SUR LES ANCIENNES PEINTURES DE SAINT-PIERRE DE CIVATE
On voyait, il y a quelques années, sur les murs de l’église, des peintures fort anciennes et très-intéressantes, représentant des sujets symboliques. Elles viennent malheureusement d’être couvertes de badigeon, de sorte que je n’ai pu juger de leur caractère. Voici la description qu’en donne M. l’abbé Dozio.
« La voûte de ce péristyle intérieur (l’hémicycle oriental) forme quatre compartiments couverts de peintures très -grossières. Sur la voûte qui s’offre aux regards de suite à l’entrée, est figurée
la cité de Dieu avec tous les détails de sa description au chap. xxi de l 'Apocalypse. Aux quatre angles on lit ces mots : Prudentia, Temperantia, Fortitudo, Justifia. La cité de Dieu, bâtie en carré, est représentée avec ses douzes portes et les douze noms des fondations de ses murailles : jaspis, saphirus, chalcedonius , etc. Notre Seigneur occupe le milieu de la voûte, tenant ouvert, le livre de la vie, où est écrit : « Qui sitit veniat. » A ses pieds se trouve l’agneau d’où sort le fleuve du Paradis. On distingue encore, au travers d’une légère couche de lait de chaux, appliquée mal à propos sous prétexte d’embellissement, les traces de quelques vers qui se rapportent aux peintures.
« Dans le second compartiment du péristyle, on voit se détacher du fleuve du Paradis les quatre fleuves Phison , Gehon, Tigris, Euphrates, suivant le texte du chapitre îr de la Genèse : « Et fluvius egrediebatur de loco voluptatis ad irrigandum paradisum qui inde dividitur in quatuor capita. » « 11 serait téméraire d’assigner une date à ces peintures, parce qu’elles pourraient être contemporaines de la construction de l’édifice, aussi bien que postérieures de beaucoup à l’époque de cette construction. Les mêmes sujets sont représentés dans beaucoup d’anciennes églises. Sur la voûte placée à droite du second compartiment, sont les emblèmes des quatre Évangélistes, et sur la voûte de gauche, les quatre anges avec les trompettes. On lit au-dessous du premier : « Spiritus ecce tubis horrenda personat ore » ; au-dessous du second : « Ecclesiæ varios conflictus atque labores » ; au-dessous du troisième : « Potentis semper moderamina regis » ; et au-dessous du quatrième : « 1 Justes antiques sceleris, cunctique ministros. »
« Sur la vaste paroi, tournée vers l’autel, qui s’élève au-dessus du péristyle, est figurée avec les détails les plus minutieux la vision racontée au chapitre xn de Y Apocalypse. On y voit la femme revêtue du soleil avec la lune sous ses pieds ; l’enfant né de cette femme et l'infernal dragon qui rampe vers lui pour le dévorer; les étoiles que le dragon détache du ciel avec sa queue; saint Michel et ses anges occupés à combattre le monstre avec des lances. »
M. l’abbé Dozio explique de la manière suivante la signification symbolique du griffon et de la chimère dessinés sur la planche XX :
« Le griffon est le symbole des deux natures unies dans Jésus-Christ; la divine exprimée par l’aigle, et l'humaine par le lion. Par le monstre à trois têtes on a voulu indiquer le triple royaume du Christ sur le ciel, la terre et l'enfer. »
Les citations qui précèdent sont extraites d’un article inséré par M. l’abbé Dozio dans le Journal Catholique et reproduit en partie par M. l’abbé Giacinto Longoni, dans son ouvrage sur Saint- Pierre de Civate.
ROTONDE DE BRESCIA
ROTONDE DE BRESCIA
On attribuait autrefois- !a construction delà rotonde de Brescia à la reine Théodelinde ; mais la chronique du notaire Rodolphe1, découverte au siècle dernier, a montré la fausseté de cette conjecture, qui n’avait pas d’autre fondement que la croyance populaire. Maintenant, grâce aux travaux de MM. Odorici et Cordero di San Quintino , il n est plus permis de douter que la rotonde ne soit un ouvrage de l’époque de Charlemagne.
Documents historiques. — Le témoignage authentique le plus ancien de l’existence de la rotonde remonte à 1 année 858. C’est un passage d’un sermon prononcé par Rampert, évêque de Brescia : « Quintoidus Aprilis... idem corpus ( sancti Philastrii ) transtulimus in matrem ecclesiam hiemalem rwstram Brixiensem, pertes altare sanctæ Dei Genitricis Mar iæ... ubi modo pontificum sedes aderat. » Le même fait est rapporté par Rodolphe en ces termes : « In hujus coinitis (Vïlleradi) etiam tempore Bampertus episcopus de ecclesia Sancti Andreæ portant corpus sancti Philastrii intra Qivitatem in confessime majoris ecclesiæ sanctæ Dei Genitricis. » Ainsi, vers le commencement du neuvième siècle, les reliques de saint Philastre furent transportées dans la confession d une église dédiée à la mère de Dieu et désignée par le titre de « Major Ecclesia, » ou de « mater ecclesia hiemalis. » Ces appellations ne peuvent convenir qu à la rotonde, qui, alors, servait de cathédrale depuis peu de temps. « Ubi modo pontificum sedes aderat. »
Or, la chronique de Rodolphe nous apprend que, vers la fin du huitième siècle, le
1 Rodolphe le notaire, chroniqueur brescian du onzième siècle.
2 M. Odorici a publié en 1858, dans la seconde partie de ses Anlichità Christiane di Brescia, une étude de la rotonde, très-complète et très-approfondie, accompagnée de planches. Une lettre fort intéressante de M. le comte Cordero di San Quintino accompagne cette étude, à laquelle nous avons emprunté tous les documents historiques qui suivent, ainsi que plusieurs autres renseignements. —Voir Antichità Christiane di Brescia illustrate da Federico Odorici, parle II, p. 29-63.
ARCHITECTURE LOMBARDE comte de Brescia, Raimond, fonda dans cette ville une église importante. « Raimo, cornes Brissie, quuni audiret quam bone recordationis essent nomina ducum Marquardi et Frodoardi quorum mus inceperat edificave a fundamentis, et filins perfecerat grandem et celeberrimam civitatis basilicam, et cui mimera ad adjutorium rex Grimoaldus etiam contiderat, ipse cepit fundare similem basilicam... sed non complevit. » Cette église a dû se trouver achevée précisément à l’époque où les reliques de saint Philastre furent transportées dans la cathédrale nouvelle, dédiée à la mère de Dieu; d’où résulte avec beaucoup de vraisemblance l’identité de cette cathédrale, c’est-à-dire de la rotonde, avec l’église fondée par le comte Raimond.
