‹ Étude sur l'architecture lombarde et sur les origines de l'architecture romano-byzantineChapitre 26 sur 112 · SAINT-AMBROISE DE MJEAN — NEFS — DESCRIPTION GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

SAINT-AMBROISE DE MJEAN — NEFS — DESCRIPTION GÉNÉRALE

loi

réaliser cetle disposition, il a fallu tenir très-bas le pied de ces grandes voûtes, ce qui donne au vaisseau principal des proportions trapues et écrasées relativement à celles qu’on observe en général dans les églises, même anciennes, du moyen âge. L’inconvénient d’un pareil système est que la grande nef manque de jours directs sur les longs côtés; mais, en revanche, et sans doute pour parer à ce défaut, le mur antérieur, très-largement évidé, laisse passer une abondante lumière. Une autre conséquence du peu d’élévation de la nef centrale est qu’une seule toiture à deux pentes abrite tout l’édifice1, comme l’exprime la forme de la façade.

La quatrième et dernière travée de la grande nef, où se trouve l’autel, offre une disposition exceptionnelle quant au système de couverture. Au lieu d’être, comme les précédentes travées, abritée sous une voûte d’arêle, que d’ailleurs paraît indiquer l’ordonnance uniforme du plan, elle porte une vaste coupole octogonale, saillante au-dessus du toit. Celte belle coupole n’existait pas dans le principe avec ses formes actuelles; mais son état primitif, beaucoup plus simple, remonte à la construction de l’église lombarde.

Les principales dimensions du plan sont les suivantes : 53", 50 pour la longueur médiane du vaisseau principal, depuis le mur de façade jusqu’au chevet; 66'", 40 pour la longueur totale jusqu’au fond de l’abside; 26", 15 pour la largeur totale moyenne; 13", 50 pour la largeur de la grande nef entre les arcs qui la séparent des bas-côtés, et 5'", 50 environ pour la largeur de ces derniers.

La plupart des mesures horizontales données ci-dessus varient sensiblement suivant qu’on les détermine dans telle ou telle partie de l’édifice. Cela tient à l’irrégularité de la construction, irrégularité que l’on constate partout, dans les dimensions verticales comme dans celles du plan, dans les détails comme dans les membres principaux, et que, par suite, il convenait de signaler ici à titre de fait général. Sans doute, les rudes constructeurs de la basilique n’avaient guère les moyens de procéder avec précision, car il est bien rare que deux dimensions similaires, voire même symétriques, soient à peu de chose près égales. On peut s’en assurer, non-seulement par l’examen des plans et la comparaison des mesures qu’ils portent, mais encore par l’examen des détails gravés sur un grand nombre de planches ’.

1 Le toit de la nef principale fait maintenant une légère saillie au-dessus des toits latéraux, Sans doute on modifia la disposition primitive pour mettre plus d’espace entre les voûtes et le toit et maintenir ce dernier sans l’appuyer sur les voûtes.

2 Les irrégularités dans les mesures de hauteur n’ont pas été marquées sur la coupe longitudinale à cause du peu d’intérêt que, en raison de la petitesse de l’échelle, on eût trouvé à les conserver. Les [principales hauteurs sont fixées d’après la moyenne des cotes pareilles.

A ce sujet, il est curieux de remarquer que la basilique élevée par saint Ambroise ne paraît point avoir été bâtie d’une manière plus correcte. Les murs transversaux des extrémités, construits selon toute apparence sur des fondations appartenant à cette primitive église, loin d’être parallèles, forment entre eux un angle d’environ 4 degrés. Les colonnes du ciborium, restées en place depuis le quatrième siècle, sont aussi alignées de travers par rapport aux axes de l’édifice. Quels que soient les motifs de ces irrégularités, qu’elles tiennent au parti pris d’utiliser des fondations plus anciennes ou à la maladresse des constructeurs, il paraît d’autant plus juste d’en attribuer la responsabilité aux architectes employés par saint Ambroise que leurs successeurs semblent avoir pris des précautions pour les rendre moins sensibles. On observe, en effet, que l’axe longitudinal de la basilique passe très-sensiblement par le milieu de la porte principale, le centre du carré formé par les colonnes du ciborium et le centre de l’abside. De plus, l’arc doubleau situé au milieu de la grande nef, entre la deuxième et la troisième travée, coupe perpendiculairement l’axe longitudinal, de manière que la convergence des murs transversaux extrêmes soit également répartie dans chacune des moitiés de l’édifice.

Après avoir examiné sommairement les dispositions essentielles des nefs de Saint- Ambroise, il faut entrer dans les détails, ce que nous ferons en étudiant successivement : d’abord, les principaux membres de la construction, voûtes, piliers, contreforts, fenêtres; puis, la structure intime de ces parties, c’est-à-dire l’appareil; enfin, le système décoratif. Nous ne craindrons pas de nous arrêter longuement, au besoin, sur ces éléments, parce que, Saint-Ambroise étant notre point de départ pour l'étude de l’architecture lombarde, il est nécessaire de connaître à fond ce monument avant de passer à d’autres d’une époque plus avancée. Des explications plus complètes, données au commencement, fourniront aussi pour la suite une base commune plus étendue, ce qui permettra de raccourcir et de condenser davantage la série des monographies ultérieures.

Voûtes. — Nous venons de voir, en décrivant l'ensemble des nefs, que toutes les travées, tant du vaisseau principal que des bas-côtés, sont sensiblement carrées et qu’elles sont couvertes par des voûtes d’arête, excepté celle que. surmonte la coupole. Cette dernière voûte constituant un cas isolé, nous l’étudierons à part, d’autant plus qu’elle a subi après coup des remaniements considérables. Pour le moment, nous nous occuperons seulement des voûtes d’arête sur l’emploi desquelles est fondé le

système général de la couverture, et nous examinerons successivement leur iorme, leur structure et les dispositions adoptées pour assurer leur stabilité. Nous parlerons ensuite des modifications qu’elles ont éprouvées et ferons voir que leurs parties anciennes remontent à la construction de l’édifice.

Forme des voûtes. — Dans chaque travée de la nef principale, la voûte d’arête s’appuie latéralement sur deux arcs doubleaux ou transversaux et sur deux arcs formerets, encastrés dans les murs longitudinaux. Des nervures diagonales à section rectangulaire existent, en outre, suivant les arêtes. Les arcs doubleaux et formerets sont à plein cintre, mais les arcs diagonaux sont légèrement aigus au sommet. Ces six arcs forment la membrure de la voûte, dont ils expriment nettement les contours suivant les directions les plus intéressantes. Vus en perspective de l’intérieur de l’église, ils montrent bien le surhaussement considérable de cette voûte; surhaussement qui tient à l’inégalité de diamètre des arcs, et à ce fait que les arcs diagonaux, beaucoup plus ouverts que les autres (dans le rapport de la diagonale au côté d’un carré), loin d’être aplatis comme dans la voûte d’arête ordinaire, sont, au contraire, légèrement pointus. Par suite, leur montée est d’environ moitié plus grande que celle des arcs doubleaux et formerets, et ce surcroît de montée détermine précisément le surhaussement.

La voûte proprement dite, appuyée sur les arcs susdits, se trouve partagée par les nervures croisées en quatre segments triangulaires. Chacun d’eux offre à l’intrados une surface concave, courbe dans tous les sens, dont il serait difficile de donner une définition géométrique même approximative, mais dont on pourra se représenter la forme au moyen de sections horizontales. Une de ces coupes, faite entre le sommet de la voûte et celui des arcs doubleaux et formerets, donnerait un carré à côtés curvilignes, avec des angles très-obtus.

Les voûtes hautes et basses des collatéraux sont établies dans le même système que celles de la nef principale. Comme ces dernières, elles sont surhaussées, composées de surfaces à double courbure et pourvues latéralement d’arcs doubleaux et formerets. La seule différence est qu’on n’y trouve pas de nervures saillantes suivant les arêtes.

