SAINT-AMBROISE 1)E MILAN — TOMBES ENFOUIES SOUS L’AUTEL III
pieux évêque s’occupa de réparer les dégâts commis par les barbares. Un de ses premiers soins fut sans doute de visiter le sanctuaire souterrain de la basilique ambroisienne pour s’assurer de la conservation des précieuses reliques qu’il renfermait1 * 3 *.
11 reste à fixer l’époque de la translation de ces reliques dans le sarcophage supérieur. Suivant les anciens récits, elle devrait être attribuée à l’archevêque Angilbert II, dont l’autel, parfaitement authentique, fournit, par le seul fait de son existence, un témoignage très-grave à l’appui de cette opinion. Les fouilles récentes ne laissent plus de doute à ce sujet, car elles ont permis de vérifier, quant aux points essentiels, l’exactitude des circonstances relatées par la chronique de Fiannna et par la pièce de vers du quatorzième siècle, déjà citée. Après avoir raconté 1 histoire de la dent de saint Ambroise, perdue par Angilbert et miraculeusement retrouvée sur le corps du saint, l’auteur anonyme du récit versifié, simple traducteur d’une ancienne chronique, rapporte que l’archevêque, ayant résolu de rendre les reliques inviolables, les suspendit sur des chaînes, dans un puits profond et obscur entouré de murailles, et qu’ensuite, il érigea sur la fosse le splendide autel dont nous avons donné la description. Si le puits et les chaînes n’ont jamais existé que dans l’imagination des Milanais, comme le prouve la parfaite conservation des deux sépulcres inférieurs, d’autre part, le caveau fermé par des murs, où est logé le sarcophage en porphyre, manifeste clairement l’intention de rendre les reliques inaccessibles, suivant la volonté d’ Angilbert. Ce fait et l’érection de l’autel sont les deux circonstances dominantes : solidaires l’une de l’autre dans la légende, elles le sont aussi dans la réalité, car l’autel est placé de telle sorte qu’il recouvre complètement le sarcophage.
La légende ne mentionne que la translation des reliques de saint Ambroise; mais l’ancienne et constante tradition, suivant laquelle le corps du saint évêque reposerait entre les restes des saints martyrs Gervais et Protais, se trouve confirmée par un témoignage important, celui d’un martyrologe remontant au milieu du neuvième siècle. On lit en effet dans ce manuscrit’ que le 25 mars, jour de l’Annonciation, l’église milanaise célébrait aussi Y élévation ou levée des saints martyrs Protais et Gervais et du confesseur Ambroise. Cette fête, qui apparaît au neuvième siècle et dont l’usage se perdit peu à peu5, était d’ailleurs parfaitement distincte de celles, encore célébrées
1 Biraghi. I tresepolcri sant' ambr., p. 31.
a Biraghi. I tre sepolcri saut' ambr., p. 52 et 53.
3 Dans un martyrologe du douzième siècle, copié en partie sur un manuscrit du onzième, on trouve inscrit à la date du
22 mars : Exaltatio corporum sanctonim Protasii et Gervasii. Le nom de saint Ambroise avait déjà disparu. Un calen-
de nos jours, de la déposition des saints Gervais et Protais fixée au 19 juin, et de k déposition de saint Ambroise, inscrite d’abord au 5 avril dans les calendriers mila¬
nais, et reportée ensuite au jeudi de la semaine de Pâques. Elle n’a pu être instituée qu’en mémoire de la seconde déposition, véritable élévation dans le sens rigoureux du mot, dont Angilbert fut l’auteur; et l’on voit, par les termes fort explicites de sa désignation dans le martyrologe, que les reliques des trois saints furent levées ensemble. Il n’est donc pas douteux qu’elles n’aient été réunies par Angilbert dans le sarcophage supérieur, non encore ouvert jusqu’à ce jour.