La nécessité d’une nouvelle cathédrale paraît d’ailleurs ressortir de ce fait, cité par Rodolphe, que vers l’année 800, la basilique de Saint-Pierre, bâtie par l’évêque Anaslase, devint la proie des flammes. « Basilica Sancti Pétri, quam Anastasius episcopus ædiftcaverat pro mercède Arianæ hæreseos de qua triumphaverat, igné consumpta est. » Anastase occupait le siège épiscopal de Brescia à l’époque où Marquait! était duc de cette ville ; et l’église dédiée à saint Pierre, fondée sous son épiscopat, est sans doute la même que celle dont Rodolphe attribue autre part la construction aux ducs Marquait! et Frodoard, aidés des secours du roi Grimoald. En effet, l’église bâtie par ces ducs ne pouvait être que- la cathédrale, puisque Rodolphe lui donne le titre de « grandis et céleberrima civitatis basilica... » Or, l’on sait qu’au huitième siècle la cathédrale de Brescia était dédiée à saint Pierre1. L’incendie de cette église explique naturellement que, dans les premières années du neuvième siècle, la rotonde ait commencé à servir de cathédrale.
La basilique de Saint-Pierre ne fut pas entièrement détruite par le feu, attendu qu’elle subsista jusqu’en 1604, époque à laquelle on la démolit pour bâtir le nouveau dôme. C’était une basilique à trois nefs, couverte par des toitures en charpente. Ayant été réparée à la suite de l’incendie de 800, elle continua à servir de cathédrale en même temps que la rotonde. La ville de Brescia eut alors deux cathédrales, l’une dédiée à saint Pierre, pour l’été, « mater ecclesia æstiva; » et l’autre dédiée à la sainte Vierge, pour l’hiver, « mater ecclesia hiemalis s. » Cette dernière, fermée par d’épaisses murailles
1 Telle est l’opinion de M. le comte Cordero di San Quintino (voir Antichità chrisliane di Brescia, p. 34), maisM. Odorici pense que l’église de Saint-Piefte, brûlée vers 800, n’était pas la cathédrale, attendu que le chroniqueur Rodolphe ne la désigne point, comme d’habilude, sous le titre de majeure « ecclesia major S. Pétri » (voir p. 56). Cet argument ne paraît pas suffisamment valable, car la qualification donnée par Rodolphe à l’église bâtie par les ducs Marquard et Frodoard ne permettant pas de douter que cet édifice n'ait servi de cathédrale, il faudrait admettre la construction simultanée de deux églises dédiées à saint Pierre, élevées l'une par le duc et l'autre par l’évêque de Brescia.
2 L'existence simultanée de deux cathédrales dans la même ville n’est pas un fait particulier 'a Brescia. On sait qu'à Milan,
ROTONDE DE BRESCIA
et par des voûtes, offrait pour l’hiver un local beaucoup mieux défendu contre le froid et les intempéries que la basilique de Saint-Pierre.
Description de la Rotonde. — Les planches XXI et XXII donnent le plan, l’élévation et la coupe longitudinale de la Rotonde, avec trois coupes de détail destinées à montrer le système de construction des voûtes et la distribution des fenêtres et des niches dans le tambour de la voûte centrale.
La Rotonde de Brescia appartient au type des rotondes annulaires. Elle se compose d’une salle ronde de 19", 60 de diamètre, entourée par une galerie de circulation de 5", 50 de largeur. Huit robustes piliers, reliés par des arcs en plein cintre, soutiennent le tambour de la voûte hémisphérique qui recouvre la salle centrale. Le sommet de cette voûte est à 25", 68 au-dessus du pavé. Elle supporte directement la couverture en tuiles, et ses tympans sont évidés par une petite galerie annulaire voûtée.
Des fenêtres sont ouvertes dans le tambour, entre la naissance de la voûte et la toiture de la galerie de circulation. Celles, au nombre de cinq, qui donnent du jour à présent, sont modernes. Les anciennes étaient plus étroites et en même temps plus nombreuses, comme on peut en juger par la coupe A B (pl. XXII), où une teinte pâle marque les vides quelles formaient dans la moitié orientale du tambour.
La disposition des voûtes de la galerie de circulation mérite d’être remarquée. De chaque pilier partent deux arcs en berceau, qui vont rejoindre le mur d’enceinte, de manière à dessiner des rectangles, correspondants aux intervalles des piliers, et des trapèzes, correspondants à leurs pleins. Les trapèzes sont recouverts par des voûtes en berceau et les rectangles par des voûtes d’arête. Cette diversité, que ne justifie point l’épaisseur uniforme du mur d’enceinte, tient probablement au motif suivant : pour voûter en berceau les compartiments rectangulaires, il aurait fallu placer les naissances des voûtes au-dessus des arcs qui réunissent les piliers ; et dès lors, on eût été conduit à relever notablement la toiture de la galerie de circulation et, par suite, les fenêtres percées dans le tambour de la voûte centrale, ainsi que cette voûte elle-même. L’emploi de la voûte d’arête a permis d’éviter cet exhaussement superflu.
Les voûtes d’arête des deux compartiments situés dans l’axe longitudinal de la rotonde sont plus élevées que les autres, sans doute afin de mieux marquer, d’une part,
I entrée de l’église, et de l’autre, celle de la tribune. Cette dernière n’ existe plus avec
depuis Je neuvième siècle jusqu’à la construction du dôme, il y eut aussi deux cathédrales, l’une pour l’été et l’autre pour l'hiver.
sa forme primitive ; mais il est probable qu’elle s’étendait au-dessus de l’emplacement occupé par la crypte de saint Philastre, et qu’elle avait ainsi une largeur et une profondeur considérables. Quant au compartiment correspondant à la porte d’entrée il était autrefois surmonté d’une tour carrée qui subsista jusqu’au commencement du dix-huitième siècle. Elle s’écroula le 5 mai 1708; et la relation contemporaine d’Avevoldi nous apprend qu’elle faisait corps avec le monument, ce qui prouve qu’elle datait de l’époque de sa fondation1. Les renflements du mur d’enceinte, de part et d’autre de l’entrée, sont motivés probablement parles escaliers qui conduisaient dans la tour.
La galerie de circulation était éclairée par de nombreuses fenêtres. Il y en avait deux pour chaque compartiment, rectangle ou trapèze. Ces anciennes fenêtres ont été détruites ou bouchées , mais les nouvelles, figurées sur le plan, occupent à peu près les mêmes places, comme ou peut le reconnaître en examinant la portion du mur d’enceinte située à droite de la porte d’entrée. (Voir l’élévation sur la pl. XXL) Les traces de quatre des anciennes fenêtres y sont encore suffisamment marquées pour qu’il soit possible de déterminer leurs dimensions. Elles avaient environ 1 mètre d’ouverture sur 2“,50 de hauteur.
Nous verrons plus loin, en étudiant la crypte de saint Philastre, que le pavé actuel de la Rotonde doit être resté, à peu de chose près, au même niveau que l’ancien. Ce pavé est maintenant à plus de trois mètres au-dessous du sol de la place voisine, et l’on y descend par deux larges escaliers, disposés symétriquement de part et d’autre de la porte d’entrée. Une différence de niveau de quatre hauteurs de marche existe entre le pavé de la galerie de circulation et celui de la salle centrale.
