciens.
Les bases, encore plus variées, diffèrent les unes des autres par le profil, par le diamètre et par la hauteur au-dessus du pavé : elles paraissent toutes venir d’édilices détruits.
La confession s’étend sur toute la largeur des trois nefs. Elle se compose de deux parties très-nettement distinguées par le caractère de leur architecture, et situées : la première sous les deux dernières travées des nefs, et la seconde sous l’espace autrefois occupé par l’abside. On y accède par deux escaliers assez larges, symétriquement disposés le long des murs latéraux de la basilique : un petit escalier transversal établissait sans doute une communication directe avec l’ancien chœur.
La partie antérieure de la confession est divisée longitudinalement en neuf nefs, et transversalement en quatre, par vingt-huit supports isolés, très-rapprochés les uns des autres, qui soutiennent de petites voûtes d’arêtes. Deux de ces supports, placés directement au-dessous des dernières colonnes de la basilique, sont formés par de gros
A HCl) J TECH P.E LOMBARDE
tronçons cannelés entièrement pareils, quant à la sculpture et quant au diamètre, à la partie inférieure des colonnes qu’ils supportent. Peut-être ont-ils été détachés de celles-ci, dont la hauteur primitive se trouvait trop grande, comme cela résulte de leur diamètre; peut-être proviennent-ils d’autres fragments de l’édifice qui a fourni ces colonnes. Quoi qu’il en soit, l’emploi de ces vigoureux piliers est parfaitement justifié par la charge exceptionnelle qu’ils supportent, et leur existence, nécessairement contemporaine de celle des colonnes de la nef, prouve que, dès le principe, la confession avait la même amplitude qu’à présent. Les autres supports de la partie antérieure de la confession consistent en de légères colonnetlcs en marbre blanc ou en marbre rouge de Vérone. Sept d’entre eux (ceux teintés en gris pâle sur le plan) ont été transportés avec leurs chapiteaux au musée de Brescia et remplacés par des piliers en pierre.
Les chapiteaux des colonnes dont nous venons de parler sont taillés pour la plupart dans un calcaire blanc, d’un grain lin et compacte; quelques-uns seulement sont en marbre blanc. Les sculptures qui les décorent méritent d’être remarquées, pour la délicatesse de l’exécution non moins que pour l’élégance et la variété de la composition : elles ont en général pour motifs des feuillages capricieusement enroulés, et les six exemples donnés sur la pl. XVI suffisent à en faire apprécier le caractère. Il n’y avait de figures humaines que sur un petit nombre de chapiteaux, et ce sont précisément ceux-là, qu’à cause de l’intérêt que présentent leurs sujets, on a transportés au musée de Brescia. Nous n’en donnons pas les dessins parce qu’ils offrent, à tout prendre, moins d’originalité que les autres ; mais voici la description sommaire des scènes qu’ils représentent 1 :
Martyre de sainte Julie. — Glorification de sainte Julie. — Martyre de saint Hippolyte. — Conversion par saint Hippohjte de son geôlier Laurent '2.
Un ange arec un sceptre dans la main et un vase sous les pieds 3 .
Lutte de Jacob avec Fange. — Saint Michel Archange, tenant d’une main une croix , et de F autre une lance , avec laquelle il terrasse le démon.
1 Les dessins se trouvent dans l'ouvrage de M. Odorici, Antichilà Christiane Ai Brescia.
J Ces quatre sujets occupent les faces d'un chapiteau longuement décrit et commenté par M. Odorici. Les ligures qu; sont à gauche de saiulc Julie glorifiée, représenteraient, suivant cet auteur, la reine Ansa, épouse de Didier roi des Longoliards, et fondatrice du monastère du Saint-Sauveur, et ses deux filles, Ansilperge et Ermengarde, dont la première fut abbesse du même monastère. — Odorici, Ant. christ. Ai Brescia, p. 35 et 3ti .
D après M. Odorici, cette figure représenterait l'archange saint Michel, et le vase qu’il tient sous ses pieds serait un encensoir, suivant ceA paroles des anciens rituels : « Per, intercessionem beati Michælis archangeli slantis ad dexLeram aTtaris incSisi. » — Odorici, Ant. christ. Ai Br'escia, p. 30. — CeAe interprétation paraît bien hasardée; d’autant que, sur un autre chapiteau, on voit l'archange saint Michel clairement dé-igné par sa lutte contre le démon.
BASILIQUE DU SAINT-SAUVEUR
Symboles des quatre évangélistes
Cerf poursuivi par un chien. — Combat d'un homme contre un lion. — Figures bimrres ter minées par des queues de poissons1.
Les bases des colonnes de la partie antérieure de la confession offrent une grande variété de formes et fie proportions ; en général elles sont assez aplaties.
L’abside correspond par sa largeur aux trois nefs du milieu de cette partie antérieure. La nef centrale s’y continue entre quatre piliers carrés, réunis dans le sens longitudinal par des arcs en plein cintre : ces piliers, ainsi que les arcs qu’ils supportent, sont construits en briques. L’abside souterraine n’est pas voûtée, mais recouverte par des dalles en marbre longues et minces, qui s’appuient sur les arcs décrits ci-dessus et sur des pièces transversales en marbre, disposées, comme des poutres, dans les intervalles des arcs et du mur d’enceinte. Les plus longues de ces traverses, situées au droit des deux premiers piliers, sont soutenues en leur milieu par de légères colonnettes carrées en pierre calcaire. Le dessus des dalles qui forment le plafond de l’abside souterraine, et qui servaient en même temps de pavé à l’abside supérieure, se trouve élevé de 0", 40 au-dessus du sol de la nef, de sorte qu’il y avait deux ou trois marches à gravir pour passer de celle-ci dans la tribune. L’abside souterraine recevait le jour par cinq fenêtres a présent bouchées, dont la hauteur au-dessus du pavé prouve que, dès l’époque de sa construction, la confession était profondément enterrée.
La disposition du plafond que nous venons de décrire est assurément très-curieuse et très-originale : elle rappelle le système de couverture des monuments antiques, antérieurement à l’usage des voûtes, et on ne les retrouve dans aucun autre des édilîces construits au nord de l’Italie pendant le moyen âge. Les détails de la construction et de la décoration de ce plafond sont représentés sur la pl. XVI. On y remarquera la longueur excessive et inutile de la tablette interposée, en guise de sommier, entre la traverse en marbre et le chapiteau de la colonnette : ce détail trahit la barbarie des constructeurs. La colonnette ressemble beaucoup, quant aux proportions et au caractère du chapiteau, à celle du jubé de Sainte-Marie en Val de Cividalc. (Voir pl. XVII et XV III.) Fn autre détail intéressant consiste dans les moulures du bandeau de couronnement et de l’archivolte des arcs longitudinaux, qui sont formées d’un stuc rose très-résistant : le caractère de ces moulures n’est pas assez nettement déterminé pour permettre de hasarder une date.