Structure des voûtes. — Parmi les arcs composant l’ossature des voûtes, ceux qui traversent la grande nef furent seuls construits en pierre. Les autres sont en briques

avec des claveaux de pierre intercalés de distance en distance. Les voûtes, également en briques, sont fort .massives. Dans la grande nef, leur épaisseur est de 0"',40 à 0m,451 2 pour la partie supérieure située au-dessus des empâtements qui les rattachent aux piliers; elle atteint 0”,50 au sommet des arcs doubleaux et formerets, et aussi vers le faîte de la voûte que cet épaississement terminal rend plus pointue à l’extérieur qu’à l’intérieur. Les voûtes latérales sont épaisses d’environ O1", 30 avec un renfort de 0m,10 sur les bords. Celles de l’étage inférieur, qui soutiennent le pavé des galeries hautes, portent sur les quatre côtés de petites voûtes d’évidement destinées à réduire la charge (voy. pl. 28).

L’acuité des nervures diagonales n’est point assez marquée pour qu’on puisse y trouver l’indice d’une application raisonnée de l’arc pointu ou ogival. Elle est encore moins prononcée dans la deuxième travée que dans la première; et il semble, d’après la courbure des arcs, qu’elle se trouve augmentée par un aplatissement des reins, dû au tassement.

La particularité la plus intéressante de la structure des grandes voûtes est l’indépendance des arcs diagonaux et de la maçonnerie formant la couverture voûtée. Cette dernière repose sur les arcs qui furent bâtis d’abord. On l’a très-bien reconnu, lorsque, pour restaurer les voûtes, il fallut démolir et refaire à neuf plus de la moitié des segments qui les composent. L’indépendance était telle que, sur quelques points, il existait entre les nervures et la voûte des fentes assez larges pour y loger le doigt. Aussi put-on, sans toucher aux nervures, avec la seule précaution de les soutenir par des cintres, jeter à bas, puis reconstruire la majeure partie de la couverture maçonnée s.

Les arcs diagonaux constituaient donc de véritables cintres permanents 3 qu’on établissait en premier lieu et qui, avec les arcs doubleaux et formerets, non-seulement servaient à fixer les principaux contours de la voûte, mais contribuaient encore à la soutenir pendant la construction et à la renforcer après l’achèvement. Ainsi, la forme des arcs diagonaux a beaucoup influé sur celle de la voûte; et c’est pour avoir

1 Cette épaisseur est beaucoup trop faible sur les dessins des planches 28 et 29. L’erreur provient d’un renseignement inexact fourni par le surveillant des travaux au moment où l’on commençait la restauration des voûtes.

2 Renseignement fourni par M. G. Landriani.

' Les Romains employaient de pareils cintres, continus ou discontinus, pour bâtir leurs voûtesj avec plus de rapidité et

économie ; mais ils les noyaient dans les maçonneries. (Voy. l’ouvrage fort intéressant de M. l’ingénieur Choisy : De la construction dans l'antiquité romaine .) En rapprochant le système suivi à Saint-Ambroise de celui que pratiquaient les Romains, je ne prétends pas dire que le premier procède du second; je me borne à constater une analogie que, du reste, M. Viollet-le-Duc a déjà signalée dans le Dictionnaire d'architecture, à l’article Voûte, vol. IX, pag. 478.

SAINT-AMBROISE DE MILAN - NEFS — VOÛTES courbé ces arcs sensiblement en plein cintre, soit par habitude, -soit avec l’intention de les rendre plus solides que des arcs surbaissés, que l’on obtint le surhaussement considérable dont nous avons fait mention. Ceci justifie pleinement l’opinion émise à la page 54 du chapitre n (Ire partie) où, comparant les voûtes surhaussées de l’architecture lombarde à celles du style byzantin, nous avons attribué le surhaussemenl des premières à leur système de construction.

Les voûtes des bas-côtés, quoique dépourvues de nervures diagonales, sont surhaussées comme celles de la grande nef. Leur faible portée fit sans doute qu’on se contenta de cintres diagonaux en bois, sur lesquels il parut inutile d’établir des arcs croisés.

Ces nervures diagonales, destinées à faciliter l’exécution des voûtes et à leur donner plus de solidité, jouent un rôle considérable dans l’architecture du moyen âge, surtout à l’époque ogivale. Leur emploi dans les voûtes de Saint-Ambroise montre qu’on en fil usage dès les commencements du style lombard, car il n’est pas douteux, comme nous verrons plus loin, que ces voûtes n’appartiennent à l’ancienne construction.

Stabilité des voûtes. — D’après ce qui vient d’être dit sur la voûte d’arête employée à Saint-Ambroise, qu’on peut appeler l’ancienne voûte d’arête lombarde, on voit que sa forme, 'abstraction faite des nervures croisées, est un intermédiaire entre celle de la voûte d’arête cylindrique ou romaine et celle de la voûte dômicale employée dails l’architecture byzantine. Elle lient de l'a première sa division en quatre segments et la conservation des arêtes jusqu’au sommet; elle se rapproche de la seconde par le surhaussement et la double courbure des surfaces. Afin de bien juger des dispositions adoptées pour résister aux poussées, nous étudierons d’abord les actions des voûtes sur leurs appuis; et, pour rendre plus utile et plus claire cette étude technique, nous commencerons par indiquer les conditions de stabilité des deux types extrêmes entre lesquels se trouve comprise l’ancienne voûte d’arête lombarde, savoir : la voûte d’arête cylindrique et la voûte d’arête dômicale. II sera facile ensuite d’apprécier le système intermédiaire. La question étant très-importante, non-seulement pour l’objet particulier de notre travail, mais encore pour l’étude des monuments du moyen [âge en général, nous la traiterons avec le développement qu’elle mérite.

La voûte d’arête romaine est formée par l’intersection de deux berceaux cylin-

driques de même ouverture qui se coupent à angle droit. Elle repose sur quatre piliers situés aux angles du carré dont elle couvre la superficie. Les actions exercées par cette voûte se réduisent à des poussées dirigées suivant les diagonales du carré. Il n’y a point d’actions latérales, c’est-à-dire que, si Ton enferme la voûte entre quatre murs construits sur Jes côtés, dans les intervalles des supports, ces murs n’éprouveront aucune action qui' tende à les renverser. Étant de simples cloisons, on pourra les bâtir fort minces. Les seules parties de la construction qui exigent de la solidité sont les piliers, qu’il faudra développer et empaler de telle sorte qu’ils résistent aux efforts do renversement déterminés par les poussées diagonales.

Il n’en est pas de même pour les voûtes à courbure sphérique couvrant un espace carré. Le type le plus simple d’une voûte de ce genre est celui de la calotte sphérique sur pendentifs, dont la surface courbe totale appartient à une même sphère : la voûte d’arête dômicale des édifices byzantins ne s’écarte de ce type que dans la partie correspondante aux pendentifs où, au lieu d’une surface concave, elle offre

une paroi saillante. Mais , comme cette saillie s’émousse de plus en plus et finit par se perdre dans la calotte supérieure, sensiblement sphérique, la différence des deux systèmes n’est en réalité marquée que vers la naissance des voûtes. Elle est par suite insignifiante quant à la stabilité, puisque les maçonneries des parties inférieures, reliées aux noyaux qui prolongent les piliers, sont maintenues en encorbellement par la seule adhérence des mortiers. Nous pouvons donc étudier les conditions d’équilibre de la calotte sphérique sur pendentifs et appliquer ensuite à la voûte d’arête dômicale les conclusions de cette élude.

La calotte sphérique projetée horizontalement suivant le cercle mnpq et verticalement suivant le segment f/SV, exerce sur sa base circulaire une poussée uniforme. Cette poussée, force horizontale constante dans toutes les directions, est transmise

par les pendentifs aux faces verticales auxquelles s’arrête la voûte. Supposons celle-ci divisée en fuseaux dont les angles au centre soient égaux. La poussée tuX de chacun de ces fuseaux pourra être décomposée en deux forces, l’une «Y dirigée suivant la face latérale, l’autre &>Z normale à cette face. Les composantes WY agiront sur les piliers angulaires qu’elles solliciteront au renversement comme dans le cas d’une voûte d’arête, mais avec moins d’énergie, parce que, toutes choses étant égales, leur résultante sera moindre. Quant aux composantes »Z, leur effort s’exercera sur les face£ latérales qu’elles tendront à repousser au dehors ou à crever au milieu.