On a trouve aussi derrière l’autel, près des tombes inférieures et à la hauteur de
leurs couvercles (voy. pl. XLY), un petit trou carré recouvert par une tablette en marbre, où étaient enfermés quelques fragments de pierre provenant d’une colonnette et un morceau de verre, débris d’une ampoule. Ce sont probablement des témoignages du martyr des saints Gervais et Protais que l’on aura pieusement ensevelis avec ks
restes de ces saints, et que, plus lard, lors de la découverte des reliques et de leur déposition dans la basilique ambroisienne, saint Ambroise aura mis à part dans le lieu où l’on vient de les retrouver1.
Si nous sommes entrés dans d’aussi longs détails surl’hisloire des tombes enfouies sous 1 autel de la basilique ambroisienne, c’est que leurs positions étant demeurées invariables, les dates de leur mise en place fournissent de précieux renseignements pour les niveaux des pavés successifs et pour l’âge des piliers dont les bases correspondent à ces niveaux. On doit, à ce point de vue, considérer comme une circonstance particulièrement heureuse que l’archevêque Angilbert se soitborné à vider les sépulcres inférieurs sans les enlever, ni altérer en rien l’ancien état des lieux.
Chaire a prêcher. La chaire à prêcher de la basilique ambroisienne, appuyée conlre le petit pilier qui subdivise la troisième travée de la nef principale, du côté gauche, est pour ainsi dire un musée de sculptures, tant elle en porte d’époques diverses, depuis la décadence romaine jusqu’à la dernière période de l’architecture lombarde.' (Voy. pour les dispositions d’ensemble les pl. XXVII, XXVIII et XXIX.) Sa forme est celle d’un rectangle de 4™, 20 de longueur sur T, 60 de largeur. Construite presque entièrement en marbre, elle repose sur un magnifique sarcophage chrétien qui occupe
dric du douzième siècle et un missel du treizième ne conliennent plus, à la date du 25 mars, que la mention suivante • ...El Protasii ac Gervasii. Plus tard, il n’est plus question de cette fêle.-Biraghi. I ire sepoleri sauf ambr p 03 et 54 ' Relazione brevùsima de Mgr Rossi, Milan 1804, p. 4.- Biraghi. 1 tre sepoleri sauf ambr p 17 et suiv
les deux tiers environ de sa longueur du côté de la tribune et un peu moins des deux tiers de sa largeur. Comme ce tombeau n’offre point d’intérêt pour l’histoire de la basilique ambroisienne et que l’appréciation de son caractère artistique serait étrangère au but de notre étude, nous nous bornerons à signaler en passant qu’on le tient pour un monument du quatrième siècle, destiné sans doute à contenir les restes de quelque grand personnage1 2.
Les parties de la chaire qui font saillie autour du sarcophage sont appuyées sur des arcs cintrés soutenus par sept colonnetles en marbre, de hauteurs inégales, dont quatre rondes et trois octogonales. Les archivoltes de ces arcs reposent directement sur les chapiteaux des colonnettes, excepté deux d’entre elles qui portent sur un lion accroupi interposé. Un lion pareil existe au pied de la colonneite du milieu sur la petite face tournée vers le portail '. Immédiatement au-dessus des archivoltes règne un bandeau couvert de sculptures figurant des animaux qui se pourchassent à travers des entrelacs de feuillages. L’appui de la chaire surmonte ce bandeau; il consiste en dalles de marbre, restées lisses à l’exception de celle qui occupe la face de gauche, et séparées à l’aplomb des colonnettes par de petits pilastres saillants. L’une de celles qui regardent le portail porte l’inscription suivante, précieuse pour l’histoire de la chaire.
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12 VF-GCCiCrHOGi OP VS I MVLU ACbiJUIAl 6 C } T
1 Cette tombe passe aux yeux du vulgaire pour contenir les restes du fameux Slilicon. Ce fut aussi l’opinion du P. Allegranza quoiqu’il n'existe aucun renseignement à ce sujet.— Allegranza, Spiegazioni e riflessioîii sopra alcuni sacri monumenti antichi di Milano. Milano, 1757.