Les quatre animaux symboliques occupent les quatre coins d'un chapiteau. Iis sont bien faits et offrent la plus grande analogie de style avec ceux d’un chapiteau de la rotonde de Saint-Thomas, près d'Almenno.
L une de ces figures est coiffée d’un bonnet phrygien.
Documents historiques. — Date de la construction. — Il résulta d’une donation l'aile en 759 par Didier, roi des Longobards, et par la reine Ansa son épouse qu’il existait à relie époque, dans l’intérieur de la ville de Brescia, un monastère dédié à saint Michel el à saint Pierre, prince des apôlres, et que ce monastère, fondé par Didier et par Ansa, avait alors pour abbesse la princesse Ansilperge, leur fille.
I ne autre donation du 4 octobre 760 commence en ces termes5 : « Flavius Desicleriusatque Adelchis viri excellentissimi reges, atque precellentissima Ansa regina mnnasterio Di Salvatoris quod nos Deo auxiliante intra civitatem noslram Brixianem fnndavimus et ereximus et superna subveniente misericordia hedifîcavimus, et sacrale Deo Anselperge abbatisse dilecte fUiæ et germane nostræ, «etc. Ce diplôme, qui concède des biens Irès-cousidérables au monastère du Saint-Sauveur, est le premier où il soit fait mention de ce monastère. Didier et Ansa venaient alors de le bâtir; et comme depuis 760 la princesse Ansilperge en fut abbesse, et que d’ailleurs il n’est plus question du monastère dédié à saint Michel et à saint Pierre, tandis que les actes de ventes, de donations el de confirmations de biens abondent pour celui du Saint-Sauveur, il semble très-probable que la première de ces fondations pieuses ait été absorbée dans la seconde. Sans doute, lorsque Didier et Ansa furent montés sur le trône, le monastère de Saint-Michel et de Saint-Pierre, qu’ils avaient bâti avec leur fortune ducale, ne leur parut plus assez digne de leur nouvelle grandeur, ni du rang royal de l’abbesse Ansilperge leur lille ; et ils fondèrent alors, sous une nouvelle invocation, un monastère plus riche et plus important.
Dès 765, le monastère du Saint-Sauveur fut soumis directement à l’autorité pontificale. La bulle du pape Paul I"' contient le passage suivant 5 : « Yenerabile monasterium Domini Salvatoris noslri Jesu Christi sito infra civitatem Brixianem quod noviter fundare visa est Ansa excellentissima regina..., » et plus loin «... ut præfatwm monasterium Domini Salva toris cunctaque monasteria cum universis basilicis ad se pertinentibus, qux a piissimæ reginæ AnsæA jure constructa essenoscuntur... » Non-seulement les termes de cette bulle sont une nouvelle preuve que le monastère fut fondé vers 760, mais ils témoignent aussi de sa splendeur immédiate.
Le monastère du Saint-Sauveur ne tarda point à s’enrichir de reliques précieuses,
1 Voir Odorici, Ant. crist. di Brescia, p. 25; et Troya, Cod. dipl. long., t. IV, part, v, p. 7.
* Voir Odorici, Ant. crût, di Brescia , p. 25; et Troya, Cod. dipl. long., t. IV, part, v, p. 86.
5 Troya, Cod. dipl. long., t. IV, part, v, p. 244.
4 11 semble, d’après cela, que le monastère du Saint-Sauveur ait été fondé plutôt par Ansa que par Didier; mais M. Odorici pense, ce qui est bien possible, que le pape évita de nommer Didier, parce qu’il était alors en querelle avec lui.
BASILIQUE DU SAINT -SAUVEUR comme le montre un diplôme d’Adelchis, fils de Didier, qui se recommande à l’intercession « de suprascriptorum corpora qua in ipso sancto cenobio liumata qniescunt'. »> On ne connaît pas l’époque à laquelle les reliques de sainte Julie, vierge el martyre carthaginoise, y lurent transportées ; mais ce ne fut guère qu’au commencement du dixième siècle que le culte de cette sainte obtint beaucoup d’honneur à Brescia. C est en 915 que son nom se trouve uni pour la première fois à celui du Saint-Sauveur pour désigner le monastère. Plus tard, celui-ci fut appelé seulement du nom de Sainte- Julie, et celle dernière dénomination a continué de subsister jusqu’à nos jours5.
Ainsi qu’on vient de le voir, les documents historiques sont parfaitement explicites sur la date du monastère du Saint-Sauveur, dont ils fixent la construction à l’année 760. Il ne serait pas logique d'en conclure que les parties les plus anciennes de la basilique soient de la même époque : la présomption qui peut exister à cet égard a besoin d’être juslitiée par des preuves positives, tirées du caractère même de l’architecture.
Il est certain, tout d abord, que la basilique du Saint-Sauveur ne saurait être postérieure au huitième siècle : cela résulte de la simplicité des dispositions, du peu de relèvement du pavé de 1 abside au-dessus de celui des nefs, de cette circonstance que la confession est profondément enterrée, et même de l’abondance des matériaux précieux, débris d’autres édifices, qui ont servi à la construction el à la décoration. L’architecture des neuvième et dixième siècles est assez connue pour qu’il ne puisse rester aucun doute à cet égard. Mais la basilique ne serait-elle pas antérieure au huitième siècle? Celte supposition, rendue plausible , il faut en convenir, par les caractères d’antiquité qui viennent d’être signalés", n’est pas confirmée par l’examen détaillé du monument.
Les chapiteaux byzantins qui surmontent les deux premières colonnes de la tile gauche dans la nef principale sont évidemment plus anciens que les autres : il est aussi à remarquer qu’ils se raccordent mal avec les fûts qui les portent. Ces deux observations permettent de conclure qu’ils n’ont pas été faits pour la basilique el qu’ils proviennent d’un monument plus ancien. Comme le profil dè ces chapiteaux, ainsi que le caractère de leurs sculptures, ne comporte pas une date plus ancienne que la dernière moitié du sixième siècle, il s’ensuit que la basilique du Saint-Sauveur ne peut avoir été construite que postérieurement à cette époque, c’est-à-dire sous la domination
* Trop, Cod dipl. long., t. IV, part, v, p. 551.