C’est par ce dernier mode d’action que les voûtes du genre sphérique, couvrant un espace carré, diffèrent, sous le rapport de la stabilité, des voûtes d’arête cylindriques. Toutes ces voûtes, y compris les coupoles et les dômes sur pendentifs, exercent non-seulement des poussées diagonales sur les points d’appui, mais encore des poussées latérales.

Les voûtes d’arête de Saint-Ambroise, avons-nous dit, sont un moyen terme entre les voûtes d’arête cylindrique et dômicale. Elles donnent lieu par suite aux deux sortes d’action précédemment définies; et, comme elles sont très-surhaussées, se rapprochant du type sphérique beaucoup plus que du type cylindrique, leur poussée latérale est relativement considérable. Ajoutons que, très-épaisses et par suite trèslourdes, elles soumettent leurs appuis à des efforts d’autant plus redoutables.

Après avoir apprécié le mode d’action des voûtes, passons à l’examen des dispositions adoptées pour assurer la stabilité. Considérant les voûtes de la grande nef, occupons-nous d’abord des poussées diagonales appliquées aux supports. Le cas général est celui des piliers intermédiaires, établis entre deux travées contiguës. Les deux poussées diagonales qui viennent s’appliquer à l’un des piliers peuvent se décomposer chacune en deux forces, dirigées, l’une dans le sens de la longueur de 1 édifice, et 1 autre dans le sens transversal. Les composantes longitudinales, étant égales et contraires, se détruisent, mais les composantes transversales s’ajoutent. L’effort de renversement qu’elles déterminent se trouve en partie anéanti par les poussées opposées des petites voûtes latérales hautes et basses, en partie reporté sur les contre-forts extérieurs par les arcs doubleaux des bas-côtés et les portions de murs que soutiennent ces arcs. Dans le cas particulier des supports extrêmes, appliqués contre la muraille antérieure de l’église et contre les têtes des murs qui divisent le chevet, il n’existe qu’une seule poussée diagonale. La composante transversale est alors détruite comme dans le cas général, et la composante longitudinale trouve

une résistance suffisante, d’une part, dans les maçonneries du narthex, et de l’autre, dans les murailles qui prolongent les nefs jusqu’aux absides.

On n’a point eu recours, pour s’opposer aux effets de. la poussée latérale, au système adopté par les architectes byzantins. Comme nous l’avons dit dans la première partie de cette étude (p. 55 et suiv.), à propos de Sainte-Sophie de Constantinople, les voûtes byzantines à courbure sphérique, coupoles sur pendentifs ou voûtes d’arête dômieales, s’accrochent à des arcs en berceau disposés latéralement. Non-seulement ces arcs reportent la charge des voûtes sur les piliers, mais ils s’opposent en outre aux effets de la poussée latérale, grâce à la résistance transversale qu’ils doivent à leur grande largeur. Ce système permet d’enfermer et de couvrir toute la surface occupée par les constructions, à cause précisément de ces voûtes en berceau qui, joignant les piles de soutien, les empêchent de saillir au dehors en manière de contreforts.

La solution adoptée à Saint-Ambroise est très-différente de celle dont nous venons de rappeler le principe et les avantages. L’arc formeret, simplement engagé dans la muraille avec une faible saillie, n’oppose aucune résistance transversale. La poussée latérale s’applique donc au mur qu’elle tend à renverser du dedans au dehors ; mais ce mur est contre-buté en trois points, aux deux extrémités et au milieu, par les arcs doubleaux de la galerie supérieure, qui, chargés de maçonnerie et fonctionnant comme des arcs rampants, reportent sur les contre-forts extérieurs la poussée latérale en question. 11 est vrai que celte poussée s’exerce sur tout le contour de l’arc formeret, tandis que les résistances sont concentrées en trois points ; mais la muraille ainsi étayée se trouve dans les mêmes conditions de stabilité qu’un mur de soutènement renforcé de distance en distance par des contre-forts extérieurs. Si les contre-forts sont assez développés pour s’opposer à l’effort de renversement, il ne reste plus à se garantir que contre les ruptures qui pourraient se produire dans leurs intervalles; ce à quoi l’on parvient en donnant au mur une épaisseur suffisante. Cette dernière condition fut réalisée à Saint-Ambroise.

L’effet de la poussée latérale est d’ailleurs variable aux divers points du mur. C’est au milieu que la composante normale a Z prend sa plus grande valeur et que, en même temps, le point d’application de cette force, placé au sommet de l’arc formeret, se trouve dans la position la plus élevée. A ce maximum simultané correspond nécessairement le maximum de l’effort ou moment de renversement, puisque cet effort est égal au produit de la poussée latérale par le bras de levier qui s’y applique dans le mouve-

ment de rotation autour d’un axe horizontal de renversement. Comme les facteurs susdits décroissent l’un et l’autre depuis le milieu jusqu’aux extrémités du mur, l’effet de la poussée latérale décroît aussi depuis le sommet de l’arc formeret, où il est maximum, jusqu’aux naissances, où il devient minimum.

Le mur latéral étant très-évidé par les deux étages de baies ouvertes sur les bascôtés, la partie basse, terminée au pavé de la galerie supérieure, ne saurait être considérée, en cas de renversement, comme solidaire de la partie haute; d’où résulte que l’axe autour duquel se produirait la rotation se trouve au moins à la hauteur du pavé du premier étage. Mais il est certainement plus élevé, à cause de la contre-poussée dns petites voûtes de cet étage qui tend à le remonter, en sorte que cet axe rencontre vers les naissances l’arc formeret, dont le point de départ est d’ailleurs presque au même niveau que le pavé de la galerie supérieure. On voit par là que l’effort de renversement déterminé parla poussée latérale des grandes voûtes s’annule au pied de l’arc formeret ; d'où résulte que cet effort, relativement faible, dans chaque travée, vers les extrémités du mur, s’exerce principalement dans la partie moyenne. Il y est d’autant plus redoutable que, en ce lieu, la charge des maçonneries supérieures, capable, si elle était forte, de donner de l’assiette au mur, se réduit au poids de quelques assises de brique formant le couronnement.

C’est donc le milieu de la muraille qu’il est surtout nécessaire de soutenir, et de soutenir jusqu’en haut. Les grandes voûtes surhaussées, construites sur plan carré, ne peuvent subsister qu’à cette condition ; et nous verrons, par l’étude chronologique des monuments lombards, à quels tâtonnements donna lieu la recherche d’une solution satisfaisante.

Le système adopté à Saint-Ambroise est fort simple. Nous avons déjà indiqué en quoi il consiste. Les arcs doubleaux de la galerie supérieure portent des pans de muraille qui conlre-butent les murs latéraux de la grande nef. Parmi ces étais, les uns, correspondant aux piliers principaux, résistent à la poussée sur les appuis, tandis que les autres, correspondant aux petits piliers intermédiaires, jouent le rôle essentiel pour s’opposer aux effets de la poussée latérale. Us s’élèvent tous jusqu’au rampant du toit unique qui couvrait l’édifice ; et c’est à cette dernière circonstance que les étais situés au droit des petits piliers doivent de remplir efficacement leur but, car ils soutiennent la muraille jusqu’à sa partie supérieure, qui est précisément le point où la poussée latérale agit avec le plus d’intensité *.

1 La coupe transversale de la pl. 28 montre dans les murs rampants, élevés sur les arcs doubleaux des galeries

Remarquons d’ailleurs que, pour réaliser cette condition, il n’a pas été nécessaire d’élever beaucoup les murs transversaux bâtis sur les arcs doubleaux de la galerie supérieure, car l’ancien toit venait presque toucher le dessus des petites voûtes, à leur rencontre avec le mur d’enceinte. Non-seulement ces murs transversaux consolidaient les parois de la nef principale, mais ils portaient encore, sur les bas-côtés, les pannes de la toiture, fonctionnant ainsi comme arbalétriers.

