CHAPITRE III
ÉFOQUE LONGOBARBE.
Ce qui reste de l’architecture longobardc est si peu de chose si l’on se borne aux monuments d’une authenticité indiscutable, qu’il est difficile de se faire une idée précisé d’un art si mal défini. Aussi n’est-il pas étonnant que sur ce sujet les opinions aient beaucoup varié. Tantôt on a prolongé durant la période longobarde, et même longtemps au delà, le régime de l’architecture chrétienne des premiers siècles ; tantôt on a placé dans cette période la naissance, voire le développement complet, de l’architecture romano-byzantine du nord de l’Italie. Pour éclaircir une question si obscure et si débattue, la plupart des auteurs prirent à tâche d’étudier la société italienne sous la domination longobarde, afin d’expliquer autant que possible l’art par l’histoire. Mais l’emploi de cette méthode offre aussi de graves difficultés, car s’il existe un sujet aussi controversé et diversement interprété que l’état de l’architecture italienne à l’époque longobarde, c’est assurément la condition sociale et politique des Italiens pendant la même époque.
Selon les uns, la conquête des Longobards, atroce au début, se transforma en une tyrannie écrasante par la suppression complète des lois et des usages publics de la vie romaine, dont les Italiens avaient jusque-là continué de jouir. Leurs nouveaux maîtres les auraient en général assujettis à la condition de métayers ou d’es-
claves. D’autres historiens n’admettent pas que les Longobards se soient montrés à ce point durs et systématiques dans l’oppression, et que les Italiens aient pu tomber aussi bas. Ils prétendent que ces derniers conservèrent l’usage des lois romaines, et même celui de l’ancienne organisation municipale, et que les conquérants prirent assez vite les mœurs et les lois civiles des vaincus.
La différence est grande entre ces deux systèmes et les effets que chacun d’eux pouvait produire. Pour choisir entre eux, il faut, à l’exemple de nos devanciers, étudier attentivement les documents historiques.
Condition des Italiens sous la domination longobarde. — Conquête et occupation. — Il ne paraît pas douteux que le premier choc de l’invasion longobarde n’ait été pour les Italiens une effroyable calamité. Les envahisseurs avaient une réputation de férocité depuis longtemps établie, car déjà Tacite la signale. Lorsqu’ils entrèrent en Italie, c’était encore un peuple inculte, ignorant de l’écriture, idolâtre ou grossièrement converti à l’arianisme. Relativement peu nombreux, comme au temps de Tacite, les Longobards s’étaient renforcés pour leur expédition par des auxiliaires de diverse provenance et surtout par une forte troupe de Saxons.
A l’approche de ces barbares une immense terreur se répandit jusqu’au centre de la Péninsule, et beaucoup d’habitants, cherchant leur salut dans la fuite, se réfugièrent sur les côtes de Vénétie et de Ligurie ou dans les vallées des Alpes. Des évêques même quittèrent leur siège, entre autres celui de Milan qui s’enfuit à Gênes avec une partie de son clergé et beaucoup de notables milanais: son absence dura jusqu’au commencement du septième siècle. Quelques places fortes résistèrent seules, notamment Pavie qui fut prise après un long siège.
La conquête et l’occupation furent atroces. En deux courts passages, Paul Diacre, l’historien national des Longobards, qui n’est point suspect de malveillance envers ses compatriotes, fait un effrayant tableau de cette misérable époque. Après avoir dit que Cleph « fil massacrer beaucoup de Romains et en expulsa d’autres1, » l’historien, passant au régime du grand interrègne ou gouvernement anarchique des ducs, s’exprime ainsi : « Alors beaucoup de nobles furent mis à mort par cupidité; les autres, répartis entre les Longobards, devinrent tributaires pour le tiers des revenus. Et c’est ainsi que sept ans après l’entrée d’Alboïn, les ducs ayant pillé les
1 Paul. Diac. De Gestis J o'tyobardorwn. Lib. II, cap. 51.
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églises, iué les prêtres, détruit les villes et massacré les populations, la majeure partie de l’Italie, en outre des provinces conquises par Alboïn, fut subjuguée par les Longobards 1 » . Le roi le plus sauvage use parfois de clémence ; son intérêt l’y porte en mainte occasion : mais qu’attendre d’une trentaine de petits chefs, incapables de contenir leurs compagnons d’aventure et qui, jugeant l’expédition terminée ne veulent plus avoir de maître pour mieux jouir de la conquête. Évidemment il devait advenir ce que Paul Diacre a dépeint.