- Odorici, Ant. crist. di. Brescia, p. 26.
C est 1 opinion dè MM. Sacchi frères. — Sacclii, Antichità romàntiche d'Jtalia, p. 101.
ARCHITECTURE LOMBARD K
des Longobards. Dès lors, il est naturel d’admettre qu’elle a été bâtie en même temps que le monastère. L’examen des autres chapiteaux de la nef vient à l’appui de cette conclusion ; car les sculptures qui les décorent paraissent dater d’une époque intermédiaire entre celle de la décadence romaine et celle des premiers monuments du style lombard. Tout bien considéré, la basilique du Saint-Sauveur peut passer à juste titre pour un édifice du milieu du huitième siècle.
Après avoir déterminé l’âge probable de cette basilique, il reste à faire une dernière observation sur les chapiteaux de la partie antérieure de la confession. C’est à tort qu’on les tient eu Italie pour des ouvrages du huitième siècle' : leur forme est trop élégante et leur composition trop capricieuse pour qu’ils appartiennent à des temps aussi anciens. Evidemment leurs sculptures sont d’une époque toute différente de celle des sculptures des chapiteaux de la nef, et il faudrait ne tenir aucun compte du témoignage de tous les monuments élevés depuis le huitième siècle jusqu’à la fin du douzième pour ne pas reconnaître que les dernières sont de l’époque longobarde, tandis que les premières datent de la période finale du style lombard. Sans doute, la partie antérieure de la confession aura été refaite au douzième siècle.
Indépendamment des considérations artistiques qui viennent d’être exposées, il en est une, purement historique, qui confirme la même conclusion. L’époque à laquelle les reliques de sainte Julie furent transportées au monastère du Saint-Sauveur n’est pas connue : on sait seulement que le culte de cette sainte n’y devint renommé qu’au dixième siècle. Il résulte de là que le chapiteau de la partie antérieure de la confession, ou se trouve représenté le martyre de sainte Julie, ne peut être que postérieur à celle époque, et qu’il ne saurait dater, non plus que tous les autres, de la fondation du monastère.
Il peut paraître singulier qu’au milieu du huitième siècle, à une époque où l’architecture religieuse devait être en voie d’éprouver des changements considérables, puisque, moins d’un siècle plus tard, on commençait la construction de Saint-Ambroise de Milan, il ait été élevé, au nord de l’Italie, une véritable basilique romaine, comme celle du Saint-Sauveur. Un pareil fait, qui d’ailleurs peut trouver son explication dans la persistance du type basilical à Rome et dans les environs, voire même jusqu’à
* \ oir Odorici, Ant. crist. di Bvescia, p. o5. — M. Odorici cite à 1" appui de son opinion une lettre du corate Cordero di San Quintino, où on lit le passage suivant : « lo non conosco ultra scultura in Italia chc possa credersi propria del tempo dei Longobardi, ornala di figure umane di alto rilievo, se non alcuni dei capitelli che erano altra volta nella confessions de loro San Salvalore. »
BASILIQUE DU SAINT -SAUVEUR
Uniques , prouve combien il faut se garder des principes absolus, si l’on prétend laire l’élude consciencieuse de l’architecture d’une contrée. II montre que la transformation progressive de l’art, comme celle de toutes les choses humaines, n’est pas exempte de ces retours vers le passé, dont il est si difficile plus tard de donner la cause certaine, ou même une raison probable.
1 La basilique de Sainl-Jlicliel de Lucques a été bâtie au huitième siècle. — Voir Cordera di San Quintino, Dell' italiana architetliira durante la dominmione lonçobaria, p. 258 du mémoire inséré dans les Commentaires de V Athénée de Brescia pour l’année 1828.
SAINTE-MARIE EN VAL DE CIVIDALE
La petite église de Santa Maria in Yalle, ou Sainte-Marie en Val, sert de chapelle à un monastère, dans les bâtiments duquel elle se trouve enclavée. Cet édifice, qui est fort ancien, a conservé, par un rare privilège, le cachet de l’époque reculée à laquelle il remonte : on dirait que, caché dans une ville depuis longtemps déchue, il y a été oublié par le temps et par les hommes.
Une partie de son architecture appartient à la fin de l’époque longobarde, mais la masse principale de la construction est beaucoup plus ancienne ; et, au point de vue de notre étude, l’église de Sainte-Marie en Val offre plus d’intérêt par le caractère de sa décoration, que par l'ensemble de ses dispositions. Les planches XVII et XVIII donnent le plan, la coupe, la vue intérieure et les détails les plus remarquables de celte église.
Description de l’ensemble. — L’édifice se compose d’une salle carrée de 6’”, 25 de côté, qui forme la nef, et d’une tribune de même largeur et de 5m,85 de profondeur, divisée en trois compartiments par quatre colonnes et deux piliers à section rectangulaire : une voûte d’arêtes recouvre la nef, tandis que les trois compartiments de la tribune sont voûtés en berceau. Deux portes, ouvertes, l’une au milieu du mur de façade, et l’autre sur le côté droit de la tribune, donnent accès dans l’intérieur de l’église. La nef était éclairée par cinq fenêtres en plein cintre, dont une sur le mur de façade, audessus de la porte, et deux sur chacun des murs latéraux du nord et du midi. Ces fenêtres ont leur pied à la hauteur du plan de naissance des voûtes : trois d’entre elles sont à présent bouchées. Chacun des compartiments de la tribune reçoit directement la lumière par une fenêtre également en plein cintre, et un peu plus petite que celles de la nef.
Le pavé de la tribune est relevé, de la hauteur de quatre marches, au-dessus de celui de la nef. L’un et l’autre sont en marbre ; mais le dernier se fait particulièrement re-
SAINTE-MARIE EN VAL DE CIVIDALE
J ] ai un cairelage mosaïque, disposé sur Je passage qui va de la porte principale ,1 la tiibune. Ce carrelage, formé de carreaux hexagones en marbre noir ou viole! cl de petits eau eaux triangulaires en marbre blanc, est interrompu par une grande dalle
circulaire en marbre blanc, placée au centre du carré delà nef.
hts mm s d enceinte de la nel ont leur parement extérieur en pierre et leur parement intéiieui en brique : ce dernier était autrefois revêtu par un placage en marbre, dont on voit encore des restes au pied des murs, derrière les stalles.