Nous n’avons considéré précédemment que les poussées latérales des grandes voûtes agissant contre les murs longitudinaux, au-dessus des arcs formerets. Celles qui s’exercent sur les arcs doubleaux se détruisent réciproquement. Reste à examiner les deux poussées extrêmes, appliquées contre le mur antérieur de la basilique et contre l’arc doubleau sur lequel porte la face occidentale de la coupole. La première est contre-butée par les maçonneries du nartbex, et la seconde rencontre une résistance efficace contre l’arc doubleau, épaissi par une archivolte supplémentaire et pesamment chargé par la coupole.

Les poussées diagonales exercées par les voûtes des bas-côtés s’appliquent directement, les unes aux contre-forts et les autres aux piliers intérieurs. Ces appuis sont assez solides, soit à cause de leur masse, soit en raison de la charge qu’ils supportent, pour résister aux efforts de renversement.

Les poussées latérales des petites voûtes étant beaucoup plus faibles que celles des voûtes principales, il n’a pas été nécessaire de prendre à leur égard autant de précautions. Celles de l’étage inférieur trouvent un appui suffisant, d’une part, contre les arcs robustes qui joignent les piliers1, et de l’autre, contre les murs d’enceinte qu’elles rencontrent à mi-hauteur. Les voûtes du premier étage sont aussi butées solidement du côté de la grande nef; mais du côté opposé, les conditions sont moins favorables, parce que la poussée agit au sommet de la muraille. Des accidents ont même dû se produire,

hautes, des portes de communication qui affaiblissent beaucoup les murs en question. Ces portes ne sont pas anciennes : elles sont accompagnées, surtout du côté gauche, d'autres ouvertures plus ou moins nombreuses et régulièrement percées, non reproduites sur le dessin. Les restaurations successives de la toiture occasionnèrent ces évidements qui, avec le temps, se multiplièrent au point de faire disparaître presque entièrement l’ancienne maçonnerie des murs transversaux. Cependant, il reste de ces murs des amorces suffisantes pour démontrer l'ancienneté de leür existence et justifier ainsi le rôle que nous leur attribuons.

1 La résistance au déversement des arcs longitudinaux était d’autant mieux assurée, que de fortes poutres, encastrées entre le sommet de ces arcs et le pavé de la galerie supérieure, immédiatement derrière la corniche interne de l’église, formaient tout le long de la basilique un vigoureux cbainage, lequel rattachait solidement aux piliers principaux, en les maintenant dans leur alignement, les cloisons évidées bâties entre ces piliers. Ces poutres, dont on a trouvé les débris, consumés par le temps, dans le vide intérieur ménagé pour les recevoir, avaient 0m,30 de largeur sur 0m,40 de hauteur. Leur section n’est point marquée sur la coupe transversale, parce que les travaux de restauration n’avaient pas encore révélé ce détail intéressant de la construction à l’époque où fut gravée la pl. 28.

SAINT-AMBROISE DE MILAN — NEFS — VOUTES car il a été pris des dispositions pour consolider après coup la partie supérieure du mur d’enceinte. Tel est évidemment le but des voûtes en berceau, bâties extérieurement d’un contre-fort à l’autre, sous la corniche à petites arcatures qui fut alors mutilée et masquée. Cet ingénieux système de consolidation, qu’on trouve appliqué dans les mêmes circonstances à l’église de Calvenzano, située aux environs de Milan *, rappelle exactement la méthode suivie par les architectes byzantins pour contre-buter latéralement leurs coupoles et leurs voûtes d’arête.

Restaurations faites aux voûtes. — Les voûtes d’arête de Saint-Ambroise ont subi des restaurations partielles considérables, dont il nous reste à parler pour achever leur description. Nous avons déjà signalé (p. 74 de la deuxième partie) l’écroulement survenu en 1196, pendant l’épiscopat d’Oberto da Terzago. Ce désastre, qui occasionna la ruine de la chaire à prêcher, n’affecta que la voûte de la troisième travée, sous laquelle est précisément située la chaire. II ne saurait y avoir de doute à ce sujet; car cette voûte, reconstruite immédiatement après sa chute, fut rétablie avec des dispositions très-différentes de celles qu’on observe aux deux premières travées. On lui appliqua le système généralement usité dans les églises lombardes à partir du milieu environ du onzième siècle, c’est-à-dire le système de la voûte d’arête sur plan barlong. Un arc doubleau, appuyé sur les petits piliers intermédiaires, divisa la troisième travée en deux compartiments allongés, qui furent couverts chacun par une voûte d’arête à nervures croisées. L’arc doubleau supplémentaire et les arcs diagonaux reçurent la forme ogivale, dont l’usage s’introduisait alors dans l’Italie septentrionale; et l’on se contenta de donner aux voûtes, beaucoup moins massives que les anciennes , 0"’,25 d’épaisseur au sommet. La forme des arcs diagonaux fut aussi accommodée au goût de l’époque, au moins dans la seconde travée, attenante à la coupole, où l’on fil usage de nervures à boudin. Si, dans l’autre travée, la section de ces arcs est encore rectangulaire, cela tient sans doute au réemploi de matériaux provenant des nervures écroulées; car, les deux voûtes étant du reste exactement pareilles, il est peu probable que cette différence dans la forme des arcs indique une nouvelle restauration particulière à la deuxième travée. Les deux voûtes barlongues n’ont pas été figurées sur nos dessins, et d’ailleurs elles n’existent plus. Elles furent démolies en 1866 et remplacées par une voûte unique semblable à celle des deux premières travées, à cela près

Clericetti, Ricerche sull' architettura lombarda. Milano, 1869, p. 56.

que les nervures croisées, nu lieu d’être légèrement aiguës, sont exactement courbées en demi-cercle1.

Les dernières restaurations ont également fait disparaître des renforts (marqués par une teinte claire sur le plan de la pi. 2G) qu’on avait appliqués contre le premier et le troisième couple de piliers principaux. Ils portaient des arcs doubleaux de forme ogivale, bâtis sous les anciens arcs, pour les soutenir. Malgré ces travaux de consolidation, exécutés au moyen âge et complétés par la pose de tirants en fer, les grandes voûtes étaient en assez mauvais état, si bien que pour assurer la conservation du monument, il fallut les refaire à neuf en grande partie. Des quatre segments qui formaient chacune de ces voûtes d’arête, on ne put en conserver que deux dans la première travée et un seul dans la seconde. Nous avons déjà dit que, malgré ces démolitions, les nervures diagonales demeurèrent intactes. Les voûtes des collatéraux étaient encore plus disloquées que celles de la grande nef. On fut obligé de les renouveler toutes, excepté la première et la moitié de la troisième, dans le bas-côté de gauche.

Ancienneté de système des voûtes. — Il convient d’établir fort explicitement l’anciennelé du système des voûtes mis en œuvre à Saint-Ambroise, d’autant mieux que cette question, capitale pour les origines du style romano-byzanlin, a déjà prêté à la discussion3. Mais elle n’est nullement douteuse pour quiconque a bien étudié l’édifice, et, en même temps, suivi avec attention les derniers travaux de restauration.

Aucun indice, tiré delà structure du monument ou de la nature des matériaux em-

1 Ces deux voûtes barlongues se voient sur les dessins publiés en 1824 par Ferrario [Mon. di S. Ambr.), et récemment par Cassina ( Fabbr . di Milano).

* Dans un article publié, en 1867, sous le litre de Entwicklung der christlichen Architeklur in Italien, les rédacteurs de VAllgemeine Bauzeilnng, MM. II. etE. Ritter von Fôrster, parlent ainsi de Saint-Ambroise «... Dans son état primitif, la basilique, couverte d'une charpente apparente, manquait sans doute absolument de supports pour les voûtes. » Ces auteurs admettent que, dans l’état primitif, les piliers étaient inégalement développés, et que, pour établir les voûtes, on se contenta de renforcer les plus gros, bâtis de deux en deux, par des nervures appliquées contre leurs faces. Une telle erreur s’explique, comme l’a fait observer M. Clericetti ( Ricerche sull' architetlura lombarda , p. 26 et 27), par la seule vue des dessins qui accompagnent le texte de MM. Ritter von Forster. L’élévation d’une travée dans l’état actuel reproduit les dispositions antérieures aux dernières restaurations, c’est-à-dire les formes des voûtes et des piliers altérées par les changements exécutés depuis la fin du douzième siècle. Cet état actuel a trompé les rédacteurs de 1 AUgemeine Bauzeitung , en ce sens que, sous les adjonctions, ils n’ont pas démêlé l’ancienne disposition des supports principaux, qu’il était cependant facile de reconnaître en visitant le monument avec un peu d’attention.