La mort violente des deux premiers rois, la royauté restée élective, sa facile abolition et le long interrègne de dix années durant lequel le pouvoir appartint aux ducs, sont de frappants témoignages des mœurs barbares et de l’esprit turbulent des Longobards. Ce défaut d’organisation et de discipline ne fut pas seulement une source de calamités pour les Italiens; il eut aussi des conséquences funestes pour les conquérants, qui, divisant leurs forces, perdirent l’occasion de s’emparer, dans un premier élan, de l’Italie tout entière, et, frappant à l’aveugle de tous côtés, se firent partout des ennemis : à l’intérieur, les Italiens opprimés, le clergé persécuté, les alliés saxons mécontents au point de retourner en Germanie; au dehors, les Grecs restés maîtres d’une grande partie du littoral et guettant l’occasion de ressaisir les territoires perdus; le pape, adversaire obstiné à la fois politique et religieux; enfin les Franks, provoqués par d’imprudentes agressions et prêts à répondre aux appels des Grecs ou du souverain pontife.
Après dix ans d’anarchie, l’instinct de la conservation amena les ducs à rétablir l’unité du commandement. Authari, fils de Cleph, fut élu roi en 584. On vit alors renaître l'ordre et la tranquillité, si bien que Paul Diacre, non sans beaucoup d’exagération, il est vrai, dépeint ce régime comme une espèce d’âge d’or. Le mariage d’ Authari avec Théodelinde, princesse catholique, contribua puissamment à adoucir les maux de la conquête. Par sa beauté et ses brillantes qualités, Théodelinde prit un tel ascendant sur les Longobards que, après la mort d’Authari, les ducs la prièrent de désigner le nouveau roi en choisissant l’un d’eux pour époux. Sur les instances de la reine, Agilulph, son second mari, abjura l’arianisme, donna des biens considérables aux églises complètement spoliées auparavant, et rétablit dans les honneurs de leur dignité beaucoup d’évêques « qui languissaient dans l’oppression et l’abjection a» .
1 P. Diac. Lib. II, cap. 52.
2 P. Diac. Lib. IV, cap. G.
Mais le retour de l’ordre sous Authari ne profita guère qu’aux territoires occupés et asservis d’une manière définitive. Le centre et surtout le midi de la Péninsule conlinuèrent de subir les horreurs d’une guerre impitoyable. De nombreux documents retracent les excès de tous genres commis dans cette région par les Longobards.
Citons d’abord le témoignage du pape Grégoire le Grand, dont les lettres font une peinture navrante des souffrances endurées à la fin du sixième siècle par les populations des environs de Rome et des provinces méridionales. A l’évêque de Milan réfugié à Gènes, le saint pontife écrivait en 595 «.... Ecce jam mundi hujus omnia perdita conspicimus qux in sacris paginis aiuliebamus peritura. Eversx urbes, castra emta, Ecclesiæ destructx ; nullus terrain mstrarn cultor inhabitat1.... » . Dans une lettre du même pape à l’empereur Maurice, on lit le passage suivant «... Post hoc plaga gravior fuit adventus Agilulphi, ita ut ocidis meis cernerem Romanos, more canum, in collis funibus ligatos, qui ad Francium ducebantur vénales \... » . Et ces plaintes, malgré leur tournure parfois un peu littéraire, ne sont nullement exagérées : l’excès du malheur les arrachait à un homme intrépide qui, pendant plus de trente années, lutta contre la barbarie avec un zèle infatigable. Alors, dans l’Italie méridionale, beaucoup de villes qui avaient eu jusque-là des évêques, cessèrent pour toujours d’en avoir. Dans un grand nombre d’autres, le siège épiscopal fut vacant pendant de longues années. Plusieurs, détruites et dépeuplées, «....reparandi eas spes nulla, populo déficiente 5.... » furent adjointes par Saint Grégoire au diocèse voisin. Quelques-unes disparurent entièrement. Alors aussi, pour sauver leur vie ou leur liberté, beaucoup de fugitifs émigrèrent en Sicile. Grégoire le Grand s’occupait avec sollicitude d’y procurer asile aux membres du clergé. 11 s’efforçait en même temps de racheter les captifs emmenés en esclavage par les Longobards.