2 Les antiquaires les plus sérieux sont à peu près d’accord pour voir dans ces lions un souvenir du trône de Salomon (III Reg. x, 19), où l’Écriture nous montre deux lions servant d’appui, sans compter douze lionceaux placés sur les six degrés de part et d’autre. Ce roi pacifique, auquel il fut donné de construire le temple de Jérusalem, ne figurait pas mal le pouvoir ecclésiastique. Aussi les lions qui ornaient son trône ont-ils pu être employés très-convenablement pour désigner les sièges d’où l’évêque exerçait son pouvoir. La chaire est dans ce cas, car l’évêque seul a le droit propre de prédication. Le siège officiel de l’évêque portait souvent le même attribut : la cathedra de Saint-Ambroise en offre un exemple d’autant plus remarquable que les lions s’y trouvent sculptés sur les appuis ou accoudoirs, comme ils paraissent avoir existé au trône de Salomon. Enfin, les lions soutenant des colonnes, qu’on observe aux porches de certaines églises cathédrales semblent aussi pouvoir être regardés comme l’emblème de la puissance épiscopale. Cette explication est d’autant plus admissible qu'on voit souvent les actes épiscopaux indiqués comme rendus « inter leones » ; et comme sous les empereurs chrétiens, le droit séculier déféra aux évêques bien des causes, lorsqu’on voulait accepter leur juridiction, il semble qu’ils rendissent leur arrèt à la porte de la basilique, comme pour avoir tout le peuple témoin de leurs jugements. iNole donnée par le R. P. Cahier.
114 AliCIIITECTURE LOMBARDE
Il serait trop long de décrire toutes les sculptures. D’ailleurs, ce qui importe principalement, c’est d’apprécier leur caractère; et nous y parviendrons d’une manière suffisante en nous occupant surtout de celles, reproduites sur la planche XXXVI, qui décorent la face tournée vers la nef latérale de gauche.
Sur cette face, la grande dalle en marbre qui forme appui se trouve divisée en deux compartiments à peu près égaux par une bande ornée d’un trait en dents de scie. Dans le compartiment supérieur, on voit des personnages au nombre de onze, assis à une table chargée de pains, de vases et de plats sur chacun desquels est un poisson. Plusieurs de ces figures tiennent des couteaux à la main ; l’une verse à boire ; deux portent la main à des plats ; aucune n’a de marque distinctive, nimbe ou auréole, et ne paraît jouer un rôle principal. La plupart des auteurs qui ont décrit ce bas-relief y voient la représentation d’une AgapeK 11 est vrai que saint Ambroise paraît avoir supprimé, pour cause d’abus, ces repas qu’on faisait en commun dans l’église; mais, comme la sculpture en question est certainement postérieure de beaucoup d’années à l’époque où le saint docteur occupait le siège de Milan, elle pourrait peut-être s’expliquer par un retour aux anciens usages. Il serait possible aussi qu’elle fût un emblème de l’Eucharistie, ou que, suivant une allégorie fort usitée dans les livres saints, elle représentât le bonheur des élus admis au banquet céleste8. Tout ce qu’on peut affirmer, c’est qu’il s’agit d’un repas mystique, car les seuls aliments qu’on observe sur la table sont du pain, du vin et des poissons, c’est-à-dire les emblèmes de Jésus-Christ, nourriture divine des chrétiens.