L’éminent auteur du Dictionnaire de l'architecture française au moyen âge , M. Viollet-le-Duc, n’adinet pas qu aucune des voûtes de Saint-Ambroise puisse remonter au neuvième siècle (vol. IX, p. 245, en note) ; et d’ailleurs il adopte cet avis avec ses conséquences logiques ; car, d’après lui, les piliers seraient également postérieurs à l’époque susdite. A ce sujet, M. Viollet-le-Duc exprime l’opinion que, pour fixer la date de Saint-Ambroise, je me suis appuyé sur des textes d’une manière peut-être trop absolue : mais, quand il écrivit ces mots, je n’avais fait paraître encore que la partie historique de mon étude sur la basiljque ambroisienne. La suite de l’article me disculpera, je l’espère.

SAINT-AMBROISE DE MILAN — NEFS — VOUTES ployés, n autorise à supposer que les grandes voûtes des deux premières travées, ainsi que la plupart des voûtes collatérales aient jamais été refaites. La seule reconstruction ancienne, d’ailleurs bien clairement visible et reconnaissable avant les derniers changements, fut celle de la grande voûte occupant la troisième travée. Des documents authentiques, corroborés par le témoignage des formes architecturales, fixent l’exécution de ce travail aux environs de l’année 1200. Toutes les autres voûtes, à l’exception de la coupole, dont les dispositions actuelles datent aussi de la fin du douzième siècle, sont nécessairement antérieures à cette dernière époque.

La forme des voûtes, au surhaussement près, que l’agencement des appuis 11e saurait exprimer, résulte si logiquement de celle des piliers que, même si ces voûtes n’existaient pas ou qu’elles offrissent d’autres formes, il faudrait admettre qu’elles furent projetées comme elles sont. Puisque donc elles existent telles qu’elles doivent être, on est assuré que voûtes et piliers furent construits ensemble. Les voûtes ne pourraient être postérieures au monument que si leurs appuis, transformés après coup, n’avaient pas reçu dès le principe la forme actuelle. Or on les a suffisamment sondés et réparés pour vérifier qu’ils sont homogènes ; d’où il faut conclure que l’édifice dans son ensemble fut bâti d’un seul jet, et que les voûtes remontent au neuvième siècle, aussi bien que la basilique.

Au reste, si le système des voûtes établies à Saint-Ambroise peut, eu égard à son ancienneté, exciter l’étonnement par le choix des dispositions, ce système offre en même temps des marques de timidité qui indiquent un début. La nef principale, tenue trèsbasse, est contre-ventée sur toute sa hauteur par les deux galeries superposées des bascôtés. Évidemment on a craint d’élever les grandes voûtes ; et le soin d’assurer leur stabilité préoccupa si fort les architectes, qu’ils sacrifièrent à cette considération une autre convenance importante, l’éclairage de la nef du milieu. Cette nef ne reçoit directement le jour qu’à ses extrémités.

Pour remédier à ce défaut, il eût été nécessaire d’exhausser les voûtes de la nef principale et de rompre en même temps la pente uniforme du toit par une paroi verticale percée de fenêtres. C’est ce qu’on fit pour les monuments postérieurs ; mais en élevant ainsi, dans ces édifices, les murs de la grande nef, on négligea de les étayer suffisamment jusqu’aux points où la poussée latérale se fait sentir de la manière la plus redoutable. Aussi les voûtes, qui d’ailleurs furent encore très-pesamment construites, ne so sont-elles pas maintenues. 11 a fallu les refaire dans les siècles suivants. Si les voûtes plus anciennes de Saint-Ambroise se sont en grande partie conservées jusqu’à nous,

elles doivent cet avantage à la timidité des dispositions prudemment adoptées par des constructeurs novices.

Piliers. — Une différence do grosseur très-considérable montre bien la diversité de fonctions et d’importance des deux sortes de piliers. Les plus forts (voy. les sections sur la pl. 27) ont environ 2m,90 de longueur sur 2m,05 de largeur, tandis que les petits ne mesurent que lm,10 dans les deux sens. La forme de ceux-ci n’est pas exactement la même partout. Dans la dernière travée, les quatre membres saillants sont des demi-colonnes ; dans la troisième, on observe un pilastre et trois demi-colonnes ; enfin, dans la seconde et la première, deux pilastres sont associés à deux demi-colonnes.

La disposition des petits supports laisse à désirer en ce que les archivoltes ou les arêtes, appuyées sur la plateforme, ne rencontrent pas toutes un redan spécialement destiné à chacune d’elles. Ainsi, la demi-colonne ou le pilastre tourné vers le bas-côté reçoit cinq retombées : celles d’un petit arc doubleau, de deux arêtes diagonales et de deux archivoltes longitudinales. Le même défaut n’existe pas dans les piliers engagés, lesquels sont exactement découpés comme la construction qu’ils soutiennent. On peut en dire autant des gros piliers, à cela près qu’un redan unique correspond à l’une des archivoltes longitudinales et au cordon qui porte l’arc formerel de la grande nef.

Les nervures groupées en faisceau sur le pourtour des piliers offrent des proportions très-variables, au point que les demi-colonnes, par exemple, quoique égales en diamètre dans les trois ordres de supports isolés, sont entre elles, pour la hauteur, comme les nombres 7, 4 et 1. Cette absence de règle dans les proportions est d’ailleurs la conséquence logique de la subdivision du parement en cordons distincts, correspondant aux nervures saillantes de la couverture voûtée. Par ce double caractère, les supports de Saint-Ambroise appartiennent complètement au type du pilier cantonné de colonnes. Ils remontent d’ailleurs aux débuts de ce système, si l’on en juge par certains indices intéressants à observer.

Le plus caractéristique est la forme des petits piliers. En étudiant ses variations dans les différentes travées, on remarque qu’il n’y a de pilastres que sur l’axe transversal. Or les pressions obliques s’exercent précisément suivant la direction de cet axe ; et comme les pilastres possèdent, à égalité de saillie, plus de masse que les demi-colonnes, il est probable que, en les substituant partiellement à celles-ci, on voulut obtenir plus de solidité. Le pilier delà dernière travée, flanqué de quatre demi-colonnes, serait alors le type primitif, modifié d’abord dans la troisième travée, sur la face où le cordon

saillant joue le rôle de contre-fort, et ensuite, plus complètement, dans les deux pre- *

mières.

Le seul aspect de ce type primitif porte à lui attribuer une très-ancienne origine. Taises formes et même par ses proportions, il rappelle certains appuis angulaires de l’architecture romaine ; si bien qu’on peut, à bon droit, le considérer comme une transition naturelle entre les supports de l’antiquité et les piliers du moyen âge. Sa structure, parfaitement symétrique, ne .s’accorde point avec celle delà construction qu’il soutient: autre signe d’ancienneté, car une pareille discordance, contraire aux principes de l’architecture lombarde, marque les tâtonnements de la période de début. Mais, sans nous arrêter davantage à ces conjectures, passons à l’examen des faits qui les confirment. La découverte, récemment opérée à Milan, des débris de l’église conventuelle d’Aurona ', prouve que les supports isolés de cette église et le type primitif des petits piliers de Saint- Ambroise offraient une forme identique. Or l’église d’Aurona remonte au huitième siècle. D’autre part, l’étude des monuments lombards lait reconnaître que le type en question ne fut appliqué que très-rarement, et que, nulle part, sauf à Saint-Ambroise, il n’apparaît avec sa disposition primitive, caractérisée par quatre colonnes engagées *.

De telles observations, qui assignent à la basilique ambroisienne une date intermédiaire entre la construction de l’église d’Aurona et le plein développement do l’architecture lombarde, fournissent un remarquable témoignage de son ancienneté.