Epoque de la construction. — La salle carrée qui forme la nef de Sainte-Marie en Val est évidemment une construction romaine. 11 suffit d’observer l’ensemble de la structure, la forme des voûtes et la façon du pavé, pour n’en pouvoir pas douter. Les quatre mm s de 1 enceinte étaient autrefois percés, ou seulement évidés jusqu’à une certaine piofondem, pai quatre larges arcs en plein cintre, dont les traces sont encore trèsapparentes sur les anciennes murailles du nord, de l’ouest et du midi. Il paraît que cette construction romaine aurait été un temple.
Que ce temple ait été, ou non, converti eu église pendant les premiers siècles del’ère chrétienne, c’est ce qu’il importe peu de connaître ; mais ce qui intéresse bien davanlage, c est de savoir, par le témoignage d’une ancienne chronique, que la construction de la tribune et la décoration intérieure du mur de façade remontent au milieu du huitaine siècle. Cette chronique rapporte que, vers l’époquede la conquête de l’Italie par les Fianks, Piltrude, femme du duc de Frioul, fonda le monastère de Sainte-Marie en Val, pour y réunir des religieuses qui habitaient auparavant à quelque distance de Cividale. En même temps, la pieuse duchesse augmenta l’église d’un chœur, divisé en trois comptai liments, et fit construire la porte d’entrée, ornée d’une guirlande en stuc et surmontée de six statues également en stuc '.
Nous allons décrire et étudier successivement les détails du chœur, ceux do la nef et ceux du mur de façade.
Détails nu chœur. — On a déjà dit que le pavé du chœur se trouve relevé de la hauteur de quatre marches au-dessus du sol de la nef. Il est probable qu’il n’y avait primi-
' Ces renseignements historiées m’ont été fournis par Mgr Laurent d’Orlamli, chanoine de l’église collégiale de
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Vallel, Ctwdale dçl Fnulu Ddine, 1858. - Mgr d’Orlandi s’est servi, pour faire ce travail, d’un ouvrage devenu très-rare, qna publié en 1807 le chanoine comte Michèle délia Ton» Valsassina. - La chronique qui fait mention de I agrandissement et de l’embellissement de l’église esl rapportée par Niccoletti et par le P. Zancarolli. Ces travaux auraient cto exécutés vers 762.
tivement qu’une différence de niveau d’une seule marche, à en juger par l'enfouissement des bases des colonnes et par celui d’un ancien sarcophage, placé dans le chœur et qui, d’après la tradition, renfermerait les restes de la duchesse Piltrude et de ses trois fils. Les dalles en marbre blanc du pavé proviennent sans doute du revêtement des murailles.
Les six piliers de la tribune, ainsi que les architraves qui les unissent, sont en marbre blanc uni ou veiné, et ces pièces paraissent toutes provenir d’édifices plus anciens. Cependant il se pourrait que les quatre chapiteaux des colonnes, sculptés dans le goût byzantin, eussent été faits pour le chœur : en comparant ces chapiteaux à ceux du baptistère de Caliste, on reconnaîtra que cette conjecture n’a rien d’invraisemblable. Il esta remarquer que les deux colonnes antérieures sont d’un diamètre plus fort que celles qui les suivent et qu’elles en sont très-rapprochées ; mais ces irrégularités s’expliquent tout naturellement par ce fait, que les colonnes antérieures ont à porter le mur de l’ancienne construction, tandis que les deux autres colonnes soutiennent, avec les piliers du fond, les petites voûtes en berceau de la tribune.
Le chœur se trouve séparé de la nef par un jubé fort simple, qui se compose d’une balustrade en marbre et d’une traverse en bois, soutenue par deux légères colonnetles : entre ces dernières, une ouverture est ménagée dans la balustrade. Sans doute, la séparation du chœur et de la nef était autrefois complétée par des rideaux suspendus à la traverse supérieure. Celle-ci a été renouvelée à une époque assez récente, en même temps que la chaire et l’escalier, disposés dans le compartiment de gauche de la tribune1. Il est intéressant de rapprocher les colonnettes du jubé de Sainte-Marie en Val de celles de la confession de la basilique du Saint-Sauveur, dont le caractère est tout à fait le même.
En somme, le chœur de Sainte-Marie en Val, adossé contre une construction romaine et formé, quant à ses parties les plus caractéristiques, de fragments d’édifices détruits, ne porte l’empreinte d’aucun style original. Il n’offre d’intéressant que sa distribution en trois compartiments voûtés, qui, du reste, pourrait bien tenir à la facilité qu’ont eu les constructeurs d’employer des colonnes et des architraves anciennes.
Détails de la nef. — Vers le milieu de la nef s’élève une petite colonnelte byzan-
1 II est probable que cette chaire et son escalier ont une origine très-ancienne, car il se rattache à l’escalier une pratique. de dévotion qui n’a pu prendre naissance qu’à une époque reculée : les religieuses du couvent en montent les marches à genoux, en mémoire de l’escalier que monta Jésus-Christ au prétoire de Pilate.
SAINTE-MARIE EN VAL DE CIVIDALE 35
tine en marbre blanc, portée sur un socle carré, également en marbre. Le dallage mosaïqué a été régulièrement coupé pour faire place à cette colonnette et à son socle, qui remplissent actuellement l’office de lutrin, et paraissent avoir eu, dès le principe, la même destination.
Lès stalles en bois, disposées contre les murailles, sur trois côtés de la nef, sont fort anciennes, puisqu’on y voit les armoiries de la famille délia Torre, sculptées en 1571 par les soins de l’abbesse Marguerite1. Le détail de la planche 17 suffit à donner une idée de la décoration de ces stalles, qui ne sont pas moins remarquables par le fini du tiavail que par le caractère artistique des sculptures. Elles contribuent pour beaucoup à 1 effet si pittoresque de l’intérieur de l’église, comme on peut s’en convaincre en jetant les yeux sur le dessin de la planche 18.
Détails du mur de façade. — La même planche donne la vue d’ensemble et les détails delà décoration intérieure du mur de façade. Sauf le linteau de la porte d’entrée, formé par un gros bloc de marbre, toute cette décoration est en stuc. Elle se compose : du linteau de la porte d’entrée; d’une riche et large guirlande circulaire, qui surmonte et encadre cette porte ; de deux bandeaux horizontaux, situés, l’un au-dessous, et l’autre au-dessus de l’espace où sont logées les fenêtres ; de l’archivolte, portée par deux colonnettes engagées, qui décore la fenêtre, à présent bouchée, du mur de façade; enfin, de six statues de grandeur naturelle, disposées de part et d’autre de la fenêtre susdite, dans l’intervalle des deux bandeaux horizontaux.