Ni l’influence de Théodelinde, ni môme la conversion d’Agilulphe, ne paraissent avoir sensiblement amélioré la condition des provinces méridionales. Après comme avant celte conversion, le souverain pontife se plaignit des mômes excès. Ce fut sous le règne d’Agilulphe que les Longobards saccagèrent le Mont-Cassin; et si grand fut le désastre, si prolongées furent l’angoisse et la misère du pays, que les ruines de cet illustre couvent demeurèrent abandonnées pendant plus d’un siècle.
1 Troya. Coclice diplomatico longobardo . T. I, p. 287.
2 Troya. Cod. diplom. long. T. I, p. 360.
5 Troya. Cod. diplom. long. T. I, p. 265.
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Ainsi, le fléau de l’invasion longobarde persista longtemps au midi de l’Italie. Les conquérants, tenus en haleine par des luttes continuelles, y gardèrent plus obstinément leur férocité première. Une centaine d’années après la venue d’Alboïn, les Longobards de Bénévenl et leur ducRomuald, quoique chrétiens, se prosternaient encore devant une vipère d’or et conservaient le culte d’un arbre sacré. Ce fut seulement en 667 que la vipère fut transformée par l’évêque Barbatus en un calice et une patère.
En résumé, la période de conquête et d’occupation, qui se prolongea plus ou moins dans les diverses régions de l’Italie, fut extrêmement dure pour les vaincus. Toutefois les basses classes, artisans, colons, esclaves, eurent relativement moins à souffrir; car, pour elles, la rapacité des Grecs, accrue, il est vrai, par les besoins pécuniaires de la défense et la tentation de pressurer à outrance des territoires d’une possession précaire, n’était pas moins lourde à supporter que la violence des Longobards'. L’histoire rapporte, à la honte de la civilisation, que des Corses, réduits pour payer les impôts à vendre leurs enfants comme esclaves, se donnèrent aux barbares afin d’échapper à la tyrannie de Constantinople2. Donc, à part le sang répandu et les misères de la guerre, la conquête ne paraît point avoir beaucoup aggravé la condition de la masse du peuple.
11 en fut autrement pour les hautes classes, celles qui possédaient le sol ou l’influence, pour les nobles, les riches et les ecclésiastiques. Ceux-là devaient disparaître pour faire place aux nouveaux venus. Aussi furent-ils systématiquement dépouillés et exterminés. Les artistes n’appartenaient point à cette catégorie. Habitant les villes, où ils formaient des collèges, et recrutés en général dans le bas-peuple, ils se trouvaient compris, pour ces deux motifs, dans la partie de la population la moins atteinte par la conquête. Mais, en matière d’art, l’impulsion, les idées, les commandes viennent des classes riches et instruites. Aussi le changement fut-il désastreux lorsque le droit du plus fort substitua brusquement à l’aristocratie italienne civile et ecclésiastique, si mêlée et dégradée qu’elle fut, une noblesse féroce, brutale, dépourvue de culture intellectuelle, et les membres d’un clergé semi-barbare, recruté aux confins du monde romain ou chez les Golhs. En foulant aux pieds, dans le premier
1 Lettres de saint Grégoire le Grand, notamment lettre n° 39, à A naslase évêque d’Antioche. « Gloria in exeekis Deo.... Quantas vero mhac terra tnbulationes de Longobardorum gladiis, de iniquitatibus judicum, de insolentia atque importunitate causarum , de cura subjectorum , de molestia etiam corporis patior, explere nec calamo, nec lingua sufficio.. . » Troya. Cod. diplom. longob. T. I. p. 354.
