ATRIUM
Nous avons vu, au commencement de notre élude sur Saint-Ambroise, que l’atrium fut bâti contre le narthex, alors que cet édifice était déjà complètement terminé. Plusieurs particularités de la structure, et notamment le prolongement, sous les combles du cloître, de la corniche inférieure du narthex (voy. pl. 50), ne laissent aucun doute à ce sujet.
L’atrium se compose de trois portiques voûtés, ouverts par des arcades sur une cour intérieure et fermés en dehors par des murs pleins (voy. pl. 26, 29 et 50). C’est un promenoir couvert, dont la galerie basse du porche complète le circuit. L’axe longitudinal de ce péristyle ne coïncide point avec celui de la basilique : il s’incline légèrement à droite. Le pavé s’abaisse, en pente régulière, à partir du front de l’église, de manière que les eaux pluviales s’écoulent à l’extérieur; mais, depuis longtemps, celle disposition a cessé de remplir son but, car le terrain s’est beaucoup exhaussé autour de l’atrium. La porte est maintenant enterrée sur une hauteur d’environ 1”,10, comme l’indique, sur la planche 29, un trait interrompu marquant le niveau actuel du sol. Des marches, au nombre de sept, rachètent la dénivellation.
La cour intérieure, fort allongée par rapport à sa largeur, mesure en moyenne 14”, 20 sur 36”, 45. Trois arcades s’ouvrent à chaque bout, tandis qu’il y en a six dans la longueur. Ces dernières sont, en raison des dimensions de la cour, plus spacieuses que celles des petits côtés; leur ouverture varie entre 5"', 05 et 5”, 20. Les piliers sont pareils à ceux qui subdivisent la troisième travée de la grande nef : trois
colonnes engagées soutiennent les arcs, tandis qu’un pilastre extérieur joue le rôle de contre-fort. Ces appuis méritent le reproche, déjà fait aux petits piliers de la basilique, de ne point s’adapter exactement aux retombées des arcs et des voûtes; mais ils gagnent à ce défaut d’-êlre moins morcelés, et, par suite, de paraître plus simples et plus fermes. Les supports engagés qui leur correspondent sur les parois dé l’enceinte sont rigoureusement découpés comme la construclion qu’ils soutiennent. Des contreforts à section rectangulaire les eontre-butent à l’ extérieur.
La disposition des arcades est la même que dans les nefs (voy. pl. 29). Encadrées par une double archivolte, elles se trouvent séparées l’une de l’autre, au-dessus des piliers, par de fines colonnettes engagées qui se raccordent avec la corniche de couronnement (voy. le dessin de cette corniche sur la planche 31). L’archivolte extérieure s’amincit graduellement, depuis la clef jusqu’aux naissances, de manière à n’occuper, au-dessus du pilastre d’appui, que l’espace disponible de chaque côté du socle de la colonnelte. Le même rétrécissement s’observe, du reste, à l’intérieur de l’église, non-seulement aux deux étages d’arcades, mais encore aux arcs formerets des grandes et des petites voûtes. Nous avions omis de mentionner cette particularité dans la description de l’appareil.
Il n’est pas douteux, d’après la forme des soutiens, que les portiques de l’atrium n’aient été destinés à recevoir des voûtes d’arête. Cependant leurs piliers sont bien maigres pour résister aux poussées, à ce point que des liens en fer ou en bois paraissent nécessaires à la stabilité. L’usage de ce genre de liens, si fréquemment employés en Italie, pourrait donc remonter à une époque très-reculée.
Il ne reste plus, des anciennes voûtes d’arête, que celles du portique antérieur : on y observe la double courbure et le surhaussement habituels1. Sur les longs côtés les voûtes d’arête furent presque entièrement rebâties. L’examen de la construction actuelle montre qu’il ne subsiste de l’ancienne couverture voûtée que des amorces irrégulières, retenues par l’adhérence du mortier, d’une part, contre les murs d’enceinte, et de l’autre, contre le contour des arcades. Toute la zone moyenne occupant l’intervalle des arrachements fut refaite à neuf, y compris les parties supérieures des arcs doubleaux2. La nature même de cette restauration en explique le motif. Faute
1 La section représentée sur la planche 28 n’est point exacte, quant à la forme de la voûte. Il en est de même pour les deux sections de la planche 50.
2 Ces parties supérieures des arcs doubleaux sont exécutées en briques d’une autre qualité que celles existant au-dessous des reins. On n’y observe pas, comme dans les arcs doubleaux du portique antérieur, de claveaux en pierre intercalés parmi les briques.
de précautions suffisantes contre l’effet des poussées, il se produisit en haut des supports une augmentation de l’-écartement qui détermina la dislocation des arcs doubleaux et des voûtes. Les arcades, moins résistantes que le mur d’enceinte, furent alors déviées de leur aplomb; mais on les redressa sans doute, lorsqu’on reconstruisit la couverture maçonnée, puisqu’elles n’offrent maintenant aucune inclinaison.