Le compartiment inférieur n’est pas moins intéressant que celui du haut. On y voit parmi des feuillages un coq et une poule qui poursuivent, l’un une chimère, l’autre un bon. La chimere, monstre à trois têtes, la première de lion, la seconde de bouc entee sur le milieu du corps, et la troisième de serpent plantée au bout de la queue, est faite exactement comme la belle chimère antique du musée des Uffizj à Florence. Nous avons déjà vu qu’il existe à Saint-Pierre de Civate un bas-relief en stuc figurant un monstre pareil et nous trouverons encore la même bête sculptée à Saint-Celse de Milan. Peut-etre le coq et la poule, emblèmes de la vigilance, représentent-ils les chrétiens qui mettent en fuite le démon, figuré par le lion et par cette chimère triple-
1 Allegranza, Purioelli, Giulini, Ferrario, etc.
s Cette dermere explication a été proposée par l’abbé Polidori pour plusieurs sujets semblables trouvés dans les cati combes romaines. Autrefois, on regardait ces images de repas comme des représentations d'agapes. - Martigny (l'abbdl - Dictionnaire des antiquités chrétiennes. Paris, 1865, à l'art. Itepas (Représentations de).
SAINT-AMBROISE DE MILAN - CHAIRE A PRÊCHER mcul diabolique . L intention symbolique du bas-relief supérieur donne quelque poids à celle conjecture, en ce qu’elle autorise à démêler une intention semblable dans le sujet du compartiment inférieur.
Les sculptures qui viennent d’être décrites sont remarquables par la raideur et la simplicité des attitudes, la lourdeur des ornements jet le méplat des reliefs. Les mêmes caractères apparaissent aussi dans celles qui garnissent les cintres des arcatures, sur le pourtour de la chaire; et comme ces bas-reliefs offrent assez d’intérêt pour mériter l’attention, nous allons les décrire brièvement. Voici les sujets qu’ils représentent :
Un veau jouant de la lyre. — Un personnage entre deux arbres qu’il saisit avec les mains, et de chaque côlé un homme qui travaille la terre. — Deux oiseaux à aigrette et à longue queue buvant dans un vase en forme de calice. — Un homme et une femme qui se tiennent embrassés et ont l’air de voler, quoique sans ailes, accompagnés de deux figures dont on ne voit que la tête et les épaules. — Adam et Ève auprès de l’arbre fatal, cachant leur nudité avec de larges feuilles rondes : le serpent est àcôté d’Ève, et près d’Adam un homme à genoux creuse péniblement la terre.
Le premier de ces bas-reliefs se voit sur la face tournée vers la nef latérale de gauche. Il est dessiné sur la planche XXXVI. La gravure de la page 117 *• reproduit les quatre autres qui sont disposés au bord du sarcophage, dans le fond des arcatures, les deux premiers du côté du portail, et les deux derniers sur la face qui regarde la nef principale.
Le bas-relief qui représente la faute de nos premiers parents, avec l’expiation de celle laute figurée par 1 homme qui travaille à genoux, se comprend aisément. On sait aussi que les oiseaux buvant dans un calice sont un emblème de l’Eucharistie; mais les sujets des trois autres sculptures sont loin d’offrir un sens aussi facile à saisir. Observons que la singularité même de ces sujets dispose à les considérer comme des symboles, d autant plus que l’extrême simplicité de la composition fait reconnaître l’intention d exprimer nettement certaines idées bien arrêtées. Si l’artiste n’avait fait que suivre sa fantaisie, ou que emprunter des motifs de décoration à des images plus anciennes dont la signification lui échappait, les actions mises en scène ne seraient traitées, ni avec la précision, ni avec la sobriété de motifs, que marquent le rôle clairement défini de chaque figure ainsi que l’absence de toute espèce d’ornement. Nous n’insisterons pas davantage sur ces considérations qui, d’une manière générale, peuvent être invo-
« Vous ne citons qu en passant un coq mettant en fuite trois animaux qui figurent les trois concupiscences, sujet représente sur un bas-relief de Milan. » — Martigny, Dict. des mtiq. chrét. à l’art. Coq.
s Je dois a M. G. Landnam le dessin de cette gravure et celui de la précédente, imprimée sur la page 105.
quées très-utilement pour distinguer les sculptures susceptibles d’une interprétation symbolique de celles qui n’en comportent pas. Qu’il nous suffise d’avoir justifié le classement parmi les premières des trois bas-reliefs dont il nous reste à parler.