2 Lettre de saint Grégoire le Grand à l’impératrice Constance. Troya. Cod. diplom. longob. T. I. p. 3G5.
ARCHITECTURE LOMBARDE, déchaînement de l’invasion, les hautes classes du peuple vaincu, les Longobards abaissèrent pour longtemps le niveau intellectuel et artistique de la société où ils prenaient place.
Que devint celle société et quelle position y obtinrent les Italiens, lorsque, après la conquête, le pays vint à s’organiser? Telle est la question qu’il convient d’examiner à présent, en prenant pour guide le Code des lois longobardes promulgué en 643 par le roi Rothari.
Organisation de la conquête. — Ce Code comprend 390 lois *. Dans le préambule, Bothari abolit toutes les lois antérieures. Il s’intitule roi de la nation des Longobards. Son peuple se compose: d’hommes libres; d’affranchis, dont il existe plusieurs catégories ; d’aldies ou colons ; d’esclaves. De romains, il n’est parlé nulle part. D’où il semble clairement résulter que Bothari n’avait pas d’autre espèce de sujets que ceux compris dans les quatre classes précitées, et que son Edit, territorial et non personnel, s’appliquait à tous les habitants du royaume.
Ainsi l’ont entendu plusieurs historiens de grande autorité, notamment Niebhur, Hase, Troya, Odorici, Léo et Botta5. Mais d’autres écrivains, et parmi eux Muratori, Montesquieu, de Savigny, ont soutenu le contraire. Selon ceux-ci, le silence de la loi longobarde au sujet des Romains tiendrait à ce que l’ancien état de choses eut tacitement persisté pour ces derniers, qui auraient continué de faire usage du droit romain et même de jouir de l’ancienne organisation municipale.
Si bien que les Longobards, après s’être rués sur les Romains pour les déposséder et avoir systématiquement exterminé l’élite des vaincus afin d’aplanir tout obstacle, auraient ensuite, presque sans transition, traité ces vaincus avec une extrême bienveillance. Ils leur auraient même témoigné plus de faveur qu’à leurs propres frères d’armes et associés, car nous savons par Paul Diacre que les Longobards laissèrent les Saxons, compagnons d’Alboïn, retourner en Germanie plutôt que d’accorder à ces vaillants et utiles auxiliaires le droit de vivre « proprio jure », c’est-à-dire suivant la coutume de leur nation. Du reste, l’Edit de Bothari règle par l’article 367 la con-
1 Troya. Cod. diplom. longob. T. II, p. 60 à 461.
3 « En examinant la chose sans prévention, on arrive à cette conclusion : les décurions et les possesseurs d’origine romaine cessèrent d’exister comme classe ; l’organisation municipale romaine disparut et les descendants des anciens habitants du pays n’existèrent plus que comme métayers ou gens de peine, ou comme esclaves, partout où s’étendait la domination longobarde au sixième siècle. » Lco et Iîotta. Histoire d'Italie, traduite par M. Dochez. Paris 1856, T. I, p. 47.
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dition de l’étranger ou Wœregang reçu sous la protection royale, c’est-à-dire naturalisé. Cet étranger était soumis à la loi longobarde à moins quoie roi ne l’autorisât formellement à vivre sous un autre régime. Et comme, dans tous les cas, les fds légitimes du Waregang héritaient suivant la loi longobarde, on voit que si l’usage d’une loi étrangère pouvait se concéder exceptionnellement à des étrangers de distinction, ce privilège ne passait pointa leurs descendants.