Les murailles delà rotonde sont appareillées extérieurement en petits moellons irréguliers, taillés dans un calcaire esquilieux de couleur grisâtre2. (Voir le détail du couronnement sur la pl. XXI IL) Tout l’intérieur est recouvert d’une épaisse couche de crépis et de badigeon qu’il a fallu percer pour reconnaître le système de construction des murailles. Deux sondages pratiqués, 1 un sur la face antérieure du troisième pilier à droite, à partir de la porte d’entrée, et l’autre, sur la paroi du mur d’enceinte (voir la coupe longitudinale sur la pl. 22), ont montré que les parements intérieurs se trouvent appareillés comme ceux du dehors, à cela près que les piliers reposent à leur
' * . Mentre le nraraglie erano assiéras collegate, ed al di dentro ove la muraglia délia lorre s’ univa alla cupola, la
basihca era quadra e non tonda mentre poi nel risanirsi queslo spazio si è aggiustato in giro. » — Odorici, Antichità Christiane di Brescia, parte II, p. 62, note 1.
2 Ce calcaire a été employé à la construction de la plupart des monuments élevés il Brescia pendant le moyen âge. Il provient de carrières situées derrière le mamelon que couronne le château.
ROTONDE DE BRESCIA
base, et jusqu’à une hauteur d’environ deux mètres, sur de gros blocs de pierre de taille.
Aucune trace de sculpture ou d’ornementation ne paraît à l’intérieur. La seide partie du monument qui soit décorée consiste dans le parement extérieur du tambour de la voûte centrale. (Voir l’élévation générale sur la pi. XXI et le détail du couronnement sur la pl. XXIII.) De petits pilastres minces et peu saillants, compris entre le dessus des fenêtres et la corniche de couronnement, divisent la surface circulaire du tambour en vingt-sept compartiments, dont vingt-quatre sont occupés à la partie supérieure par des niches à trois archivoltes, tandis que les trois autres contiennent des ouvertures circulaires, percées peut-être de part en part dans le principe, mais à présent bouchées. La frise et la corniche de couronnement sont en briques. La première sc compose de deux rangées de zigzags; la seconde est formée par de petits arcs que surmontent plusieurs assises, alternativement lisses et à dents de scie. Cette décoration légère et élégante produit un fort bon effet.
Les petits pilastres et les niches disposées dans leurs intervalles appartiennent certainement à la construction primitive. Le couronnement en briques paraît aussi dater du même temps, si l’on en juge par la manière dont il fait corps avec l’édifice et par l’harmonie de caractère qu’il présente avec la décoration en pierre. On ne s’explique la division du tambour en vingt-sept compartiments que par l’existence de la tour accolée à la Rotonde au-dessus de la porte d’entrée. Après la chute de cette tour, en 1708, la muraille fut arrondie dans la portion arrachée, et l’on y reproduisit la décoration qui régnait dans le reste de son pourtour l. De là ce nombre bizarre de divisions qui n’existerait pas si le tambour eût été, dès le principe, entièrement isolé.
La Rotonde est encore couverte, en majeure partie, par de grandes tuiles plates à rebords, dont les couvre-joints sont à section semi-circulaire. La largeur de ces tuiles varie de 0'”,35 à 0m,45, et leur longueur de 0m,45 à 0m,50.
Caractère de l’architectere. — La forme circulaire de la Rotonde, ses épaisses murailles sans contre-forts et la disposition très-simple de ses piliers la rattachent complètement à l’architecture romaine. Elle s’y rattache aussi par les procédés de construction, par l’agencement de la voûte centrale et par le mode de génération des voûtes d’arête dont le sommet n’est point surhaussé. C’est donc un édifice purement romain quant à la disposition et au système de construction.
1 Voir dans une note précédente la relation d’Avevoldi.
L’influence byzantine ne se manifeste que dans la décoration, dont le caractère général et même plusieurs détails, tels que les petits pilastres grêles, les baies à plusieurs archivoltes, les briques disposées en zigzags ou en dents de scie, rappellent tout à fait le système de décoration extérieure, usité vers la même époque dans les monuments byzantins1 2.
Nous avons vu que la Rotonde fut fondée sous le règne de Charlemagne, par Fun des comtes qui gouvernèrent Brescia pour ce prince. 11 est probable que l’exemple de la rotonde d’Aix-la-Chapelle n’a pas été étranger à la disposition circulaire de son plan*. Seulement, tandis que la rotonde franque reproduisait des dispositions byzantines servilement imitées et offrait, par les formes purement romaines de sa décoration, la preuve d’une absence complète d’originalité, la rotonde lombarde témoignait, au contraire, de tendances artistiques neuves et fécondes. Le caractère byzantin de sa décoration montre que l’influence grecque avait modifié profondément le goût artistique des populations du nord de l’Italie; car, si au moyen âge l’on pouvait à la rigueur copier la disposition d’un édifice, il était impossible, à moins d’un long apprentissage, de mettre en œuvre le système décoratif d’un style étranger. Le progrès que révèle la rotonde de Brescia est même marqué d’autant plus nettement que la décoration dans le goût byzantin s’y trouve appliquée sur un édifice d’ailleurs complètement romain.
Cette liberté de procédés, celte indépendance dans l’interprétation d’un type connu de longue date, tel que la rotonde annulaire, prouvent bien qu’à la fin du huitième siècle, l’architecture était plus avancée au nord de l’Italie qu’au delà des Alpes. L’art romain et l’art byzantin ont déjà commencé à s’y mêler ; et il ne leur reste plus, pour produire le style romano-byzanlin, qu’à se fondre l’un dans l’autre d’une manière plus intime. C’est ce qui cul lieu pendant le cours du neuvième siècle, comme nous le verrons par l’étude de Saint-Ambroise de Milan.
Crypte de Saint-Philastre. (Voir les pl. XXII et XIII.) — La crypte de Saint-Philastre, située en dehors de la Rotonde et dans son axe longitudinal, est si profondément enterrée sous le sol, si obscure et si humide, que l’on a peine à concevoir qu’elle ail servi de lieu de réunion pour la célébration du culte. On descend dans ce souterrain
1 Voir, dans l’ouvriige de M. Texier sur l'architecture byzantine, les dessins de l’église des Saints-Apôtres à Thessalonique.
2 II est possible que, dès le principe, une tour ait été bâtie au-devant de la rotonde d'Aix-la-Chapelle, au-dessus d un porche disposé en saillie par rapport à l’édifice. Lire à ce sujet les p. 55, 56 et 57 de l’ouvrage publié par le professeur Christian Quik. — Historische Beschreibung der Münslerkirche in Aachen. Aix-la-Chapelle, 1825.
ROTONDE DE BRESCIA
par un long escalier voûté dont l’issue, fermée par une trappe, s’ouvre contre un pilier de la Rotonde.
Sur la première moitié de sa longueur, la crypte est divisée en cinq nefs; mais, dans la seconde moitié, les trois nefs du milieu se continuent seules jusqu’aux petites absides du chevet. Les seize colonnettes qui séparent ces nefs portent, avec le mur d’enceinte, les retombées des arcs en plein cintre et des voûtes d’arête dont se compose le plafond.