Relativement au veau sonnant de la lyre, on peut dire que plusieurs passages des livres saints et des Pères de l’Église autorisent à considérer le veau, victime ordinaire dans les sacrifices anciens, comme l’emblème do Jésus-Christ sacrifié sur la croix ou des chrétiens immolant spirituellement leur chair l. Cette image serait même la traduction littérale sur le marbre d’un passage de saint Ambroise s.
L’homme placé entre deux arbres, dont il saisit les troncs avec les mains, peut représenter un saint en possession de l’éternité bienheureuse, par la raison que les arbres revêtus de leurs feuilles sont un emblème du paradis, souvent attribué aux images des saints 3. Les deux hommes occupés à travailler de chaque côté figureraient alors les épreuves du chrétien sur la terre.
Quant aux deux personnages voltigeant dans les airs, qui se tiennent embrassés, il faut avouer que nous n’avons aucune explication à proposer.
Ces sculptures à reliefs méplats, simplement composées, rudement façonnées, qui appartiennent à l’appui de la chaire, ainsi qu’aux pierres cintrées des arcatures, se rapprochent, et par leur symbolisme, et par leurs caractères artistiques, des bas-reliefs chrétiens de l’extrême décadence romaine. Elles offrent aussi quelques analogies avec les sculptures de l’autel et du baptistère longobards de Cividale; mais il s’en faut de beaucoup qu’elles portent autant que ces dernières l’empreinte de l’art byzantin. Il serait difficile de leur assigner une date précise; aussi, nous bornerons-nous, ce qu’on peut faire sans témérité, à les considérer comme remontant au moins au huitième siècle.
Les autres ornements de la chaire présentent un aspect très-différent. Les feuillages sont plus délicats, les figures d’hommes et d’animaux plus capricieuses et plus mou-
1 « Les antiquaires regardent cet animal comme le double symbole de Jésus-Christ et du chrétien; Aringhia réuni (lib.Yl,
c. xxxii) de nombreux témoignages des auteurs ecclésiastiques sur lesquels s’appuie celte opinion . Clément d’Alexandrie
(Pædag., 1. I, c. v) rappelle que souvent les chrétiens sont aussi désignés dans les saintes Ecritures sous l'emblème du veau. » — Martigny, Dict. des anliq. chre't. à l’art. Veau.
2 « La présence de ce sujet à Milan s’expliquerait par un passage de saint Ambroise (De interpellât. David, ad vers. Conûtebor tibi in cithara Deus...) où il est dit que la lyre figure notre chair, laquelle, comme cet instrument, rend un son agréable à Noire-Seigneur, figuré lui-même par le veau, victime ordinaire dans les sacrifices anciens, alors que cette chair est domptée et parfaitement soumise à l’esprit. » — Martigny, Dict. des anliq. chre’t. à l’art. Veau.
5 Les arbres revêtus de leurs feuilles ont la signification générale de désigner le Paradis, nom d’origine hébraïque qui veut dire jardin réservé. C'est pour cela qu’on en voit ordinairement aux mosaïques des absides, dans les basiliques romaines et autres (par exemple, à Saint-Ambroise). Ces mosaïques représentent le plus souvent le séjour des bienheureux. Les saints dans leur gloire sont fréquemment accompagnés de deux ou plusieurs arbres ornés de leur feuillage. — Martigny, Dict. des antiq. chre’t. aux art. Arbres et Paradis.