De bonne foi, serait-il possible que les Romains vaincus, spoliés, pourchassés, eussent obtenu d’emblée ce qu’on n’accorda ni aux immigrants en général, ni même aux auxiliaires germains. Tandis que ceux-ci eurent assez de crédit pour donner aux Longobards des ducs et des rois, jamais aucun romain ne joua le moindre rôle politique ou militaire pendant toute la durée de la domination longobarde. Ce nom de romain devait être tombé bien bas au septième siècle, puisque encore au dixième, alors que la fusion des races était déjà fort avancée, le longobardLiutprand, parlant à l’empereur Phocas, osait dire: «Nous autres Longobards, Saxons, Franks, Lotharingiens, Bavarois, Suèves, Bourguignons, méprisons si fort les Romains que nous ne connaissons pas de plus grave insulte à jeter à nos ennemis que de les appeler romains, ce nom signifiant pour nous le comble de l’ignominie, de la lâcheté, de l’avarice, de la luxure, en un mot de tous les vices. »
Les savants commentaires dont C. Troya accompagne le texte de l’Edit de Rothari établissent avec surabondance de preuves, à ce qu’il nous semble, l’empire territorial, c’est-à-dire l’autorité exclusive de cet Edit; et cela non seulement pour les lois criminelles ou pénales, pour lesquelles le doute est moins permis, mais encore pour les lois civiles. Résumons les plus frappantes de ces preuves en empruntant quelques passages de « l’Essai sur l’histoire de la civilisation en Italie » par M. Boullier1.
« 11 y a dans l’Edit de Rothari cinquante-huit lois civiles, dont vingt-deux sont relatives aux personnes et trente-six relatives aux choses. Je prends la loi 228 ; elle dispose que celui qui détient un meuble ou un immeuble depuis cinq aus, si on lui en conteste la propriété, doit la prouver par le serment ou le combat judiciaire. Je le demande, les Romains ne sont-ils pas aussi bien que les Longobards soumis à cette éventualité! Seront-ils dispensés, à l’occasion, de recourir aux armes ? Quels autres moyens auront-ils de défendre leur propriété si on l’attaque ou de la recouvrer si on
1 Paris 1864, 4" vol. p. 278 et suiv.
l’a usurpée? Contre ceux qui leur montreront la pointe de leur épée, se contenterontils d’invoquer un texte de Justinien? .... »
« On trouve dans l’Edit de Rolhari quarante-huit cas d’amendes plus ou moins considérables à payer au roi; trois cas dans lesquels la confiscation est prononcée à son profit; dix cas dans lesquels des successions ou des parts de succession, ou des éventualités de succession lui sont dévolues. Croit-on que tout cela ne concerne pas les Romains, et que le roi renonce en leur faveur à cette source importante de revenus? Mais parmi les lois dont je viens de parler, il en est qui appartiennent à l’ordre civil ; telles sont celles relatives aux successions. J’arrive donc par une autre voie à celte même conclusion que les Romains sont soumis à une partie du droit civil de l’Edit, et dès lors, je le répète, pourquoi ne seraient-ils pas soumis au reste ? Ne faut-il pas, pour les en exempter, une disposition spéciale? et où est cette disposition? »
« Il y avait, tous les jours, des transactions, des affaires, des contestations entre Longobards et Romains. Si chaque peuple avait eu sa législation, n’aurait-il pas fallu que l’Edit prévît les cas ou les deux codes devaient se trouver en contact et réglât leurs rapports afin de prévenir les luttes? 11 en était ainsi dans le royaume frank, et outre les restrictions générales, nettement déterminées, qui y avaient été mises, dès le principe, à l’autorité des lois personnelles, les capitulaires qui avaient un empire territorial venaient chaque jour soumettre les races différentes à des règlement uniformes, et maintenir l’ordre entre elles eu évitant des froissements. Rien de semblable n’existait chez les Longobards ; l’Edit de Rolhari se taisait. Il n’y avait pas
de capitulaires, il n’y avait pas de magistrats romains, ni tribunaux mixtes .