Le linteau de la porte d’entrée est orné de fines sculptures, à reliefs méplats et trèspeu saillants, qui ressemblent beaucoup, pour la façon, à celles de l’-autel de Pemmone et du baptistère de Calisle.
Toute la décoration en stuc est très-largement exécutée. La guirlande de la porte d’entrée surtout produit un excellent effet, grâce à la vigueur des reliefs, qui font valoir l’élégance et la richesse de l’ornementation. I)e petites ampoules de verre, au col allongé et à reflets irisés, ornaient le milieu des rosettes. Il n’en reste plus à présent qu’un très-petit nombre. La guirlande était autrefois soutenue par des colonnes engagées, surmontées de chapiteaux. Les traces de ceux-ci existent encore, et l’on voit qu ils furent détruits, ainsi que les colonnes, pour faire place aux stalles en bois disposées postérieurement contre les murs.
1 Voir II lempietto di Santa Maria in valle di Cividale del Friali, par Mgr d’Orlandi, p. 14.
Les statues passent pour représenter les saintes Anaslasie, Agape, Cliionie et Irène et les saints Grisogone et Zoïle1. Par leurs formes allongées, elles se rapprochent beaucoup des figures représentées sur les mosaïques byzantines. Elles sont en même temps remarquables par la correction du dessin et la noblesse du caractère.
Il est possible que la décoration intérieure du mur de façade ait été répétée autrefois sur les trois autres murailles de la nef. Ce qui tendrait à le faire croire, c’est que le bandeau horizontal, situé au-dessous des statues, fait retour sur les murs latéraux.
Les sculptures en stuc de Sainte-Marie en Val sont, en somme, fort au-dessus des ouvrages décoratifs exécutés pendant la première moitié du huitième siècle, dans la ville même de Cividale, tels que l’autel de Pemmone et le baptistère de Calisle. De là peuvent naître des doutes sur l’authenticité de la chronique qui fixe aux environs de l’année 760 la date des embellissements de Sainte-Marie en Val; mais, comme vers la même époque les violences des Iconoclastes chassèrent de Grèce en Italie un grand nombre d’artistes, on explique facilement par l’arrivée à Cividale de quelque sculpteur byzantin, le mérite exceptionnel de la décoration que nous venons d’étudier.
1 Voir la brochure de monseigneur d’Orlandi, p. 11.
SAINT-PIERRE DE CIVATE
SAINT-PIERRE DE CIVATE
La petite église de Saint-Pierre de Civate est située au fond d’une gorge sauvage, à peu près à mi-hauteur de la montagne dite les Cornes de Camo, qui sépare le territoire de la Brianza de celui de la Valassina, vers l’extrémité sud-est du lac de Côme. Pour y parvenir, le voyageur quitte au village de Civate la route de Côme à Lecco et, suivant un sentier aride et rocailleux, il atteint au bout d’une heure environ d’une marche sfrès-pénible, la plate-forme où est bâtie l’église.
Un petit édifice, formé d’une salle carrée élargie sur trois faces par des hémicycles et, du côté de l’ouest, par un vestibule rectangulaire, attire d’abord son attention. C’était sans doute le baptistère, si l’on en juge par l’emplacement, par les dimensions et surtout par la disposition du plan, qui rappelle ceux des baptistères de Gravedona et de Saint-Vincent de Galliano. Cette construction, qui sert aujourd’hui de grenier à fourrage, est désignée dans le pays sous le nom de chapelle de Saint-Benoît. Elle semble dater du onzième ou même du douzième siècle1. Les hémicycles sont voûtés en cul-de-four, et le vestibule est recouvert par une voûte d’arête. Une toiture en charpente abrite la salle centrale, qui, suivant toute apparence, ne fut jamais voûtée.
Le monument principal, dont nous allons faire l’étude, servait d’église à un monastère de bénédictins. On y monte par un grand escalier qui aboutit sous un auvent rustique; et, grâce à cet immense perron, aux ruines des bâtiments de l’ancien monastère et surtout à l’admirable paysage qu’on découvre de cette position élevée, l’église de Saint-Pierre produit un effet des plus pittoresques.
Renseignemexts historiques. — On attribue généralement la construction de Saint- Pierre de Civate au roi longobard Didier, qui aurait bâti celte église et le monastère
, ‘ Cependant MM. Sacelu frères la disent antérieure à l’époque du roi Didier. — Anticllità romanliche d'Italia, p. 98. Cette opinion ne soutient pas l’examen.
attenant, en reconnaissance de la guérison de son fils devenu aveugle à la suite d’un accident de chasse1 2 * 4. Encore de nos jours, les pèlerins ont coutume de se laver les yeux avec l’eau d’une fontaine voisine8. On montre aussi, renfermées dans un charmant ostensoir du quatorzième siècle, deux grosses clefs que le pape Adrien aurait envoyées à Didier pendant une des courtes trêves qui permirent à ces deux souverains d’avoir des relations amicales8.
Le plus ancien document qui fasse mention du monastère de Saint-Pierre de Civate, est une sentence rendue en 927, pour ordonner la restitution à ce monastère d’une terre donnée autrefois à l’abbé Dagibert, par un Franc du nom d’Adalgise, et usurpée depuis par un certain Giselbert*. Il résulte de celte pièce que, dès la fin du neuvième siècle, il existait auprès de Civate un monastère dédié à saint Pierre. Or, le couvent ainsi désigné ne peut avoir été que celui dont les ruines entourent l’église bâtie sur la montagne; et, puisqu’il existait dès la fin du neuvième siècle, le témoignage des chroniqueurs qui attribuent sa fondation au roi Didier mérite assez de confiance. Vers le commencement du onzième siècle, le monastère de Saint-Pierre changea de nom et fut placé sous l’invocation de saint Calocère, après la translation des reliques de ce saint martyr d’Albenga à Civate. Déjà l’abbaye était riche et puissante, et les moines, latigués sans doute d’habiter une solitude aussi aride et aussi difficilement accessible que celle où était située l’église de Saint-Pierre, se fixèrent autour de l’église de Sainl- Calocère, bâtie au pied de la montagne, dans le bourg même de Civate5. Cependant ils ne délaissèrent pas entièrement leur ancien sanctuaire, car divers travaux de changement ou d’embellissement y furent exécutés par la suite : probablement quelques religieux continuèrent à y résider.