Au milieu de la muraille opposée aux absides, et à deux mètres environ au-dessus du pavé, se trouve une ouverture cintrée, au fond de laquelle des fouilles pratiquées par M. Odorici ont fait découvrir cinq sépulcres rangés parallèlement. Les extrémités de ces sépulcres ayant été taillées pour faire place aux fondements de la Rotonde, il en résulte qu’ils sont antérieurs à la construction de cet édifice. Ils sont également antérieurs à la crypte, attendu que les maçonneries de celle-ci contiennent des morceaux de terre cuite pareils à ceux qui supportent les dalles des tombeaux*.
Ces sépultures appartenaient sans doute à quelque ancien cimetière chrétien, semblable aux catacombes romaines. Leur situation au niveau des voûtes de la crypte donne lieu à deux remarques intéressantes. Elle prouve d’abord que le pavé de la Rotonde n’a pas sensiblement varié de hauteur ; en second lieu, que la crypte de Saint- Philastre a toujours été entièrement souterraine. L’exactitude de cette dernière observation est confirmée par l’absence de toute trace de fenêtres, soit dans les absides, soit dans les murs latéraux. Les petites niches, irrégulièrement disposées, qui évident les parois de ces derniers, ont toujours été bouchées comme elles le sont à présent8.
Les deux empâtements de maçonnerie, marqués sur le plan par une teinte pâle, ont dû être ajoutés au quinzième siècle pour servir de fondation aux piliers de la tribune, qui fut alors reconstruite avec de grands changements.
Il nous reste, pour achever la description de Saint-Philastre, à parler des colonnettes et de leurs chapiteaux. Les bases, maintenant enfouies sous des décombres, et les fûts, en marbres unis ou veinés, paraissent des débris de constructions plus anciennes. Les six chapiteaux, dessinés sur la planche XXIII, ont été choisis de manière à donner une idée suffisamment complète des sculptures de la crypte. Ceux marqués 1, II et III, sont des ouvrages de la décadence romaine. Le premier offre encore une forme assez correcte; mais le second et surtout le troisième, témoignent d’un goût fort abâtardi.
1 Odorici, Antichitè chrisliane di Brescia. Part. II, p. 36.
2 Odorici, Ibid.
On voit au musée de Brescia plusieurs chapiteaux entièrement semblables au n° 11. Le n° IV manifeste, par les décbiquetures très-aiguës de ses feuilles, une certaine influence byzantine. Quant au n° V, il est franchement barbare, et ne rappelle plus la forme corinthienne que par le parti d’ensemble de sa misérable décoration.
Le chapiteau désigné sous le n° VI surmonte le pilastre situé à l’angle du mur latéral et de la petite abside de droite. Dans l’angle vis-à-vis se trouve un chapiteau pareil. Les croix qui les décorent montrent qu’ils ont été sculptés par des artistes chrétiens. Malgré la maigreur des détails, ils ne manquent pas d’élégance ni surtout d’originalité. Tous les autres chapiteaux de la crypte ressemblent, à peu de chose près, à l’un ou à l’autre de ceux que nous venons de décrire, saul pourtant quatre d’entre eux dont il nous a paru inutile de donner les dessins. L’un de ces derniers est antique et de la bonne époque. Deux autres, à base carrée, situés de part et d’autre de l’abside du milieu, paraissent dater de la renaissance; et le quatrième consiste simplement en une base retournée.
En somme, les chapiteaux de la crypte de Saint-Philastre offrent une progression bien marquée de types graduellement dégénérés, depuis le chapiteau corinthien romain jusqu’à la plus grossière imitation de ce chapiteau. Tout ce qu’on peut conclure de leur observation, c’est que la crypte de Saint-Philastre est tout au plus contemporaine de l’époque où furent sculptés les plus barbares d’entre eux, évidemment les derniers en date. M. Odorici pense que ces chapiteaux, et par suite la crypte, sont du septième siècle1; mais, outre qu’il paraît difficile de préciser l’époque de sculptures aussi informes, il pourrait se faire, qu’étant elles-mêmes des débris de quelque autre édifice, il n’y eût aucune lumière à en tirer sur la fondation postérieure de la crypte.
Le témoignage le plus ancien que l’on ait de l’existence de la crypte de Saint-Philastre se rapporte à l’année 858. C’est le passage déjà cité de Rodolphe le notaire, relatif à la translation du corps de saint Philastre : « in confession e majoris ecclesiæ sanctæ Dei Genitricis. » D’après cela, il semble naturel de regarder simplement la crypte comme une confession bâtie pour la Rotonde et en même temps que cet édifice; d’autant plus qu’elle est disposée sous l’emplacement que devait occuper la tribune. Cette crypte ressemble d’ailleurs à celles que l’on construisit depuis sous la plupart des églises lombardes.
1 Odorici, Anticli. christ, di Brescia. l'art. II, p. 50.
L’église de Sainte-Sophie de Padoue (voir pl. XXV) se compose de deux constructions parfaitement distinctes, formées : la première, par un grand hémicycle qui enveloppe tout le chevet de l’édifice, et la seconde par l’abside intérieure, les nefs et le mur de façade. Ces deux parties du monument sont marquées sur le plan d’ensemble par des teintes d’une intensité différente. Nous les décrirons successivement, en commençant par la première, qui est la plus ancienne et la plus intéressante.
Description de l’hémicycle du chevet. — L’hémicycle du chevet, qu’on peut aussi appeler abside extérieure, consiste en une épaisse muraille semi-circulaire de 22 mètres de diamètre, évidée à l’intérieur par une grande niche centrale et par seize petites niches disposées à peu près symétriquement de part et d’autre de celle du milieu. Cette dernière, flanquée encore sur le devant de deux autres petites niches, donne lieu, tant intérieurement qu’extérieurement, à une saillie très-prononcée de la muraille.
En élévation, le mur circulaire présente au dehors trois étages superposés, presque égaux en hauteur, qui sont occupés : le premier, par des arcatures très-peu saillantes avec pilastres et colonnettes engagées; le second, par de grandes niches à section rectangulaire ou des fenêtres; et le troisième, par une galerie de circulation remarquablement haute et spacieuse. Cette ordonnance est interrompue par l’avant-corps saillant qui correspond à la grande niche intérieure. Dans celte partie, l’étage du rez-de-chaussée consiste en un mur plein, et les deux étages supérieurs, réunis en un seul, sont occupés par une haute et large niche comprise entre deux robustes piliers.
La naissance de la voûte, à présent mutilée, qui recouvre l’hémicycle, se trouve vers le milieu de la hauteur du mur d’enceinte, en sorte qu’il ne reste à l’intérieur que la hauteur d’un étage et demi entre la voûte et le pavé (voir la coupe PQ). Cet intervalle est rempli par les fenêtres et par les petites niches déjà mentionnées. Le bandeau de
couronnement de l’étage inférieur, où sont pratiquées ces niches, est situé un peu plus bas que celui de l’étage extérieur correspondant, d’où résulte pour l’appui des fenêtres une pente favorable à l’introduction de la lumière. La forme des fenêtres est extrêmement simple : elles ne sont ébrasées qu’à l’intérieur.