et par conséquent aucune loi ne faisant aux Romains une situation particulière, on peut en conclure qu’ils étaient soumis au même code que les Longobards, astreints aux mêmes formalités, jouissaient comme eux d’imWehrgeld, étaient obligés comme eux de recourir au serment, aux conjuratores, au combat judiciaire, et avaient perdu l’usage public de leur droit. Le code longobard était territorial en matière civile comme en matière criminelle, et, par suite, dans tout ce qui avait rapport à la procédure. C’était seulement dans les points sur lesquels il ne contenait pas de stipulations expresses, et dans leurs relations entre eux, que les Romains conservaient la faculté de se régler d’après leurs anciennes lois. Dans ce champ étroit, l’indifférence du peuple conquérant leur laissait toute liberté. »
Nous n’ajouterons rien à ces dernières paroles, qui s’accordent avec les conclusions de Troya et peignent exactement, à ce qu’il nous semble, l’état juridique de l’Italie
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vers le milieu du septième siècle. Une question fort intéressante se pose ici. Y eut-il peu ou beaucoup de Romains parmi les hommes libres sujets de Rothari et des rois ses prédécesseurs? C’est à peine si l’histoire en mentionne quelques uns, tels que Félix, évêque de Trévise, à qui Alboïn, qui ne faisait que d’entrer en Italie, confirma la possession de tous les biens de son église, et les évêques, « plongés dans l’oppression et l’abjection », que la reine Théodelinde rétablit dans les honneurs de leur dignité. Dans les villes principalement, quelques citoyens purent conserver la qualité d’homme libre; et la même qualité fut sans doute accordée à des transfuges, rendue ou donnée à des aldies et des esclaves, d’autant plus que les Longohards n’avaient point de scrupule à affranchir leurs sujets; mais quant au nombre des Romains libres, il n’existe aucune indication qui permette de s’en faire une idée. Toutefois, si l’on en juge parle traitement infligé à la race conquise dans les premières années de l’occupation, et par la nullité du rôle militaire ou politique joué plus tard par les membres de cette race, on conviendra que, jusqu’à Rothari, le nombre des hommes libres d’extraction romaine fut probablement peu considérable.
La loi longobarde n’avait pas besoin de les mentionner à part pour leur attribuer un Wehrgelcl; car, chez les Longobards, le meurtre et les blessures graves d’un homme libre ne se rachetaient point d’après un tarif fixe, mais étaient estimés en deniers selon la qualité de la personne «....sicut appretiatvs fuerit secundum qualitatern personœ. » Sans connaître les formes judiciaires suivant lesquelles avait lieu cette appréciation, on sait, par une loi deLiutprand, que l’usage instituait des règles à cet égard ; règles variables, sans doute, selon les temps et les lieux ; d’où provenait une échelle mobile de tarifs, souple, toujours en harmonie avec les mœurs du temps présent, et préférable à l’échelle fixe généralement adoptée par les peuples d’origine germanique.
Malheureusement, aucun exemple particulier ne fait connaître le prix du meurtre d’un romain libre, en sorte que nous manquons pour l’Italie des renseignements si complets donnés par les tarifs des lois franques sur la situation relative des Franks et des Romains libres dans les Gaules. Tout ce qu’on peut dire c’est que la position et sans doute aussi la valeur pécuniaire des Romains libres furent vraisemblablement inférieures en Italie à ce qu’elles étaient dans le royaume Frank, où des hommes marquants de l’époque mérovingienne , comtes, ministres, chefs d’armée, sans parler des évêques dont l’importance fut si grande en ce pays, appartinrent à la race
gallo-romaine; tandis que sous la domination longobarde, aucun nom romain, en dehors du clergé, ne s’est fait jour dans l'histoire.
Arrivons à la situation et à l’influence de l’Eglise. L’Edit de Rothari n’en donne pas une haute idée, car trois lois seulement, simples règlements de police, ont trait aux églises ou aux ecclésiastiques. 11 y eut deux graves motifs à l’amoindrissement d’influence du clergé catholique chez les Longobards. En premier lieu, le fait que ceux-ci furent d’abord ariens, ce qui explique les sanglantes persécutions de Cleph et des ducs. Authari, le pacificateur du Nord de l’Italie, défendit aux Longobards de faire baptiser leurs enfants dans la foi catholique. Il est vrai que sous Agilulph, la reine Théodelinde, forte de l’empire qu’elle exerçait sur son peuple, put travailler activement à la restauration de l’Eglise, mais elle laissa celte tâche inachevée ; et l’avènement de l’arien Rothari, donné pour second mari à la reine Gundiberge fille de Théodelinde, semble indiquer une réaction contre la faveur précédemmentaccordée au clei’gé catholique. L’arianisme était encore florissant à l’époque de Rothari, car nous savons par Paul Diacre qu’il y avait alors, dans presque toutes les villes, deux évêques, l’un arien et l’autre catholique1. Même après sa disparition, la secte arienne paraît avoir laissé derrière elle, chez une partie de la nation lengobarde, de vives rancunes contre le clergé: par là s’expliquerait le succès passager de l’usurpateur Alachi, cet ennemi déclaré des prêtres, ce «fils de l’iniquité », comme l’appelle Paul Diacre.