1 Plusieurs chroniqùeurs racontent ainsi l’histoire de la fondation de Saint-Pierre de Civate. — Voir le chapitre sixième de l’intéressant ouvrage publié par M. l’abbé Giacinto Longonisous le titre de Memorie storiche délia chiesa ed abbazia di san Pietro al Monte, etc. Milano, 1850.
2 G. Longoni, Memorie storiche di san Pietro al Monte, p. 38, note 2.
5 Ces clefs ne se donnaient qu'aux rois et aux personnages très-importants, comme nous l’apprennent les lettres de saint Grégoire le Grand, et il paraît que l’usage de ce genre de cadeau ne s’est pas prolongé au delà du. huitième siècle. — Je tiens ce renseignement de feu M. l’abbé Giov. Dozio, conservateur de la bibliothèque ambroisienne, que la mort a malheureusement surpris au milieu de ses belles études sur les anciens monuments de la Lombardie et notamment sur Saint-Pierre de Civate. Puisque j’ai l’occasion de citer le nom de M. l’abbé Dozio, qu’il me soit permis de rendre hommage à la ménloire de ce savant, dont l’extrême obligeance, l’érudition profonde et éclairée étaient tout à la disposition des étrangers qui venaient faire des recherches à la bibliothèque ambroisienne. Je lui dois, pour ma part, une bien, vive reconnaissance pour les services qu'il m’a rendus et la bienveillance qu’il ne s’est jamais lassé de me témoigner.
4 G. Longoni, Mem. stor. di san Pietro al Monte, p. 45 et 44.
5 G. Longoni, Mem. stor. di san Pietro al Monte, p. 47 et suiv.
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Description de l’église. — L’église de Saint-Pierre de Civate se compose actuellement (voir pl. XIX), d’une salle de 21", 60 de longueur sur 8” de largeur, couverte en charpente et terminée par deux hémicycles voûtés, dont l’un, à l’onest, fait l’office d’abside, tandis que l’autre, à l’est, contient la porte d’entrée principale, flanquée de deux niches. Par suite de la déclivité de la montagne, le pavé se trouve relevé de la hauteur de cinq marches du côté de l’ouest, sur un tiers environ de la longueur de la nef. Un autel surmonté d’un ciborium est placé en haut de ces gradins, tout contre le dernier; et le prêtre, en célébrant la messe, regarde le peuple en même temps qu’il est tourné vers l’orient. Deux portes sont pratiquées dans les murs latéraux, au pied de l’escalier qui divise la nef en deux paliers ; celle du nord communiquant avec l’extérieur, et celle du midi donnant accès dans un petit campanile, bâti après coup contre l’église. Une crypte assez spacieuse et entièrement hors de terre, grâce à la pente du sol, s’étend sous l’extrémité orientale de l’édifice. On y descend par un escalier de vingt marches ; et six colonnes, rangées sur deux files, la divisent en trois nefs dans le sens de la longueur. Des pilastres engagés dans les murs d’enceinte soutiennent avec ces colonnes les retombées des arcs cintrés et des voûtes d’arête qui recouvrent la confession.
Toute la constuction est exécutée en moellons petits et grossiers, posés à plein bain de mortier, sans éclats de pierre pour les caler. Ces moellons proviennent des roches voisines, et le mortier qui les relie a pris une dureté extrême. Le campanile, ajouté à une époque assez récente, est bâti avec les mêmes matériaux; mais la maçonnerie de ce clocher diffère de celle de l’église en ce que les lits de mortier sont moins épais et bourrés d’éclats de pierre.
On voit par les explications précédentes que les dispositions d’ensemble de Saint- Pierre de Civate sont d’une très-grande simplicité. Jl n’y a d’original dans le plan de cette église que les deux hémicycles par lesquels elle se termine et l’arrangement assez recherché de l’hémicycle où est percée la porte principale; mais il est facile de reconnaître que ces dispositions exceptionnelles résultent de changements apportés ci la construction primitive.
Construction postérieure de l’abside occidentale. — Plan restitué de l’édifice.
La division de l’hémicycle oriental en trois compartiments, marquée par trois arcatures comprises sous un grand arc, les niches qui terminent les deux compartiments latéraux, la position de cet hémicycle à l’est du monument, au-dessus de la confession,
donnent à penser que l’abside était autrefois située de ce côté et que la porte principale se trouvait à l’extrémité opposée. Cette supposition paraît confirmée par l’observation des détails de la construction; car, tandis que l’hémicycle oriental se raccorde exactement avec les murs latéraux et que les petits pilastres de la décoration extérieure continuent de régner tout autour de sa paroi, l’hémicycle occidental, assez peu lié aux murailles d’enceinte, n’offre pas de pilastres extérieurs*. Il est donc probable qu’il fût bâti après coup. Il est vrai que la corniche de couronnement reproduit exactement celle des autres parties de la construction (voir sur la pl. XX) ; mais, comme les petits arcs dont elle se compose furent en usage pendant toute la période lombarde, et que les matériaux employés à Saint-Pierre de Civate ne comportaient de recherche, ni dans la forme, ni dans l’exécution, on ne peut rien conclure de cette similitude contre la conjecture précédemment émise.
La planche XIX donne, avec le plan actuel de l’église, son plan restitué ; et la comparaison de ces deux plans justifie, mieux qu’aucune explication, les dispositions adoptées pour le dernier. Soit qu’on ait voulu, pour plus de commodité, ouvrir l’entrée de l’église sur la plate-forme où aboutit le chemin d’accès, soit qu’on ait obéi à quelque autre convenance, ou se sera décidé à construire une nouvelle abside et à percer au milieu de l’ancienne la porte principale. C’est à l’époque de ce changement qu’a dû être établi le ciborium qui abrite l’autel, et nous verrons, en effet, que cet ouvrage date seulement du douzième siècle, ou tout au plus de la fin du onzième.
Caractère de l’ architecture. — Si l’on considère le plan restitué de Saint-Pierre de Civate, on reconnaît que cet édifice peut fort bien remonter, comme le racontent les anciennes chroniques, au temps du roi Didier. Le chœur de Sainte-Marie en Yal, de Cividale, construit dans la seconde moitié du huitième siècle, offre aussi cette division en trois compartiments et ces trois arcatures, soutenues par des colonnes, qu’on observe dans l’ancienne abside de Saint-Pierre. On peut alléguer encore en faveur de l’origine longobarde du monument actuel, qu’en raison même de sa situation dans un lieu désert et de la translation du monastère au pied de la montagne dès le onzième siècle, il n’a pas été exposé à subir de reconstruction.