La toiture en charpente éprouva aussi des modifications. Elle était d’abord à deux égouts sur les trois galeries, car les murailles de clôture portent une corniche de même forme et de même niveau que celle de la cour intérieure. Ce toit à double pente fut remplacé, sur les longs côtés, par un appentis incliné vers la cour et soutenu par un exhaussement du mur d’enceinte. On ne conserva le comble à deux égouts que sur le portique antérieur, dont les voûtes n’avaient pas eu besoin .d’être rebâties *.
Les divers changements apportés à la couverture du cloître furent exécutés, vers 1651, parles soins du cardinal Frédéric Borromée qui, non content de remédier, par des travaux de consolidation, à l’état de délabrement où se trouvait l’atrium, voulut encore lui rendre toute sa beauté première en faisant réparer les chapiteaux. Chose extraordinaire pour l’époque, l’architecte Ricchino s’efforça de conserver aux nouvelles sculptures le même caractère qu’aux anciennes; mais ce fut une vaine tentative car les artistes d’alors ne comprenaient rien à l’art du moyen âge. Aussi leurs ouvrages, assez nombreux dans la galerie septentrionale, offrent-ils une étrange association de lombard et de rococo, mélange bizarre qui fait penser à ces gravures du siècle dernier où les sculptures du moyen âge sont travesties à la mode du jour.
Les chapiteaux anciens se rapprochent beaucoup, par le style des ornements, de ceux de la basilique et du porche. Cependant on y remarque plus de liberté dans les formes et de facilité dans l'exécution. Le tailloir manque presque toujours, ce qui réduit notablement la hauteur et soulage le pilier d’une large moulure dont le galbe alourdi ferait contraste avec l’élégante silhouette des arcades. Les figures I à IV de la planche 42 donnent la représentation complète des chapiteaux d’un pilier. D’autres chapiteaux de supports isolés sont reproduits par les figures V à IX de la planche 43. Ces divers exemples montrent que les images d’animaux fantastiques sont assez nom-
1 Quoique la restauration actuelle n’ait pas encore fait disparaître les appentis des longs portiques du nord et du midi, j ai rétabli, sur les dessins des planches 29 et 50, les toitures à double pente qui abritaient primitivement ces deux portiques.
q-.g ARCHITECTURE LOMBARDE
breuses : quelques-unes furent même plusieurs lois répétées. Ainsi, le griffon de la figure V se voit en haut de trois pilastres, et les bêtes à deux pattes, dont le corps finit par une longue queue (voy. fig. 111), décorent deux chapiteaux. Mentionnons encore le monstre de la figure Vil, intéressant par le souvenir païen qu’il rappelle. Les feuillages, remarquables par l’originalité et la variété de leurs dispositions, sont parfois dessinés avec beaucoup de goût (voy. les ligures LV et VI). On sent que les artistes 11e se trouvaient plus embarrassés pour traiter des sujets de leur composition et qu’ils n’imitaient d’anciens types qu’autant qu’ils le voulaient bien. Pour juger des progrès accomplis par rapport aux sculptures de l’église, il suffît de comparer le chapiteau central de la figure II (voy. pl. 42) avec le dernier chapiteau à droite de la figure IX (voy. pl. 38). Les ornements sont semblables; mais, tandis qu’ils s’étalent confusément sur le chapiteau de la basilique, on les trouve distribués sur celui de l’atrium avec une convenance et un ordre parfaits.
Les chapiteaux des supports appliqués contre les murs d’enceinte sont d’un style moins uniforme et d’un dessin moins original que ceux des piliers isolés. Les plus intéressants surmontent les colonnes engagées. Parmi ces derniers, l’on remarque deux chapiteaux corinthiens d’origine romaine et deux autres, du même type, semblables au chapiteau du narthex représenté par la figure XVI 1 de la planche 41. Ceux que nous avons reproduits sur la planche 43 (voy. les figures X, XI, XII) paraissent, au contraire, moins anciens que la généralité des sculptures du cloître. Il semble qu’on les ait ajoutés plus tard, d’autant mieux que deux de ces chapiteaux (voy. fig. XI et XII) sont précisément situés de part et d’autre de la porte d’entrée qui, elle aussi, oflre l’apparence d’une adjonction postérieure. Ces ouvrages, délicatement travaillés, marquent un art plus avancé. Peut-être datent-ils de l’époque où la maîtresse porte de la basilique reçut sa forme actuelle; ce qui conduirait à les rattacher à un ensemble de travaux décoratifs, exécutés après coup pour embellir l’accès de l’église. Certes, on ne pouvait mieux faire, dans ce but, que d’orner les portes principales de ces beaux , ébrasements à retraites successives, dont les progrès de l’architecture avaient amené l’usage.
Les bases, pourvues de griffes, présentent toutes le profil ordinaire, excepté 1 une d’elles, représentée par la figure X de la planche 44, qui dérive de la base corinthienne à double scotie et ne diffère de ce type que par la substitution, entre les deux gorges de poulie, d’un tore à la place de deux baguettes. Cet exemple d’une base à trois tores était le seul que nous eussions observé, chez les monuments de style lombard, avant
la découverte d’un socle pareil, récemment faite à Milan parmi les débris de l’église d’Aurona,
Une deuxième porte, établie sur le côté gauche, à l’extrémité du portique antérieur, facilite l’accès de l’atrium ; nous ne l’avons pas figurée sur nos dessins, parce qu’elle est de construction moderne..