Le second motif d’inimitié du peuple longobard contre le clergé catholique fut l’hostilité politique de la papauté, qui commença dès le temps d’Alboïn et se poursuivit presque sans trêve, après comme avant la conversion des Longobards, jusqu’à la chute de leur royaume. Pour échapper à la servitude et protéger en même temps les Romains, dont ils se firent les défenseurs, les souverains pontifes n’eurent pas d’autre ressource que de susciter aux rois de Pavie des embarras intérieurs et de s’appuyer, quand ils couraient de sérieux dangers, sur les Grecs ou les Franks. Aussi, tandis que ces derniers étaient honorablement qualifiés de leti, gentili, federati, le peuple longobard fut toujours pour Rome une race de « scélérats et de lépreux », la nefanilissima gens Langobardorum.
Ces deux causes d’inimitié existèrent simultanément pendant le premier siècle de la domination longobarde. Il en résulta que les membres du clergé soumis à Rome,
Paul. Diac. De gesiis Langobanlorum. Lib. IV, cap. 44.
ÉPOQUE LONGOBAHDE.
tenus souvent pour ennemis ou suspects, eurent peu d’action sur les Longobards. Ce fut un malheur, car l’Église était, à cette époque, la seule puissance capable par son ascendant moral de modérer la violence des barbares, de leur imposer quelque respect pour l’ancienne civilisation et d’adoucir le sort des populations romaines. Et quand nous parlons de l’Église, il ne saurait être question que de l’Eglise catholique : le clergé arien faisait cause commune avec les Longobards. Si donc les premières années de la conquête furent si dures pour les Italiens; si les coutumes nationales des Longobards devinrent, sans mélange de droit romain, la loi universelle des territoires conquis; enfin, si les populations romaines, pliées sous le joug, traversèrent cette douloureuse période sans laisser d’autre trace dans l’histoire que les lamentations des papes et de quelques évêques, il faut en chercher le principal motif dans cette double inimitié, qui mit aux prises les Longobards avec l’église romaine, discrédita le clergé eL l’empêcha d’exercer sa bienfaisante médiation.
Dans une pareille situation le progrès artistique n’était pas possible non plus. L’art ne pouvait que végéter ; et même, faute de culture chez la race dominatrice, que s’abaisser davantage, au moins pendant un certain laps de temps, à mesure qu’on s’éloignait du régime antérieur à l’invasion.
Adoucissement des iiceurs des conquérants et mélange des races. — Après le règne de Rothari et surtout pendant le second et dernier siècle de la domination longobarde, on vit de grands changements s’accomplir dans les mœurs des conquérants. Quoique la querelle avec Rome fut alors devenue plus âpre que jamais, parce que les Longobards, maîtres de presque toute l’Italie, serraient de très près le Saint-Siège, l’extinction de l’arianisme donna de l’influence aux membres du clergé catholique; d’autant plus, faut-il ajouter, que, pendant celte dernière période, les évêques, prêtres, clercs, religieux et religieuses appartiennent souvent à la race dominatrice. Des personnages delà plus haute extraction sont investis de dignités ecclésiastiques. Un roi, Ratchis, abdique et se fait moine au Mont-Cassin. Les Longobards se mêlaient ainsi dans l’Église avec les Italiens et, dans ce contact, subissaient l’ascendant de la race vaincue.