Les gros piliers en présentent un autre qui mérile aussi d’être signalé. 11 s’agit du notable excès de la longueur sur la largeur ; disposition vicieuse à certains égards, car, pour assurer la stabilité du support, menacée par les poussées, il convient d’étendre la surface surtout dans le sens transversal : mais il importe aussi de resserrer les nefs le moins possible. Afin de concilier ces deux exigences, on donna généralement aux piliers autant de largeur que de longueur; et c’est ce que, à notre connaissance, on fit dans toutes les églises lombardes voûtées, à l’exception de saint Ambroise. Le parti adopté dans ce monument indique que les leçons de l’expérience manquaient encore aux constructeurs.

Coxtre-forts. — Des contre-forts de dimensions inégales sont appliqués contre les longs côtés de l’enceinte, au droit des piliers (voy. pi. 27). Les plus gros, très-vigou-

< Les débris de cette église, trouvés parmi des démolitions, sont conservés au palais de Bréra, dans la grande salle du musée archéologique. Us consistent en tronçons de piliers, bases, chapiteaux et sculptures diverses, tous morceaux du plus haut intérêt. Leur découverte fut immédiatement signalée par M. Clericetti ( Ricerche sull' architetlura lombarda, Milan,

1869, p. 30 et suiv.). Us seront prochainement publiés par H. S. Landriani, qui les grave en ce moment.

! A Saint-Celse de Milan, les petits piliers des travées détruites étaient pareils à ceux pourvus de deux pilastres qu’on observe aux premières travées de Saint-Ambroise (voy. pl. 46).

reusement développés aussi bien en largeur qu’en profondeur, offrent une section rectangulaire. Ceux qui correspondent aux petits piliers sont beaucoup plus faibles, de telle sorte que le rapport de leur surface à celle des contre-forts principaux est à peu près égal au rapport en surface des piliers de l’une et de l’autre grandeur. La forme de ces petits contre-forts marque une certaine recherche : ils s’amaigrissent en pointe, comme pour exprimer, par celte réduction dans l’empâtement, qu’ils n’ont à soutenir qu’une charge assez minime. Telle était du moins leur disposition primitive. Plus tard, lorsque, pour consolider latéralement les voûtes des galeries supérieures, on prit le parti d’établir des arcades d’un contre-fort à l’autre, il fallut transformer les éperons pointus en piles rectangulaires. Ce travail fut exécuté dans la première moitié du douzième siècle, car l’intime liaison des maçonneries avec celles de la tour, dite nouveau campanile, fondée en 1128, montre que les deux ouvrages sont contemporains *.

Le dernier petit éperon du côté gauche, noyé seulement à moitié dans le renfort postérieur, montre bien la forme primitive. Cette forme apparaît encore, du même côté, audessus des arcades de consolidation, dans l’intervalle compris entre la plate-forme supérieure de ces arcs et la pente du toit. On voit aussi, dans le même intervalle, la corniche à peliles arcalures qui couronnait la muraille avant l’application des arcades. Toutes ces dispositions, faciles à observer contre la paroi latérale de gauche, sont trèspeu apparentes du côté droit, parce que, sur cette face, la construction des chapelles modernes, plus spacieuses et plus hautes que celles de la face opposée, nécessita des mutilations considérables s.

Portes. Fenêtres. — Les trois portes antérieures, correspondan t aux trois nefs sont les seules de l’ancienne construction qui subsistent encore. Nous les décrirons plus loin quand nous étudierons le narthex. Si, comme il est probable, d’autres portes existaient primitivement sur les longs côtés de l’enceinte, elles ne peuvent être restituées, faute de traces. Les entrées latérales actuelles sont modernes.

Nous parlerons aussi, dans l’article consacré au narthex, des grandes ouvertures pratiquées au premier étage dans le mur de face, en sorte que nous n’avons a nous occuper ici que des fenêtres percées dans les murailles du Nord et du Midi. Ces fenêtres sont généralement bien conservées à l’étage supérieur. Largement ouvertes dans les deux

* Une même teinte grise les désigne sur le plan de la pl. 27 .

2 Les chapelles latérales n’ont pas été marquées sur la pl. 27, à l’exception de celle remontant à l’époque lombarde, qui avoisine le vieux campanile. Au reste, on vient de les supprimer du côté gauche pour rétablir l’ancien mur d’enceinte.

SAINT-AMBRUISE DE MILAN — NEFS — APPAREIL sens, leur surface vide mesure à peu près T, 50 de hauteur sur lm,10 de largeur (\°y. pl. 28 et 29). L encadrement, poursuivi sans interruption, est ébrasé en forme de coin, avec deux pentes symétriques. Deux fenêtres seulement, les dernières à gauche, au lieu d’avoir leurs ébrasements terminés en pointe, sont pourvues d’un boudin polygonal qui amortit l’angle vif. Peut-être ont-elles été refaites au douzième siècle avec les portions de mur attenantes ‘. La position irrégulière de la première fenêtre du côté gauche provient de ce qu’il fallut la reconstruire lors de l’érection du nouveau campanile. Ses moindres dimensions tiennent au défaut d’espace entre la tour et le contre-fort. Les fenêtres qu’on voit sur la coupe transversale de la pl. 28, au fond des galeries hautes, sont des restitutions purement probables.

La construction des chapelles latérales, en supprimant les cloisons d’enceinte au rezde-chaussée, fit disparaître tout vestige des fenêtres qui, sans doute, s’y trouvaient pratiquées. Nous les avons rétablies, sur les dessins des planches 28 et 29, au même niveau que les deux ouvertures percées dans le mur occidental, de part et d’autre de la maîtresse porte (voy. pl. 50). 11 nous a paru naturel de prendre règle sur la position de ces ouvertures anciennes, les seules conservées à l’étage inférieur, sauf à nous écarter des proportions qu’on observe aux fenêtres des galeries hautes !.

Appareil. Nous étudierons l’appareil de Saint-Ambroise en nous occupant successivement des piliers, des arcs et des murs ; et ce que nous dirons dans cet article s’appliquera non-seulement aux nefs, mais encore au narthex et à l’atrium, où l’on trouve employés les mêmes matériaux et les mêmes procédés de construction 3.

Appareil des piliers. — Les assises des petits piliers sont généralement composées de

1 Cette disposition exceptionnelle n'a pas été reproduite sur les dessins.

La commission des travaux a préféré, dans la récente restauration du mur septentrional, conserver ces proportions, de telle sorte que, au rez-de-chaussée, les fenêtres latérales descendent plus bas que celles du mur de face. 11 importait peu de choisir 1 une ou 1 autre solution ; mais il fallait au moins ébraser les nouvelles fenêtres en simple biseau, à l’exemple de presque toutes celles du premier étage, et ne pas copier, comme on l’a fait, le boudin polygonal qu’on observe exceptionnellement à deux de ces dernières, sans doute par suite d’une reconstruction partielle.

I! est question de rétablir aussi la paroi latérale de droite ; mais, comme de ce côté les chapelles doivent être maintenues, on éviderait la cloison, au-dessous de chaque fenêtre, par trois petites arcades séparées par des colonnettes. De cette façon le vaisseau primitif serait isolé des adjonctions postérieures sans que les chapelles fussent sacrifiées. Toutefois, la triple arcade, ouverte sur chacune des petites travées, pourrait bien être taxée d’innovation téméraire ; et puisque, après tout, les chapelles doivent continuer à servir, ne serait-il pas mieux de les laisser franchement ouvertes comme dans les autres églises?

3 Je dois tous les renseignements (texte et dessins) relatifs à l’appareil de Saint-Ambroise, à SI. G. Landriani, mon obligeant et consciencieux collaborateur, qui les a notés à mesure que l’avancement des travaux de restauration permettai de les constater.

quatre blocs, un pour chaque membre saillant, qui, avec des queues inégales, occupent toute la section. Cette disposition est reproduite par la figure A. La figure B montre un autre arrangement d’un usage moins fréquent, dans lequel deux membres saillants opposés sont taillés dans une seule pierre, formant parpaing. Il arrive assez souvent,

surtout vers le pied des piliers, qu’un bloc embrasse en élévation deux ou plusieurs assises ; et l’on en voit à l’atrium d’assez allongés pour tenir presque toute la bailleur du support, entre la base et le chapiteau (voy. sur la pl. 29, ‘la coupe longitudinale de l’atrium).