vemenlées d’attitudes, enfin les reliefs beaucoup plus bombés. Qu’on jette les yeux sur la planche XXXVI , et l’on reconnaîtra aisément que les animaux réels ou fantastiques qui, sur le bandeau et les archivoltes, se poursuivent parmi des entrelacs, que l’homme saisi au pied par un lion et cherchant à se dégager avec une sorte d’épieu, que l’oiseau tenant un animal entre ses griffes et mordu à l’aile par un petit dragon, sont traités dans un tout autre esprit que les convives du festin mystique, ou les monstres mis en fuite par le coq et la poule, ou encore le veau sonnant de la lyre. Tandis que ces dernières figures apparaissent comme des signes d’idées, comme des termes d’un langage emblématique, les premières n’éveillent aucune pensée abstraite liée à l’action dont elles offrent l’image. Simples motifs de décoration commandés par le goût de l’époque, elles semblent n’avoir eu d’autre raison d’être que la fantaisie de l’artiste qui, assujetti à garnir certains espaces, les a contournées au besoin d’une façon plus ou moins bizarre. Si quelques-unes, telles que le pélican sculpté du coté de la nef principale dans l’action de répandre son sang sur ses petits, comportent une interprétation symbolique ", c’est par exception. Les lions accroupis, emblème resté longtemps en usage, dont nous avons, grâce au R. P. Cahier, donné plus haut la signification, les chapiteaux des colonneltes et leurs bases, munies pour la plupart de griffes, appartiennent aussi au même groupe de sculptures qui forment la majeure partie de la décoration. Tous ces ouvrages portent le cachet de l’art du onzième siècle.
Ce serait donc à celte dernière époque qu’eût été bâtie la chaire de la basilique ambroisienne, ou plutôt que celte chaire eût été reconstruite, car il semble qu’elle ait existé auparavant avec les mêmes dispositions. Cela paraît résulter de la forme des morceaux plus anciens utilisés dans le monument du onzième siècle. Ce dernier a subi lui-même une restauration considérable. On sait, en effet, par les pièces d’un procès du treizième siècle, que la chute d’une partie des voûtes de l’église, survenue dans les dernières années du siècle précédent, endommagea très-gravement la chaire, à ce point que le superstes, ou intendant de la basilique, en fit transporter les pièces dans la chapelle de Saint-Satyre, attenante à l’église On la restaura d’ailleurs immédiatement après ce désastre, puisque le superstes Guillaume de Pomo qui la fit rétablir, suivant
1 Le pélican qui répand son sang sur ses petits doit être considéré comme un emblème de la Rédemption ; car, dans l’ancienne légende, les petits sont morts, et le sang de leur père les rappelle à la vie. C’est seulement à partir du seizième siècle que le sang du père est censé les nourrir et non pas les faire revivre. Par suite de quoi, on y a trouvé un symbole de l’Eucharistie, et non plus de ia Rédemption. PP. Martinet Cahier. Explication des vitraux de la cathédrale de Bourges. — Vitrail delà nouvelle alliance, art. Il, § 17, n° 52.
2 Entre autres questions, on demanda aux témoins si, lors de la ruine partielle de la basilique, beaucoup de pierres avaient été portées dans l’église de Saint-Satyre. Le treizième répondit : Sic lapides pulpiti ; et le quatorzième lit la même
SAINT-AMBROISE DE MILAN — CHAIRE A PRÊCHER Mil
l'inscription gravée sur l’appui, administrait la basilique au commencement du treizième siècle *.
Les brisures qu’on observe au bandeau horizontal, aux archivoltes et aux tympans, sont les traces encore apparentes du désastre occasionné par la chute des voûtes.- Elles ne sont pas les seules, car quelques-unes des pierres sculptées, telles que la dalle portant le veau qui sonne de la lyre et le bloc, voisin de celte dalle, dans lequel est taillé un lion accroupi, furent évidemment replacées de travers (voy. la planche XXXVI). La première devrait, comme les quatre pierres semblables des faces tournées vers le portail et la nef principale, reposer sur le bord du sarcophage, dans le fond del’arcature dont elle garnit le cintre. Quant au lion, sa véritable position serait d’appuyer ses pattes de derrière sur le sarcophage et de montrer sa gueule de face : un lion tout pareil est ainsi disposé sur le côté opposé. Si ces deux pièces avaient été replacées comme il vient d’être dit, le montant qui les soutient n’existerait pas, et l’on ne verrait pas non plus ce bloc de pierre orné d’une sirène, dont la texture indique une provenance étrangère. Il se peut aussi que, à la même date, ait été encastrée dans la rampe de l’escalier, sur la paroi tournée vers le chœur, une longue dalle portant une rosace et des entrelacs grossièrement sculptés Remarquons enfin que l’un des chapiteaux, situé du côté de la grande nef, est plus moderne que les autres et se rapporte par son style à l’époque de la restauration du monument.