La construction est exécutée en briques, sauf le pied de l’avant-corps extérieur, bâti en gros blocs de granit, et quelques détails de la décoration, chapiteaux de colonnctles, bandeaux de couronnement, impostes de la galerie de circulation, qui sont en pierre. Les briques, séparées par des lits de mortier d’une épaisseur moyenne, sont assez épaisses relativement à leur longueur et à leur largeur. Celles qui tapissent les voûtes en cul-de-four des niches intérieures sont entrelacées à bâtons rompus, comme les pièces d’un parquet; grâce à des colorations différentes, elles dessinent des bandes alternativement claires et foncées.
Il n’y a de sculptures qu’aux chapiteaux des colonnettes engagées et aux deux bandeaux du rez-de-chaussée. Les chapiteaux des colonnettes sont d’un travail très-simple et très-fruste; ceux de l’extérieur consistent en un morceau de pierre coupé ou arrondi dans les angles, de manière à se raccorder avec le lût; ceux de l’intérieur marquent un peu plus de recherche : on y voit des feuillages ou des motifs symboliques, tels que la croix, l’agneau, les colombes qui boivent dans un vase. Les deux exemples donnés sur lapl. XXIV permettent déjuger de la grossièreté de ces sculptures. Les bandeaux de couronnement des étages du rez-de-chaussée se font, au contraire, remarquer par leur finesse et leur élégance : celui de l’intérieur est exactement semblable au couronnement du grand chapiteau cubique dessiné sur la pl. XXIV; celui de l’extérieur, reproduit sur la même planche, est un peu plus simple.
Les arcs de la galerie de circulation, appuyés sur des piles massives à section rectangulaire, présentent plusieurs redans formés par des briques simples ou moulurées. Pour achever ce qui a trait à la décoration, il reste à signaler les montants des fenêtres du deuxième étage, qui se composent de pierres alternant avec des briques, et sont accompagnés d’une bordure en briques, figurant une sorte d’échelle.
Description de l’abside intérieure, des nefs et du mur de façade. — La voûte en cul-de-four de l’abside intérieure, appuyée sur quatre colonnes et sur deux piliers, est conlre-boutée par des contre-forts placés en arrière des colonnes. L'axe de celle abside ne coïncide point avec celui de l’abside extérieure; mais, grâce à l’espacement inégal des colonnes, la grande niche du fond correspond exactement à l’intervalle des deux
colonnes du milieu. Cette recherche témoigne que, dans le principe, les entre-eolonnements de l’abside intérieure se trouvaient ouverts de manière à laisser voir la construction située en arrière : ce n’est que plus tard qu’on a masqué celle-ci, en bâtissant les cloisons marquées par une teinte pâle.
La disposition des piliers qui séparent la nef principale des bas-côlés est extrêmement irrégulière. Il y en a huit de chaque côté, presque tous différents de formes et de dimensions, et de plus, inégalement espacés et fort mal alignés. On ne paraît avoir pris d’autre soin, en les construisant, que de faire pareils ceux qui se correspondent de chaque côté de l’axe. De deux en deux, ces piliers présentent un éperon saillant, destiné à maintenir la poussée de l’arc doubleau de la grande nef : ils sont réunis, sur la même file, par de larges arcs en berceau.
Tout le vaisseau de l’édifice est recouvert par des voûtes d’arête à nervures saillantes. Les voûtes de la nef principale forment quatre travées, qui embrassent chacune deux intervalles- de piliers, à l’exception de la dernière, qui en embrasse trois : celles des nefs latérales correspondent chacune à un intervalle de pilier. Il est très-probable que ces voûtes furent ajoutées après coup, si Ton en juge par la position des ouvertures supérieures du mur de façade et par l’absence de contre-forts le long des bas-côtés.
Le mur de façade, disposé avec assez de recherche, rappelle par ses niches, par ses pilastres et ses colonnettes engagées, le parti de construction et de décoration de l’abside extérieure. La discontinuité des toitures de la nef principale et des nefs latérales y est exprimée par un ressaut des rampants du pignon central au-dessus des appentis des bas-côtés. Il est à remarquer que le pignon du milieu forme fronton, grâce à un bandeau horizontal qui réunit les pieds de ses rampants. Au-dessous de ce bandeau sont placées de petites arcatures à double archivolte, appuyées de quatre en quatre sur deux pilastres extrêmes et sur deux colonnes engagées intermédiaires, et dans les intervalles, sur des consoles. Les pilastres et les colonnes, dont il vient d’être parlé, s’arrêtent à un bandeau horizontal qui règne sur la longueur du corps de bâtiment central, à quelque distance au-dessus du cintre de la porte d’entrée. Ces membres d’architecture divisent en trois compartiments le deuxième étage de la portion du mur de façade correspondant à la nef principale. Une fenêtre cintrée et une ouverture circulaire sont percées dans chacun de ces compartiments L’étage inférieur du corps de bâtiment central est occupé par la porte d’entrée et par quatre petites
1 La fenêtre cintrée du compartiment du milieu a été remplacée par une large ouverture demi-circulaire de construction moderne.
niches disposées, deux par deux, de chaque côté de cette porte. Quant aux deux ailes, correspondant aux bas-côtés, elles n’offrent point de division d’étage sur leur hauteur : les pilastres qui les décorent sont réunis par des archivoltes qui montent jusqu’aux rampants du toit, formant ainsi des arcalures très-allongées. Une ouverture circulaire est percée, sur chaque aile, dans l’arcature du milieu.
La décoration de l’abside intérieure et du bâtiment des nefs consiste dans quelques chapiteaux et dans les bandeaux de couronnement de quelques-uns des piliers. Les plus remarquables d’entre les chapiteaux sont ceux des quatre colonnes de l’abside intérieure dont la pl. XXV donne le dessin. Leur dé, presque cubique, est couronné avec beaucoup d’élégance par un petit tailloir à denlicules et une guirlande à palmettes; de gracieux feuillages à branches régulières, sculptés avec des reliefs méplats et très-peu saillants, tapissent leurs parois.
Quatre chapiteaux, pareils à ceux que nous venons de décrire, à cela près qu’ils sont un peu plus petits et que leur couronnement est plus simple, surmontent les colonnes engagées dans les parois transversales des quatre piliers les plus voisins de la porte. Les chapiteaux des huit colonnettes octogonales disposées contre les parements des mêmes piliers, du côté de la nef principale, n’offrent pas de sculptures : leurs faces lisses et nues aboutissent à un plateau carré, où s’appuie l’arcature qui les réunit deux à deux. Enfin, les deux colonnes qui font suite aux piliers dont il vient d’être question sont surmontées : l’une, celle de gauche, par un chapiteau de forme corinthienne, sculpté dans le goût byzantin, et l’autre, celle de droite, par un chapiteau à feuillages de la lin du style lombard. Les sommiers, interposés entre ces chapiteaux et les retombées des arcs qu’ils soutiennent, paraissent dater aussi de la période finale du style lombard.
Les bandeaux sculptés qui couronnent quelques-uns des piliers n’existent qu’à l’état de fragments isolés et incomplets. Us sont distribués comme pourraient l’être les débris d’une construction plus ancienne, sans autre soin qu’un arrangement à peu près symétrique des moulures pareilles sur les piliers qui se font vis-à-vis. Tous ces morceaux épars présentent le même caractère que les chapiteaux de l’abside intérieure, caractère qui est commun à toutes les sculptures des nefs, excepté, comme nous l’avons vu, celles des sommiers et de l’un des chapiteaux des colonnes isolées de la deuxième travée.