Dans les gros piliers, la pierre de taille n’occupe pas toute la section : employée en

parement, elle entoure un noyau intérieur, exécuté en maçonnerie de blocage. Chaque pierre, dans une assise, n’est pas spécialement affectée à une seule nervure, car certains blocs en embrassent deux et même trois ; si bien qu’il n’y a par assise que cinq à neuf pierres pour douze nervures. Quelques-unes de ces pierres sont minces; d’autres pénètrent profondément jusque verç le centre du pilier. Grâce à ces inégalités de queue, l’enveloppe extérieure est intimement liée au noyau central. Comme dans les petits piliers, certains blocs, exceptionnellement longs, tiennent en hauteur deux ou plusieurs assises *.

Tous les piliers, tant isolés qu’engagés, dont la base reposesur le pavé de l’église,

1 Je dois prévenir ici que l’appareil figuré sur les coupes transversale et longitudinale (pl. 28 et 29) n’est point exact, sauf pour les piliers de l’atrium. Non-seulement il ne représente pas les véritables positions des joints, mais il est en outre

c’est-à-dire tous les piliers des nefs, offrent des parements en pierre de taille. Il n’en est pas de même pour les courts piliers des galeries supérieures, revêtus de brique en majeure partie, et où la pierre n’apparaît que sur les faces tournées vers la nef principale (voy. pl. 29). Ainsi, la pierre de taille, employée pour les principaux supports isolés, membres essentiels de la construction, soumis d ailleurs a de fortes charges, ne se rencontre aux autres supports que dans les parties visibles depuis le sol de la basilique. Elle fut donc mise en œuvre, non-seulement à titre de matière plus résistante que la brique, mais encore dans le but de concourir a la décoration.

Les pierres employées sont de diverse qualité. Pour les fûts des pilieis, on se servit soit de ceppo grosso *, espèce de poudingue à pâte siliceuse criblée de catlloux, soit de granités, appelés sarizzo ou serizzo, qu’on trouve à l’état de blocs erratiques sur le sol de la Brianza, entre Monza et le lac de Corne. Ces deux espèces de pierre, d’un grain très-grossier, ne pouvaient convenir pour les chapiteaux, qui exigent des matériaux fins et homogènes. Aussi furent-ils exécutés en calcaiie blanc d’Angera, en ceppo gentile, ou en marbre blanc, ce dernier de provenance antique. Le calcaire d’Angera domine ; il se prête fort bien à la sculpture parce qu il est liès-compact et que, tendre au sortir de la carrière, il durcit en vieillissant.

La maçonnerie de remplissage, qui forme le noyau des gros piliers, consiste en éclats de ceppo et gros cailloux roulés, lies par du mortier. Celui-ci est d une qualité très-variable, tantôt dur et adhérent, tantôt pulvérulent au point que les matériaux intérieurs peuvent s’enlever à la main.

Appareil des arcs. — Les arcs doubleaux de la grande nef sont les seuls bâtis en pierre. Tous les autres, sans exception, sont exécutés en brique avec des claveaux de pierre blanche intercalés de distance en distance. Le nombre de ces claveaux varie suivant les arcs, et leur espacement dans le même arc est souvent irrégulier 2. On observe cependant qu’une pierre est toujours a la ciel1 : que si, dans un aie, d n existe

mal tracé en principe, attendu qu’il n’exprime pas la disposition par assises réglées qu’on observe, en général, sur les parements des piliers. Celte faute tient à ce que j’ai relevé mes dessins avant que l’ intérieur de la basilique fût débarrassé de la croûte en stuc qui tapissait ses parois.

1 On. distingue, d’après la qualité du grain, trois espèces de ceppo, le grosso, le mezzano et le gentile. Le premier est une pierre grossière, d’ailleurs très-résislante, convewffde pour les constructions simples et robustes. Taillée, elle offre un parement criblé de trous, par suite de l’expulsion partielle des cailloux sous le choc du ciseau. Le ceppo gentile se recommande, au contraire, par la finesse et l’homogénéité de la texture. Quant au ceppo mezzano, cest un intermédiaire entre les deux variétés extrêmes.

* Je dois renouveler ici, pour l’appareil des arcs, représenté sur les pl. 28 et 29, la déclaration d inexactitude que j ai déjà faite pour celui des piliers. L’erreur tient à la même cause.

que trois claveaux en pierre, leurs places sont à la clef et aux reins, et que, s’il y en a cinq, on les voit à la clef, aux reins et près des naissances. Ceci donne à penser que l’association des pierres avec les briques fut considérée par les architectes, non-seulement comme un motif de décoration, mais aussi comme une garantie de solidité, car les matériaux les plus résistants paraissent disposés de préférence aux points faibles, aux joints de rupture.

Les claveaux en pierre sont très-nombreux dans les arcs de la grande nef et des collatéraux, principalement aux deux dernières travées, où l’on en compte jusqu’à quatorze par archivolte. Les arcs doubleaux ou formerets des galeries hautes n’en ont guère que trois ou cinq. Des claveaux semblables existent aussi, le plus souvent au nombre de trois, dans les archivoltes ébrasées des fenêtres.

Appareil des murs. — La brique est exclusivement employée pour revêtir les murs : elle présente, en général, les dimensions suivantes : 0"',26 de longueur sur Om,l l de largeur et 0m,0G d’épaisseur. Un autre échantillon assez fréquent, qu’on rencontre notamment aux arcs des galeries latérales, mesure 0m,285 sur 0m,14 et 0'",085. Des briques plus grandes, et parfois plus grosses, sont distribuées çà et là parmi celles d’un usage courant. On observe aussi des assises composées de fragments de tuile inclinés; et lorsque deux assises pareilles se trouvent superposées, leurs matériaux sont penchés en sens contraire, ce qui les fait ressembler à une arête de poisson. Les briques ordinaires se succèdent dans la même rangée, de manière à montrer alternativement leur grande et leur petite face ; elles fonctionnent ainsi, les unes comme carreaux, les autres comme boutisses.

Intérieurement, la structure varie suivant l’épaisseur de la muraille. Lorsque cette

épaisseur est d'à peu près une brasse milanaise, c’est-à-dire d’environ 0'",60, et tel est le cas des cloisons d’enceinte, la section totale se trouve occupée par des briques d’appareil , ainsi que l’exprime la fig. D.

Dans les murs plus épais, ceux par exemple qui, appuyés sur les arcades longitudinales, séparent la grande nef des collatéraux, la partie interne, comprise entre les parements en brique; est exécutée en maçonnerie de blocage. Les figures E et F représentent cette disposition,

SAINT-AMBROISE DE MILAN — NEFS — APPAREIL I5d

la première quand les parois sont tout eu briques d’appareil, et la seconde lorsque des assises de briques à plat alternent avec des couches de fragments rangés en arête de poisson. Dans l’un et l’autre cas, la maçonnerie de blocage offre la même contexture. Elle renferme, outre les matériaux habituels, galets et éclats de pierre,

des briques entières, ajustées contre celles du parement, dans le but de continuer les assises à 1 intérieur de la masse et d’établir ainsi des liaisons plus intimes.

Les contre-forts sont entièrement bâtis en briques sur toute leur épaisseur. La même matière compose exclusivement les voûtes d’arête, à cela près que les nervures diagonales contiennent des claveaux en pierre comme les autres arcs.

A l’intérieur du monument, tous les joints des briques sont passés au fer et soigneusement lissés, ce qui indique, de la part des constructeurs, l’intention de montrer à nu les matériaux. Aussi remarque-t-on qu’ils ont eu soin de n’employer que des briques d’appareil pour les parements placés en évidence. Les assises en petits fragments inclines ne se voient qu’aux parois extérieures de l’enceinte, ou bien sous les toitures, ou encore, par exception, dans la galerie supérieure du narlhex. On en usa par économie, et non pour un autre motif.

Considérations générales sur l’appareil. - Les procédés de construction appliqués à Saint-Ambroise témoignent que les architectes de ce monument connaissaient bien l’art de bâtir. La pierre et la brique sont judicieusement distribuées et appareillées : les matériaux de parement et ceux de remplissage se pénètrent réciproquement de manière à former un tout solidement uni : le mortier seulement laisse à désirer.