Les contre-forts de la façade, au lieu de monter verticalement, comme ceux des faces latérales, jusqu’au sommet de la muraille, sont réunis par des voûtes en berceau au-dessus desquelles passe la corniche à petites arcatures. Il résulte de cette disposition que le front du parvis se trouve évidé par cinq vastes niches, dont les formes simples et robustes impriment au portail, par lequel s’annonce tout le monument, le caractère grandiose qui convient à l’importance de la basilique. La fermeté du portail fait aussi valoir, par contraste, l’élégance des arcades intérieures; et, puisque nous sommes ramenés à parler de celles-ci, donnons-leur, en finissant, les louanges qu’elles méritent.
Peu de constructions produisent un effet plus satisfaisant. Ces arcades largement ouvertes paraissent très-vastes, grâce à la finesse des piliers et des archivoltes. Les colonnettes des tympans et les petites arcatures de la corniche donnent aux surfaces pleines beaucoup de légèreté. La faible hauteur des chapiteaux fait ressortir l’élancement des appuis. En un mot, tous les éléments du système de construction et de la décoration s’accordent parfaitement ensemble pour imprimer à l’œuvre un remarquable cachet d’élégance et de grandeur. 11 n’y a qu’à comparer, sur la planche 29, les arcades du cloître à celles de la basilique pour reconnaître toute la supériorité des premières et pour être frappé des qualités qui les distinguent. Au reste, le meilleur éloge qu’on en puisse faire, c’est de dire qu’on les a trouvées belles de tout temps, puisque, en plein dix-septième siècle, l’architecte Ricchino les restaurait avec respect, et que les historiens milanais, même imbus de préjugés classiques, se montrent unanimes poulies admirer; témoin le passage suivant, écrit par l’un d’eux : « Tout cet édifice respire un air de grandeur et de majesté qui fait contraste avec les idées mesquines de l’époque. »
L’atrium fut autrefois décoré de peintures dont il subsiste quelques débris. Ses parois contiennent aussi de nombreuses inscriptions funéraires, parmi lesquelles on remarque surtout un groupe d’épigraphes fort anciennes, découvertes, en 1815, sous le dallage de l'église*. L’une de ces épigraphes, remontant à l’année 387, n’est pos-
1 Consulter, au sujet de ces inscriptions, l’ouvrage de Ferrario, Mon. di S. Ambr p. 49 et suiv.
térieure que de trois mois à la consécration de la basilique primitive. D’antiques et grossiers sarcophages, déterrés sous le pavé de l’atrium, sont rangés le long des murs, tandis qu’un élégant tombeau du quinzième siècle se trouve appliqué contre l’église, à gauche de la porte principale*. La réunion de ces divers monuments dans les galeries du cloître ajoute beaucoup à l’effet pittoresque ainsi qu’à l’intérêt artistique de cette partie du monument. Elle en fait une sorte de musee d’antiquités chrétiennes, fort à sa place devant une basilique si pleine de vieux souvenirs.
Il paraît qu’un très-grand sarcophage en porphyre se trouvait jadis au milieu du cloître, à côté d’un puits qui subsista jusque vers la fin du seizième siècle Sans doute le sarcophage servait autrefois de piscine, et l’on avait creuse le puits tout à côte pour se procurer l’eau commodément.
Nous terminerons l’étude du cloître en donnant le texte de cette inscription de 1098 dont nous avons déjà parlé au commencement de l’article consacré à Saint-Ambroise (voy. p. 65, en note). Encastrée dans la façade de l’atrium, à droite de la porte d’entrce, elle ne contient, à quelques lettres près, que des caractères romains. On la lit facilement, quoique les abréviations d’écriture y soient assez nombreuses.
t IN N01IINE.SANCTÆ TRINITATIS.AD EIVS HONORE»! . ET . SÂNCTORUM . PROTASII . ET . GERVASH . MARTIRVM ST A TVTVM EST AB ARCHIEPISCOPO ANSELMO ET EIVS POSTEA SVCCESSORIBVS SVB NOMINE EXCOMVNICATIONIS ET COMYSI CONSCILIO TOCIVS CIVITATIS VT NON L1CEAT ALICVI HOSIINUN EORVM FESTIVITATE . PER DIES TRES ANTEA.ET PER TRES POSTEA. CVRADIAM TOLLE RE. ET IN IVS.SI BI PROPIVM VSVRPARE : ITERVJI CONFIRMAVERVNT PER OCTO DIES ANTE FE ■ STVM ET PER OCTO POST FESTVM.FIRMAM PACEM OMIBVS HOMINIBVS AD S0LEMN1TATEM . VENIENTIBVS . ET REDEVNTIBUS.ADAM.