En résumé, voici ce qu’on sait de la chaire. Elle avait peut-être, dans le principe, la même forme qu’aujourd’hui. Reconstruite vers le onzième siècle avec une partie des anciennes pierres sculptées, elle fut ruinée à la fin du douzième par l’écroulement de la grande voûte qui la surmontait. Guillaume de Porno, intendant de la basilique, la restaura immédiatement après ce désastre, et depuis elle n’a éprouvé aucun changement.
Avant de quitter ce sujet, disons un mot des deux figures en bronze accrochées l’une au-dessus de l’autre, contre l’appui, dans l’axe de la face principale (voy. pi. XXXV, iig. o). L homme, placé dans le bas, n’a point d’ailes : un nimbe orne sa tête; il est assis et lient un livre dans la main. L’aigle qui le surmonte supportait le pupitre servant a la lecture des livres saints. Ces deux ouvrages, traités avec une singulière rudesse
déclaration dans ces termes : Nescio, nisi de lapidibus pulpili, qui fuerunt portati in ecclesiam Sancli Saluri. - Puricelli. Ambros. mon., n° 627.
1 Giulini. IV, p. 96.
’ Cette dalle vient d’être enlevée de son ancienne place et employée en guise de linlcau pour une porte établie clans 1 première travée du collatéral de gauche.
de formes, paraissent fort anciens. Sans doute, ils étaient accompagnés jadis des images, également en bronze, du bœuf et du lion, nécessaires pour compléter la représentation symbolique des quatre évangélistes, représentation fréquente dans les chaires du moyen âge, et d’ailleurs très-convenable pour décorer une tribune à réciter ou expliquer l’Évangile.
Serpent de bronze. — Dans la deuxième travée de la nef principale, du côté gauche, se dresse en haut d’une colonne isolée, sur un chapiteau beaucoup trop petit pour cette colonne, un serpent de bronze d’une forme assez élégante (voy.pl. XXXV, flg. 4). Cette bête, si singulièrement placée dans une église, fut autrefois l’objet d’un culte superstitieux que saint Charles Borromée crut devoir condamner : les femmes venaient implorer à ses pieds la guérison de leurs enfants incommodés par les vers. On a fait sur son origine les suppositions les plus diverses et les plus fabuleuses. Quelques-uns y ont vu un emblème païen d’Esculape, d’autres une idole longobarde ; mais ce sont là des opinions de lettrés, uniquement fondées sur l’érudition des auteurs qui les ont émises.
La croyance populaire ne les a point acceptées : elle est demeurée fidèle aux anciennes traditions d’après lesquelles celte image de reptile serait le fameux serpent d’airain que Moïse éleva dans le désert. Suivant Landolf le vieux, chroniqueur milanais de la fin du onzième siècle, le serpent de la basilique ambroisienne eût été rapporté de Constantinople en 1001 ou 1002 par l’archevêque Arnolf, ambassadeur de l’empereur romain Othon III, auprès de l’empereur grec Basile. Ce dernier l’eût donné à Arnolf comme étant le serpent de Moïse; d’où il serait permis de conclure, avec Ginlini 1 et d’autres historiens graves, que l’empereur grec, en faisant passer celte modeste pièce d’airain pour un objet d’une valeur inestimable, exploita la crédulité du bon prélat milanais, ainsi remercié à peu de frais des fatigues et des dépenses de son ambassade.