De ce qu’on est fondé à lui assigner pour date les dernières années de la domination longobarde, il résulte qu’à cette époque on aurait déjà fait usage, au moins pour la
1 11 n'y en a pas non plus sur la partie du mur septentrional voisine de cet hémicycle, mais ls paraissent avoir été taillés sur ce point lors de la construction d’un bâtiment jadis accolé à l’église et maintenant détruit.
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décoration extérieure des édifices, de petits pilastres très-élancés et très-peu saillants, destinés à relier la corniche avec le soubassement. Cette observation est intéressante, et le fait auquel elle se rapporte n’offre d’ailleurs rien qui doive surprendre, puisqu’on trouve le même motif d’ornementation sur le pourtour de la grande coupole de la rotonde de Brescia, dont la construction remonte certainement à la fin du huitième siècle ou au commencement du neuvième.
Description de la décoration en stuc. — 11 nous reste encore, pour achever l’étude de Saint-Pierre de Civale, à examiner la décoration intérieure, composée de moulures en stuc. L’usage exclusif de cette matière tient sans doute à ce que la roche qu’on avait sous la main n’était pas susceptible de recevoir des sculptures, et à ce que les difficultés de transport ont empêché d’amener des pierres d’une meilleure qualité. Les chapiteaux, fûts et bases des colonnes, tant de l’étage supérieur que de la crypte, sont formés de blocs de granit grossièrement (aillés et recouverts de stuc.
La coupe AB (pi. XIX), montre l’ensemble de la décoration des arcalures placées audevant de l'hémicycle oriental, et la planche XX donne le détail du chapiteau, des archivoltes et de la frise de couronnement. Elle donne aussi les dessins de trois dalles d’appui, dont les deux premières séparent les compartiments de l’ancienne abside, et la troisième forme parapet à l’entrée de l’escalier qui descend à la confession.
Les ornements des archivoltes et de la frise de couronnement, vigoureusement accusés par des reliefs très-prononcés, méritent d’être remarqués pour la délicatesse et l’originalité de leur composition. Il faut les compter parmi les meilleurs morceaux de la sculpture lombarde et, grâce à leur élégance non moins qu’au parti général de la décoration, l’ancienne abside, vue de l’intérieur de l’église, produit un excellent effet.
Le griffon et la chimère, tracés en creux sur le parement des dalles de séparation qui se trouvent situées en arrière des colonnes cannelées en spirale, sont d’un dessin trèslarge et d’un beau caractère. La chimère, avec ses trois têtes de lion, de bouc et de serpent, dont la première occupe sa place naturelle, la seconde est entée sur le milieu du corps et la troisième termine la queue, ressemble exactement à un monstre de même espèce, sculpté sur le parapet de la chaire de Saint-Ambroise de Milan. (Voir pi. XXXVI). Le type de cet animal fantastique pourrait bien avoir une origine païenne, car la belle chimère en bronze du musée de Florence en fournit un exemple qui remonte à l’antiquité.
Sur le garde-corps de l’entrée de la confession sont dessinés trois panneaux où l’on
voil différents animaux parmi des feuillages entrelacés de la manière la plus capricieuse. Le panneau le plus rapproché du premier gradin de l’escalier (voir pi. XX), contient deux monstres ailés, des espèces d’hippocampes, qui dévorent des poissons. Le panneau suivant est occupé par deux lions. Enfin, dans le troisième, qui fait retour jusqu’au mur d’enceinte, se trouvent un lion et un griffon. L’encadrement de ces trois panneaux se compose d’une guirlande bien souvent reproduite par les sculpteurs lombards sur les montants et les archivolles des portes ou des fenêtres. Celle qui encadre les dalles où sont figurés le griffon et la chimère est aussi un motif favori de l’ornementation lombarde.
Le ciborium ressemble entièrement à celui de Saint-Ambroise de Milan. (Voir pour les dessins de ce dernier les pl. XXVIII et XXXIV). Toute sa décoration est exécutée en stuc, sauf quelques fragments de moulures, restaurés avec un mortier blanc et sans consistance. Chacune des quatre faces, terminée en triangle, est encadrée par des bordures de feuillages, disposées autour de l’archivolte, contre les montants verticaux et le long des rampants. Comme au Ciborium de Saint-Ambroise, les extrémités de ceux-ci sont ornées de palmettes, et des eolonnettes amortissent les angles vifs de l’intersection des faces. Aux quatre coins, sur les saillies des chapiteaux qui surmontent les colonnes de soutien, se dressent les bustes des quatre animaux, symboles des évangélistes. Ces bustes, ainsi que les chapiteaux où ils s’appuient, ont été refaits à une époque récente.
Les sujets de composition qui occupent les faces du ciborium sont les suivants : « Sur le côté qui regarde l’orient, Jésus-Christ sur la croix, entre la Vierge et saint Jean. — Au nord, la Résurrection, exprimée par l’Ange, assis sur le Sépulcre, et annonçant aux saintes femmes que celui dont elles viennent embaumer le corps a quitté sa tombe. Deux soldats armés de boucliers paraissent au second plan. — Au midi, Jésus- Christ dans une auréole soutenue par deux anges, ce qui représente sans doute l’Ascension. — Enfin, au couchant , le Sauveur assis sur un trône, avec la colombe au-dessus de sa tête, remet les clefs à saint Pierre et le livre à saint Paul. Une composition absolument pareille, à cela près que la colombe fait défaut, décore la face occidentale du ciborium de Saint-Ambroise de Milan.
Les moulures en stuc de la confession se composent des chapiteaux des colonnes et de divers sujets décoratifs disposés contre la paroi de l’hémicycle dans les trois arcatures du fond1. Les chapiteaux des supports isolés ressemblent beaucoup à ceux de
1 Ces moulures n’ont pas été reproduites sur le dessin de la coupe AB, parce qu’en raison de l’échelle de ce dessin elles y auraient introduit de la confusion.
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1 etage supérieur (voir pl. XX), et il en est de même pour le chapiteau du pilastre qui correspond à l’extrémité de chaque file de colonnes. Sur les montants de ces pilastres on retrouve une guirlande toute pareille à celle qui orne les panneaux du garde-corps placé à l’entrée de la confession.