11 n’y a sur la façade, en fait d’ornements sculptés, que quelques chapiteaux extrêmement simples.
Documents historiques. — Dates des deux constructions. — Suivant le témoignage cl une charte du 11 février 1123, l’église de Sainte-Sophie aurait été rebâtie au commencement du douzième siècle. L’auteur de cette charte, Sinibald, consacré évêque de Padoue en 1106, déplore l’état de pauvreté extrême dans lecpiel il a vu l’église de Samte-Sophie depuis qu’il occupe le siège épiscopal. Pour aider à sa reconstruction, alors en cours d’ouvrage, il abandonne aux membres du clergé de Sainte-Sophie la dîme du quartier de leur église, à condition que les travaux soient achevés dans un délai de quatre ans, et que le clergé de Sainte-Sophie embrasse la vie commune des chanoines réguliers1 2.
11 résulte clairement de la charte de l’évêque Sinibald que l’église de Sainte-Sophie a ete rebâtie de 1100 a 1130. On doit en conclure que le grand hémicycle du fond est un reste de la construction plus ancienne, tandis que l’abside intérieure, les nefs et le mur de façade forment l’édifice élevé au commencement du douzième siècle’. L irrégularité des piliers, la pauvreté de leur décoration, composée presque exclusivement de débris du monument antérieur (comme le prouve la similitude du bandeau de couronnement des niches intérieures du grand hémicycle avec le couronnement des chapiteaux de l’abside intérieure), s’accordent bien avec le fait d’une grande pénurie de ressources signalé par la charte de 1123.
Ainsi, la date de la construction qui forme l’église actuelle est bien déterminée, et il ne reste plus à fixer que celle de l’hémicycle du chevet. On doit se demander d abord quelle était la forme de l’édifice dont cet hémicycle faisait partie. Était-ce une rotonde ou bien une basilique? car il n’y a pas, suivant toute probabilité, d’autre solution possible. Or, si l’on considère les églises bâties avant le douzième siècle, tant en Orient qu’en Occident, on reconnaîtra qu’aucune de celles qui ont été construites suivant le type basilical ne possède une abside aussi vaste et aussi recherchée de formes que 1 hémicycle en question. Une basilique pourvue d’une pareille abside eût été le monument le plus considérable de son espèce, et il serait bien extraordinaire que la mémoire n’en eût pas été transmise jusqu’à nous par quelque document historique. Remarquons aussi que Sainte-Sophie n’a été, à aucune époque, la principale
1 Voir la quatrième dissertation de monseigneur Francesco Dondi dall’Orologio sur l’histoire ecclésiastique de Padoue. — Padoue, 1807.
2 M. Ricci ( Storia dell' Archiletlura in ltalia, vol. I, p. 172) exprime l’opinion que le mur de façade est contemporain de 1 hémicycle du chevet. Cela n’est point admissible, attendu que ce mur est évidemment destiné à terminer une basilique à trois nefs, comme celle d’à présent. Ses divisions concordent parfaitement avec celles des nefs actuelles et n’offrent aucun rapport avec la disposition de l’hémicycle du chevet.
église de Padoue1, ce qui n’eûl pas manqué d’avoir lieu au cas où, ayant reçu la forme d’une basilique, elle eût offert les proportions colossales que les dimensions de son abside conduiraient à lui assigner. Il est d’ailleurs une particularité de la construction qui rend cette supposition tout à fait invraisemblable. C’est la grande niche du fond, flanquée de deux petites niches, et si nettement mise en évidence par des saillies trèsprononcées de la muraille. Celte niche est disposée comme les absides de plusieurs églises byzantines, parmi lesquelles on peut citer : les absides principales des églises du Dieu tout-puissant à Constantinople, de Kapnikarea à Athènes, et du monastère de Daphni près de la même ville, et les absides latérales de Saint-Clément d’Ancyre et de l’église de Cassaba en Lycieb II y a donc tout lieu de croire qu’elle a été bâtie pour servir d’abside, d’où résulte que l’église dont elle faisait partie n’a pu être qu’une rotonde.
De quelle époque date cette rotonde? En l'absence de documents, il faut tâcher de le déterminer par le caractère de l’architecture et avec le secours de l’histoire. Plusieurs des particularités que nous avons signalées dans la description de l’édifice constituent des indices capables de nous mettre sur la voie. Ainsi, les niches et les arcatures de l’étage inférieur, les archivoltes moulurées de la galerie de circulation, les- briques de colorations différentes, entrelacées à bâtons rompus sur les parois des petites voûtes en cul-de-four, sont des éléments décoratifs qu’on ne trouve guère employés, avant la fin du septième siècle, dans les édifices construits sous l’influence des traditions byzantines. Observons, d’ailleurs, qu’au dixième et au onzième siècles ils sont mis en œuvre avec beaucoup plus île perfection et de recherche, comme le témoignent les églises de Torcello et de Murano, et notamment l’abside de Saint-Donat de Murano. Il est donc à supposer que l’ancienne abside de Sainte-Sophie de Padoue fut bâtie entre le commencement du huitième siècle et la fin du neuvième. Les débris de sculptures, chapiteaux et bandeaux de couronnement, utilisés dans la construction du douzième siècle, se rapportent bien à la période dont nous venons de fixer les limites. Ces débris proviennent apparemment du narthex de l’ancienne rotonde.
Pour préciser davantage la date de celle-ci, il faut considérer le caractère d’ensemble de l’architecture. Les trois étages superposés de l’ordonnance, extérieure paraissent se ressentir d’une manière assez marquée de l’influence des traditions romaines. Il y a,
1 Cela est fort bien établi. par MEr Dondi dall’Orologio. Voir Dissertazione quarta sopra l'istoria ecclesiastica diPadova. — Padoue, 1807.
s Voir, pour les plans de ces diverses églises, déjà citées dans la première partie de l’ouvrage (chap. n) : Coucliaud, Choix d'églises byzantines en Grèce ; et Salzenberg, Alt. christ. Baudenk. von Constantinopel.
dans celte ordonnance, comme un souvenir du système de construction de l’enceinte des amphithéâtres et des théâtres antiques. En même temps, l’impéritie des architectes se manifeste hautement : par une absence complète de concordance entre les motifs des divers étages ; par la maigreur relative de la décoration de l’étage inférieur et le défaut de soubassement, qui fait que cet étage paraît comme enfoncé en terre sous la charge qui l’oppresse; par le manque d’intervalle entre les archivoltes des arcatures ou des baies et les couronnements des étages; enfin, par plusieurs autres traits de détail moins importants. Cette association d’un parti grandiose avec des formes secondaires mesquines ou maladroitement agencées, constitue le caractère le plus saillant de l’architecture de l’ancienne rotonde de Padoue : on dirait avoir sous les yeux la conception d’un artiste de la Rome impériale, réalisée par de rudes artisans du moyen âge.