Un pareil trait de fourberie, venant d’un souverain du Bas-Empire, serait chose fort admissible : cependant, comme une autre chronique du temps, celle d’ Arnolf, neveu de l’archevêque, et sans doute mieux informé que personne des actions de son oncle, garde le silence sur cette histoire, il est permis de la révoquer en doute. C’est ce qu’a fait M. l’abbé Biraghi, docteur de la bibliothèque ambroisienne, dans son récent tra-
1 Giulini II p. G et suiv.
SAINT-AMBROISE DE MILAN — IMAGE DE SAINT-AMBROISE vail, déjà cité, sur les antiquités de Saint-Ambroise1. L’opinion proposée, ou plutôt remise en lumière par le savant docteur, consiste à reconnaître dans le serpent de bronze une image symbolique très-ancienne, probablement installée dans la basilique dès la fin du quatrième siècle. Cette opinion est fondée principalement : sur l’existence, attestée par l’histoire, d’une antique croix de bronze qui faisait autrefois pendant au reptile d’airain ' ; sur un passage d’un sermon de saint Ambroise, où le Rédempteur attaché à la croix est comparé au serpent dressé par Moïse en haut d’une potence3 ; enfin sur des vers de saint Ennodius, composés à la fin du cinquième siècle et qui paraissent s’appliquer au serpent et à la croix placés l’un en regard de l’autre *.
Ainsi, quelle que soit la version préférée, la tradition populaire a gardé la mémoire de la véritable signification du serpent. Seulement, elle a confondu l’emblème mystique du serpent de Moïse avec ce serpent lui-même ; et, pour embellir encore la légende, elle y ajouta cette merveilleuse promesse que le reptile d’airain annoncera par un sifflement la fin du monde.
Image de saint Ambroise. • — On conserve dans la basilique ambroisienne un basrelief en stuc (voy.pl. XXXV, fig. 6), qui passe pour représenter les traits de saint Ambroise. C’est un buste entouré d’un cadre circulaire. Le saint est revêtu des habits pontificaux : sa tête nue se détache sur un nimbe formé d’une feuille de bronze. Les cheveux et la barbe sont coupés court; la main droite semble bénir et la main gauche tient un livre ouvert. Cette image paraît remonter au douzième siècle 5 ; mais, d’après
1 Biraghi. J tre sepolcri sanf ambr. Appendice n° 4, p. 94 et suiv.
2 Plusieurs documents authentiques des treizième et quatorzièmé siècles ne laissent point de doute à cet é^ard. Cette croix de bronze a disparu : elle fut remplacée par une croix de style byzantin, peinte sur bois, qui subsiste encore. Biraghi, op. cil., p. 94 et 95. — On vient de rétablir la croix de bronze en face du serpent d’airain, sur un pied semblable à celui de celte dernière image, le tout suivant l’indication d’une ancienne miniature.
5 « De même que Moïse éleva le serpent dans le désert (sur une potence), ainsi le Fils de l’homme a dù être élevé (sur le bois de la croix). Par le serpent de bronze a été figuré mon serpent : sur ce bois fut élevé mon serpent. 0 le bon serpent! 0 l’excellent serpent ! dont la bouche répand des remèdes, non des poisons. Celui qui adore ce serpent n’a rien à craindre des serpents.... » — Biraghi, op. cit. , p. 97.
* Occisor mortis, dux vitæ, planta salutis,
Aspice, nunc serpens ecce venena fugat.
Et quod supplicii species et morlis imago Jam fuerat miseris, est mihi certa salus.
Saint Ennodius célébra par des vers et illustra par des narrations poétiques plusieurs monuments des églises milanaises, notamment des tombes, des baptistères, des images sacrées. — Biraghi, op. cit., p. 98 et 99.
5 Le stuc qui la compose offre exactement la même apparence que celui des moulures de la tribune.