Un bandeau horizontal, orné de feuilles découpées en forme de palmettes, règne à la hauteur du pied des chapiteaux, contre la paroi de l’arcature du milieu. Il se prolonge dans les deux arcatures voisines et contourne, en manière d’archivolte, les ébrasements des fenêtres comprises sous ces arcatures. Dans le compartiment du fond, entre le dessus de l’autel et le bandeau horizontal, se trouve représentée la Passion du Chiist et, au-dessus du bandeau, dans le demi-cercle limité par l’arc formeret qui réunit les deux pilastres, on voit une scène assez compliquée, figurant une résurrection. Au milieu, le corps du défunt est étendu sur un lit, tandis que deux anges emportent son âme, sous la forme d’une tête nimbée. A droite, le Sauveur, désigné par un nimbe crucifère, étend le bras pour commander au mort de se lever et de marcher. Il est accompagné de trois anges, et de l’autre côté du tableau, six personnages nimbés assistent au miracle. Les têtes des anges. sont aussi entourées de nimbes.
Le cintre de l’arcature, située à gauche de l’autel, est occupé par des images de monuments et par deux personnages, une femme et un homme, dont le dernier, à la tête nimbée, paraît offrir un sacrifice. Une inscription, tracée immédiatement sous l’arc cintré, se continue à la même place dans l’arcature placée à droite de l’autel où, du reste, il n’y a pas d’autre décoration que lé bandeau déjà mentionné. Les d'eux premiers vers de cette inscription se lisent dans l’arcature de gauche et le troisième est gravé dans l’arcature de droite.
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Composition du stuc. — Caractère et date des sculptures. — Toutes les sculptures de Saint-Pierre de Civate datent certainement de la même époque, car le stuc dont elles sont formées offre partout la même apparence et la même composition. C’est du plâtre presque pur, coloré en rose pâle, naturellement ou artificiellement, par de l’oxyde de
fer ou de la brique rouge pilée très-fin1. Ce sluc, qui est très-dur, a parfaitement résisté à l’action du temps ; ses arêtes n’ont rien perdu de leur vivacité.
Il serait difficile d’assigner une date aux moulures de Saint-Pierre de Civale, en se guidant d’après le caractère des ornements dessinés sur la planche XX. Il est à remarquer, en effet, que le chapiteau, la frise et les archivoltes qui décorent avec tant d’élégance le devant de l’ancienne abside et portent à un si haut degré l’empreinte du goût byzantin, ne ressemblent à aucun des motifs usités au nord de l’Italie depuis le huitième siècle jusqu’au douzième. La même observation doit s’appliquer aux deux animaux fantastiques, gravés sur les dalles de séparation des trois compartiments de cette abside. On les prendrait volontiers, à voir leur tournure, pour des productions de l’art oriental.
Les sculptures du garde-corps, placé à l’entrée de la confession, se rattachent davantage au système d’ornementation des monuments lombards, dont l’un des traits
1 M. l’ingénieur Durand-Claye, chargé du laboratoire de l’École des ponts et chaussées, a bien voulu déterminer la composition de deux échantillons de ce stuc pris, lé premier (n° 1), à l’une des figures qui décorent l’arcature du fond de la confession, et le second (n° 2), à l'un des chapiteaux de la confession. Je donne ci-dessous les résultats qu’il a obtenus en y joignant ceux de l’analyse d’un autre morceau de stuc détaché des moulures de l’abside souterraine de la basilique du Saint-Sauveur à Brescia. Je venais de publier la description de ce dernier monument, quand j’ai rapporté d’Italie, au mois d’octobre 1865, l’échantillon analysé par M. Durand-Claye. Il offre, à peu de chose près, la même apparence et la même composition que ceux des moulures de Saint-Pierre de Civate.
. Stuc de Sainl-Pierre
Stuc de la basilique du St-Sauveur
à Brescia.
Résidu insoluble dans les réactifs . .
Alumine et peroxyde de fer .
Chaux . .
Acide sulfurique .
Acide carbonique . .
Eeau, perte, produits non dosés. .
Les résultats consignés au tableau ci-dessus peuvent se mettre sous la forme suivante :
Stuc de
Saint-Pierre
Stuc de la basilique
de
Civate.
du St-Sauveur à Brescia.
Plâtre (sulfate de chaux à deux équivalents d’eau). . .
Carbonate de chaux .
Chaux libre .
Alumine et peroxyde de fer .
Eau, perle, produits non dosés .
Déjà, en 1862, M. l’ingénieur Mangon, directeur du laboratoire de l’École des ponts et chaussées, avait eu l’obligeance de faire, à ma demande, l’analyse d’un fragment de stuc pris à l’un des chapiteaux de la confession de Saint-Pierre de Civate. Voici la conclusion de ses recherches, qui ont donné le même résultat que les expériences de M. Durand-Claye : « Le produit analysé n’est donc autre chose qu’un mortier de plâtre fin coloré naturellement ou artificiellement par un peu d’oxyde de fer pur ou à l’état de brique rouge pilée très-fin. »
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les mieux caractérisés consiste dans la profusion des feuillages capricieusement enroulés ; mais cet ouvrage est aussi trop singulier pour servir à bien fixer une date.
Heureusement, les figures du ciborium et de la confession permettent de lever l’incertitude. Le choix et la mise en action de plusieurs sujets, les attitudes et le modelé des personnages, accusent franchement la fin du style lombard. Ainsi, les scènes de la Passion et de la Résurrection, représentées sur deux des faces du ciborium, sont traitées d’une manière simple et naturelle, contrairement aux anciennes traditions qui, surtout dans la décoration monumentale, avaient habitué les artistes à n’exprimer que par des symboles ces deux mystères delà religion chrétienne. Et, comme cette réserve paraît avoir duré fort longtemps en Lombardie, puisqu’on ne remarque pas d’exemple de son abandon dans les églises antérieures au douzième siècle, il en résulte que les moulures en stuc de Saint-Pierre de Civate ne remonteraient pas au delà de cette dernière époque. Celte opinion est confirmée d’ailleurs par l’examen des figures, où l’on ne retrouve presque plus ces formes convenues et traditionnelles dont l’influence de l’école byzantine avait conservé l’usage. Il y a autant de naturel dans les poses et dans les expressions des personnages que dans la composition des sujets.
De pareils indices ne sauraient induire en erreur, et malgré le cachet byzantin trèsoriginal d’une partie des moulures en stuc de Saint-Pierre de Civate, il faut se ranger à l’opinion que ces moulures datent du douzième siècle ou, tout au plus, de la fin du onzième. Le contraste, dans un ouvrage exécuté d’un seul jet, du caractère des ornements de l’ancienne abside avec celui des figures du ciborium et de la confession, ne peut s’être produit qu’à l’époque de transition dont nous venons d’indiquer les limites.