Si, d’après ce contraste, l’on cherche à quelle époque de l’intervalle compris entre le commencement du huitième siècle et la fin du neuvième, il convient le mieux de fixer la date du monument, il semble que ce doive être vers le milieu de cet intervalle, c’est-à-dire aux environs de l’an 800. L’état de prospérité où se trouvaient alors les provinces du nord de Fltalie, le mouvement d’impulsion donné par Charlemagne à la culture des arts, et surtout le fait des deux grandes rotondes d’Aix-la-Chapelle et de Brescia, bâties précisément à cette époque, peuvent, sinon autoriser complètement une pareille supposition, du moins la faire accepter pour vraisemblable. C’est tout ce qu’il est permis de conclure des éléments d’appréciation dont nous disposons.
eu
MADONNA DEL CASTELLO
La petite église délia Madonna del Castello est située à quelque distance du bourg d’Almenno, sur la crête du ravin où coule le torrent du Brembo, affluent de l’Adda. Elle est assise du côté du torrent, sur un rocher à pic, dont la forme a sans doute motivé les principales irrégularités' de son plan. Par devant s’élève une église beaucoup plus grande et bâtie avec assez de luxe. C’est une construction du quinzième siècle, qu’on aura entreprise lorsque l’ancien sanctuaire parut trop pauvre et trop restreint. Heureusement l’érection de cette nouvelle église n’a pas été la cause, comme il arriva si souvent, de la ruine de l’ancienne.
Description de l’église. — La pl. XXV donne le plan et les coupes de l’église, ainsi que le détail de l’ambon. On voit que l’édifice se compose d’un vaisseau, divisé en trois nefs, et d’une tribune, plus étroite que ce vaisseau, partagée aussi en trois compartiments. Sous la tribune est établie la confession, entièrement à découvert comme à Saint-Pierre de Civate, grâce à la pente du rocher. On y descend par deux escaliers qui partent à peu près du milieu des nefs latérales : celui de gauche passe sous l’ambon ; l’entrée de celui de droite est entourée d’un parapet. Le pavé de la tribune et de l’extrémité postérieure des nefs se relève de la hauteur de deux marches au-dessus du sol de la partie antérieure de l’édifice.
Toute la construction est recouverte par des voûtes en berceau, à l’exception du conpartiment central de la tribune, où il existe une voûte d’arête. Les naissances des berceaux sont nécessairement établies au-dessus des sommets des arcs cintrés qui, dans la nef, réunissent les piliers dans le sens de la longueur. Il en résulte que les nets latérales sont très-élevées relativement à leur largeur, et que la nef principale ne reçoit point de jours directs sur les côtés. Depuis que les baies du fond de la tribune ont été bouchées, elle n’est éclairée que par les fenêtres pratiquées dans les murs latéraux de
MADONNA DEL CASTELLO
l’enceinte : sans doute il y avait aussi des ouvertures dans la façade, avant qu’elle nefût masquée par l’église moderne bâtie par devant Les voûtes en berceau des bas-côtés sont très-aplaties, afin peut-être que la toiture à deux pentes qui, dans le principe, recouvrait probablement tout l’édifice, fût assez fortement inclinée, suivant la pratique des architectes du haut moyen âge.
La disposition de la tribune est fort originale : il est rare de rencontrer, au nord de l’Italie, une église qui se termine, comme celle de la Madonna del Castello, par trois compartiments allongés, aboutissant à un mur droit. Les petites niches, pratiquées dans l’épaisseur de cette muraille de fond, aux extrémités des compartiments latéraux, rappellent les absides latérales des églises à trois nefs. La forme rectangulaire du chevet, ainsi que son obliquité par rapport au bâtiment des nefs, tiennent sans doute à la configuration du rocher sur lequel est bâtie cette partie de l’édifice.
Une autre particularité intéressante à observer, consiste dans le mode de séparation du compartiment central et des compartiments latéraux de la tribune. Le cintre de chacun des arcs qui réunissent les piliers extrêmes au mur de fond, est occupé par une cloison en maçonnerie que soutiennent, au moyen d’une architrave, deux colonnes engagées et une colonne isolée intermédiaire. (Voir la coupe AB, pi. XXV.) Les colonnes, tant isolées qu’engagées, ainsi que les plates-bandes des architraves, sont modernes; mais les cloisons qui remplissent les cintres paraissent anciennes, en sorte que la disposition actuelle n’est apparemment qu’une restauration exacte de celle d’autrefois, nécessitée par le mauvais état des pièces de soutien primitives. Cette supposition est confirmée par le fait, qu’en raison de la hauteur où se trouvent les naissances des voûtes en berceau des compartiments latéraux, les cloisons des arcs cintrés ont dû exister de tout temps : elles ne sauraient même avoir été évidées par des arcs, au lieu d’architraves, attendu que ces arcs eussent pénétré dans le pied des berceaux.
Les piliers situés à l’entrée de la tribune présentent des formes extrêmement irrégulières. On pourrait supposer, à voir le raccordement des deux parties de l’édifice, la tribune et les nefs, qu’elles ont été bâties séparément ; mais, comme il n’est pas douteux, d’après leur structure, qu’elles soient contemporaines, il faut attribuer le vice de leur ajustement, ou à la maladresse des ouvriers, ou plutôt, comme nous l’avons déjà dit, à une convenance locale’ brutalement satisfaite. Les piliers en question
1 Le mur de façade actuel, avec sa porte moderne placée de travers, était autrefois évidé, car on y remarque les traces d’un arc doubleau, correspondant à peu près à celui de l’entrée du compartiment central de la tribune. 11 est probable qu’en avant de cet arc doubleau il existait un narthex qu’on aura détruit lors de la construction de la nouvelle église.
offrent cette particularité, que des saillies, spéciales correspondent aux retombées des différents arcs qu’ils supportent, et que les bandeaux, placés à la naissance de ces arcs, régnent isolément à diverses hauteurs, chacun d’eux ne couronnant que la saillie du pilier où repose l’arc dont il indique l’origine. Le même système de dispositions se retrouve aux piliers des églises de style lombard ; mais il n’est exprimé nulle part, à beaucoup près, d’une façon aussi rude et aussi gauche qu’à la Madonna del Castello.
Quant aux piliers des nefs, leur forme allongée ne convient guère à la fonction de porter des voûtes, à ce point, que si l’on jugeait du mode de couverture par l’agencement du plan, on supposerait que le vaisseau de l’église est abrité par une toiture en charpente : heureusement, la faible portée des voûtes a permis à leurs supports de résister efficacement aux poussées.
L’édifice est construit avec des pierres de petites dimensions, grossièrement taillées et ajustées : une couche de crépis et de badigeon couvre à présent ses parois. A part les colonnes et les architraves de la tribune, renouvelées à une époque assez récente et, par suite, dépourvues d’intérêt, il n’y a pas d’autres ornements que les bandeaux des piliers. Ce sont des morceaux de pierre d’inégale hauteur, façonnés d’une manière aussi fruste que le reste de la maçonnerie.