Le système de construction n’a de commun avec celui des édifices romains que

l’usage de la maçonnerie mixte, composée d’un blocage intérieur et d’un revêtement superficiel en matériaux d’appareil ; mais celte méthode de bâtir fut aussi d’une pratique habituelle pendant le moyen âge, et les particularités qui la distinguent à Saint- Ambroise sont caractéristiques decette dernière époque, et nullement de l’architecture romaine. Dans les murs romains, en effet, le revêtement, exécuté soit en très-petits moellons terminés en pointe, soit en briques triangulaires, n’offre point de stabilité propre : il ne se maintient que parce qu’il est solidement incrusté dans une pâte adhérente; tandis que, à la basilique ambroisienne, les parements, plus épais, sont bien mieux en état de se soutenir; ceux qui ne contiennent que des briques d’appareil, sans fragments de tuile rangés en arête de poisson, pourraient, à la rigueur, comme des cloisons d’appartement, rester debout sans l’assistance du blocage.

Une autre différence essentielle est qu’on ne trouve point à Saint-Ambroise les assises de grandes briques, traversant complètement le mur, qui, dans les murailles romaines, sont espacées sur la hauteur. Ces assises, d’ailleurs fort utiles pour relier les parois, séparaient aussi les couches successives, bâties isolément, selon la méthode romaine '. Elles n’auraient pas eu cette dernière raison d’être dans les murs de Saint-Ambroise; et, quant à leur emploi comme chaînage, on peut dire que les briques entières, prolongeant les assises du parement dans la masse du blocage, remplissent convenablement le même office.

Nous avons déjà vu que la disposition des voûtes n’a plus rien de romain, et qu’elle offre, au contraire, l’application très-franche des principes adoptés pendant le moyen âge. L’appareil' de ces voûtes, commandé par leur structure, n’est pas moins affranchi de l’imitation des procédés antiques.

La construction ordinaire des piliers par assises réglées et le fréquent usage de blocs

comprenant plusieurs nervures saillantes de la même assise, méritent de fixer l’attention. Ce sont, à la vérité, d’excellentes pratiques, à cause de la solidarité qu’elles établissent entre les nervures et de l’accroissement de force qui en résulte pour le support ; mais, en appliquant jusqu’au bout le principe du pilier cantonné de colonnes, on arrive à marquer dans l’appareil l’indépendance manifestée par les formes. En d’autres termes, on supprime les assises réglées, et chaque cordon, appareillé isolément, se compose de blocs distincts, allongés et posés en délit si le cordon est mince, plus courts et dressés sur lit de carrière s’il est épais. De distance en distance, quelques pierres, communes à deux nervures contiguës, établissent les liaisons strictement

1 Consulter à ce sujet l’intéressant ouvrage de M. l’ingénieur Choisi, : De la construction dans l'antiquité romaine.

nécessaires à la stabilité. Tel est le mode de construction généralement suivi dans les monuments lombards. Si, à Sainl-Ambroise, on ne l’observe guère que par exception ; si les supports de cette basilique sont appareillés, en général, comme le, seraient des piles à parement lisse, cela doit tenir, non point à la préméditation de l’architecte qui se serait écarté, par prudence, des coutumes de son époque, mais à ce fait que l’usage du pilier cantonné de colonnes n’avait pas encore reçu son complet développement. Ainsi l’on trouve des témoignages d’ancienneté jusque dans les particularités de l’appareil.

Décoration. — La décoration de Sainl-Ambroise est essentiellement fondée, selon les principes de l’architecture lombarde, sur la mise en relief du système de construction. Les nervures multipliées des voûtes et des piliers composent un réseau très-bien coordonné, dont les linéaments, tantôt groupés en faisceau, tantôt isolés après s’être épanouis en gci’be, tapissent différemment les diverses parties de l’édifice. Ces nervures accidentent assez les parois pour les empêcher de paraître nues. Elles appellent l’attention sur les principaux membres de la construction, dont elles expriment le rôle et les relations réciproques ; si bien que le monument, ainsi détaillé dans sa structure, trouve en lui-même, sans le secours d’aucune parure étrangère, le moyen de contenter les yeux. Cette décoration, si simple et si vraie, se recommande aussi par une remarquable fermeté.

La diversité des matériauxjest habilement mise à profit pour varier les aspects et concourir, avec les saillies de l’ossature, à bien marquer le système de construction. Nous avons déjà vu, dans l’article consacré à l’appareil, comment sont répartis la pierre et la brique. Non-seulement cette répartition distingue les uns des autres les membres de l’édifice, mais elle offre encore le mérite de montrer leur importance relative, suivant que la pierre de taille, matière plus résistante que la brique, apparaisse seule, comme dans les piliers, ou partiellement, comme dans les arcs, ou fasse défaut, comme dans les simples murs.

Une semblable recherche dans la distribution des matériaux indique qu’on n’eut pas l’intention de les masquer par des revêtements, et que, malgré leur rudesse, ils demeurèrent apparents. Au reste, cela resuite positivement de particularités trèssignificatives, telles que le lissage des joints et l’usage exclusif de briques d’appareil pour les parements internes exposés aux regards1. Seules, les surfaces des voûtes

1 Cependant on vient do couvrir d'un crépis les portions de muraille qui, dans la grande nef, surmontent les arcatures

furent couvertes d’un enduit1. L’ornementation n’avait à jouer qu’un rôle très-secondaire dans un système de décoration aussi intimement lié à la structure de l’édifice. Elle se réduit aux sculptures des bases et des chapiteaux et aux petites arcatures des corniches.

Corniches de couronnement. — La planche 31 , où sont representees les corniches de Saint-Ambroise, montre qu’elles offrent toutes, à litre de motif principal et caractéristique, de petites arcatures cintrées appuyées sur des consoles. Mettant à part les couronnements de la tribune et de la coupole, dont le premier est antérieur et le second de beaucoup postérieur à la reconstruction de la basilique, on reconnaît que les autres corniches, pourvues d’arcatures sensiblement pareilles, ne diffèrent entre elles que par l’importance et la richesse du bandeau soutenu par les petits arcs.

La plus simple est celle de la nef principale, établie au niveau du pavé des galeries hautes : le bandeau s’y réduit au rebord saillant d’un dallage. Interrompue par les gros piliers, elle repose, au milieu de chaque travée, sur une mince colonnette qui la rattache au petit support (voy. pl. 29 et 31). Les consoles sont tantôt en pierre, tantôt en brique. Des claveaux en pierre blanche se trouvent disséminés dans les archivoltes, à l’imitation de ceux qu’on observe dans les arcs reliant ensemble les appuis.

Le bâtiment des nefs possédait une autre corniche à petites arcatures qui servait de couronnement extérieur aux murs d enceinte. Nous avons déjà dit que cotte corniche fut masquée et mutilée lors de l'établissement des arcs de consolidation, bâtis au douzième siècle dans les intervalles des contre-forts. Ce qui en reste témoigne qu’elle était fort simple. Comme dans la corniche intérieure, précédemment décrite, on n’y rencontre, ni les briques moulurées, ni les assises en dents de scie, qui apparaissent dans les couronnements du narthex et de l’atrium.

Chapiteaux. — Les chapiteaux situés à l’intérieur de la basilique sont établis à différents niveaux, suivant que les piliers qu’ils terminent soutiennent les voûtes des bas-côtés, celles de la nef centrale ou celles des galeries supérieures. Delà trois caté-

des deux étages. On jugea que les briques de parement n’étant uniformes, ni de dimensions, ni de teinte, il valait mieux les masquer. Cette altération des dispositions primitives est regrettable à tous égarés : les surfaces blanches des cloisons font, avec les tons des piliers et des arcs, un contraste violent qui ôte à l'intérieur de la basilique cet effet de sombre harmonie qu’il devrait produire et qu’on serait heureux d'y rencontrer.

i La restauration des anciennes voûtes a fait découvrir sur cet enduit des restes de peintures, qui consistaient en quelques ornements très-simples, assez grossièrement tracés.

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