Confession. — Quatre colonnettes, rangées sur une seule file, divisent la confession en deux travées transversales et cinq travées longitudinales. Des pilastres, fortement en saillie sur les murs d’enceinte, portent, avec ces colonnettes, les retombées des arcs en plein cintre et des voûtes d’arête qui forment le plafond. Trois des colonnettes ont des fûts en marbre : le fût de la quatrième est un morceau de pierre grossièrement arrondi. Les bases sont enterrées, et les chapiteaux, défigurés par une restauration moderne, ne peuvent rien apprendre sur le caractère de la décoration primitive.
Les voûtes des escaliers qui conduisent à la confession, au lieu d’être formées par un berceau rampant continu, se composent de plusieurs tronçons de berceaux rampants, disposés en gradins. (Voir la coupe EF.) C’est encore un témoignage de l’impéritie des constructeurs. Les trois fenêtres à plein cintre, qui jadis éclairaient la crypte, sont maintenant bouchées et remplacées par deux ouvertures circulaires, pratiquées dans leurs intervalles.
Ambon. — L’ambon de la Madonna del Castello est un des spécimens les mieux conservés et les plus intéressants qui nous restent de ce genre de monuments. Sa situation
MADONNA DEL CASTELLO
flans un bas-côlé, contre le mur d’enceinte, serait extraordinaire dans une église de plus grandes dimensions que la Madonna del Castello ; mais, en raison de l’exiguïté de celle-ci, le choix de l’emplacement est très-convenable, attendu que l’ambon se trouve suffisamment en vue, tout en occupant la place où il peut le moins gêner. Deux tablettes en marbre, appuyées sur le parapet, servent de pupitres pour la lecture de l’Épître et de l’Évangile. Les symboles des Évangélistes ornent le devant de l’ambon. Ils sont disposés dans l’ordre habituel : au milieu l’aigle avec l’ange (ce dernier pardessous) et des deux côtés, le bœuf et le lion. D’après le caractère des sculptures, l’ambon serait un ouvrage du onzième ou du douzième siècle.
Documents historiques. — Caractère de l’architecture. — Date de la construction. — Le chanoine Mario Lupo, dans son Codex des diplômes de la ville et do l’église de Bergame, cite un testament de 975, duquel il résulte qu’il existait au dixième siècle, dans le château de Lemenne, une église dédiée à la sainte Vierge et au Sauveur. Voici le . passage le plus intéressant de ce testament, fait par un prêtre du nom de Jean : « Post autem vero eonm amborum Âttoni comitis et Ferlindejugalibus decessum volo etjudico seu per liunc rneum testamentum confirma ut a présenté post eorum amborum jugalium decessum deveniat ipsa corte que Lemenne dicitur cum castris et capellis seu oasis et omnibus rebus servos et amillas aldiones et aldianas molendinis et piscationibus in integrum ad eandem cortem Lemenne pertinente in potestatem depresbyteris diaconis vel subdiaconis et officiales Ecoles ie Sancte dei Genitricis Marie et Domini Salvatoris que est edificata intus Castro eodern Lemenne, etc1 2. L’église que nous venons de décrire répond parfaitement, et par sa position topographique, et par le nom trèssignificatif qu’elle porte encore à présent (Madonna del Castello ), aux désignations du diplôme de 975. En effet, le château de la curte, c’est-à-dire du domaine de Lemenne, ne pouvait pas occuper un emplacement plus avantageux que le sommet de l’escarpement où est bâtie l’église de la Madonne ; car, de cette position, qui est très-forte, on domine le cours du Brembo, à fort peu de distance de l’ancien pont délia regina *.
1 Mario Lupo : Codex diplomaticas civitatis et ecclesiæ Bergomatis. — Bergame, 1781, tome II, livre nr, p. 527.
2 Le nom donné à ce pont montre que sa construction est vulgairement attribuée à la reine Théodelinde. On ne voit plus maintenant que les débris de quelques piles ; mais, du temps de Mario Lupo, il subsistait encore deux arches complètes. Le pont tout entier se composait de huit arches en plein cintre de 15 à 20 mètres d’ouverture et de 6 à 7 mètres de largeur entre les tètes.. Les piles, terminées par des becs triangulaires, avaient environ 7 mètres d’épaisseur et 14 mètres de longueur (voir les dessins donnés par Mario Lupo dans son. Codex). Suivant cet auteur, le pont délia Regina serait de construction romaine. Auprès du chemin qui y conduisait, et dont il reste encore des traces dans les champs, s’élève la rotonde de San Tome in Limine, que nous étudierons dans la suite de cet ouvrage. Le pont délia Regina, les églises de San Tome et de
Il y a donc lieu d’admettre que l’église de la Madonna del Castello est la même que celle dont le diplôme, cité précédemment, mentionne l’existence.
Cela est d’autant plus probable que le caractère de son architecture ne permet pas de lui assigner une date plus récente que la fin du dixième siècle. On pourrait même la regarder comme beaucoup plus ancienne, si l’on se fondait uniquement, pour fixer l’époque de sa construction, sur les tâtonnements naïfs et maladroits qui apparaissent dans la structure des voûtes et des piliers ; mais il convient de faire, à ce sujet, une part assez large à l’inexpérience des artisans campagnards qui paraissent avoir élevé l’édifice. Il est possible que ces artisans aient été en retard par rapport à leurs confrères des villes, de telle sorte que leurs ouvrages sembleraient plus anciens qu’ils ne le sont en réalité. Ce n’est là qu’une conjecture; mais elle est assez plausible pour qu’en l’absence de documents certains, elle mérite d’être prise en considération.
Quoi qu’il en soit de la date véritable de la Madonna del Castello, qu’elle remonte au huitième siècle, voire même au septième, comme le donne à penser son architecture, ou qu’elle ait bâtie plus tard par de grossiers maçons de campagne, on y trouve, à l’état rudimentaire, l’un des caractères principaux du style lombard, savoir : la division du pilier en plusieurs membres, de hauteurs et de dimensions différentes. Observons du reste, que dans le cas présent, cette disposition paraît devoir être attribuée, plutôt à la rudesse et à l’ignorance des constructeurs, qu’à une intention réfléchie, à une pensée originale nettement conçue.
la Madonna del Castello ne sont pas les seules constructions anciennes que l’on trouve aux environs d'Almenno, sur le territoire de l'ancienne Curie de Lemenne ou Limine. Il y a encore l'église de Saint-Georges, dont nous donnerons aussi la description et les dessins. Tous ces monuments, dispersés dans la campagne, font concevoir une haute opinion de la prospérité dont jouissait au moyen âge le district d’Almenno.
Saint-Ambroise de Milan est le premier monument où l’architecture lombarde apparaisse nettement constituée. La grandeur de cet édifice, l’ancienneté de son origine et sa bonne conservation lui donnent une importance considérable, rehaussée encore par des souvenirs historiques nombreux et pleins d’intérêt. La basilique ambroisienne mérite donc à tous les titres une étude approfondie ; et fort heureusement, des documents authentiques assez abondants permettent d’apporter, dans cette élude, une précision bien rare en pareille matière. Pour traiter complètement notre sujet, comme aussi pour mettre de l’ordre dans son exposition, nous commencerons par une histoire sommaire de la basilique et de son clergé ; nous passerons ensuite à la description du monument et nous terminerons par l’appréciation du caractère de l’architecture.