Devenus propriétaires fonciers, ils furent conduits, vu leur ignorance en matière de possession territoriale fixe et durable, à adopter peu à peu la plupart des dispositions romaines relatives aux ventes, aux baux, à l’usufruit, à la prescription. Il était commode de trouver des règles toutes faites et de les appliquer à son propre usage à mesure qu’il en était besoin. On commençait par s’en servir; puis elles
passaient dans la législation. Par la fameuse loi des Scribes, promulguée en 727, le roi Liutprand prescrit aux nolaires qui rédigent des contrats soit d’après la loi longobarde « bien connue de tous », soit d’après la loi romaine, de se conformer à ces lois, et il les rend responsables des fautes commises par ignorance. Le droit romain compléta de la sorte le droit longobard.
Non seulement il le compléta, mais il le modilïa en beaucoup de points à mesure que les mœurs des conquérants s’adoucirent par l’influence du climat, le contact des Romains, l'effet du bien-être, de la richesse et des jouissances d’une vie plus civilisée. Au payement du wehrgeld s’ajoute alors, pour le meurtrier d’un homme libre, la perte de tous ses biens. Les malfaiteurs sont punis de la prison et du bannissement. La capacité d’hériter est beaucoup élargie pour les femmes. La puissance de tester devient aussi plus grande, spécialement au profit de l’Église, ou de l’un des fils ou même de l’une des filles. La preuve testimoniale est acceptée dans certains cas. Le combat judiciaire est rendu moins fréquent; et il ne tint pas au roi Liutprand qu’il ne fut entièrement aboli. Voici en effet dans quels termes Liutprand s’exprime sur ce sujet : Quia incerti sumus de judicio Dei, et multos audivimus per pugnam sine justitiam causam suam perdere, sed propter consuetudinem gentis nostre Long obardor um legem ipsum mutare non possumus. Le souverain qui prononçait de telles paroles et les inscrivait même dans une loi, était, malheureusement pour les faibles et les opprimés, fort en avance sur son siècle.
Des changements aussi considérables ne peuvent pas s’être produits sans une participation active des Romains à la vie publique. L’affranchissement leur donna cette participation. On sait par une suite de faits relatés dans l’ histoire do Paul Diacre que les Longobards, à l’époque où ils habitaient la Germanie, affranchissaient largement les captifs et les esclaves lorsqu’il devenait utile de grossir le nombre des combattanis. Cette ancienne habitude se conserva sans doute après l’émigration en Italie. En tout cas, ledit de Rotbari règle d’une manière très précise les conditions de l’affranchissement. Il établit quatre catégories d’affranchis ou liberti :
1° Le libertus, esclave ou aldie conditionnellement affranchi, lié au patron par les clauses de l’acte d’affranchissement.
2° Le libertus fulfreal, qui acquiert la condition d’un libre parent du patron et dont les eufants deviennent absolument libres.
5“ Le libertus amund, complètement affranchi par les cérémonies de la quadruple transmission et des quatre chemins.
ÉPOQUE LONGOBAUDE. 73
4° Le libertus per impans, complètement affranchi par la volonté du roi.
A ces quatre classes d’affranchis le roi Liulprand ajoute, en 717, dans les premières années de son règne, le libertus cirai altare, auquel la cérémonie religieuse confère la condition du fulfreal. Cette nouvelle institution témoigne de l’influence gagnée par l’Église. Des lois subséquentes favorisent l’affranchissement, entre autres celle d’Aistulf, rendue en 754, qui défend aux héritiers de retenir des esclaves affranchis par le défunt pro anima sua, parce que, dit ce prince, dont les belles et chrétiennes paroles contrastent singulièrement avec sa violente hostilité contre le Saint-Siège, maxima merces nolm esse videtur ut de servitio serons acl libertatem deducantur, eo quod redemptor noster serons fieri dignatus est, ut nobis libertatem clonaret.
L ensemble des dispositions législatives cjne nous venons de passer en revue montre que l'affranchissement, enraciné de longue date dans les mœurs du peuple longobaid, et si bien réglé par Rolhari, devait être, au témoignage môme de celte réglementation, un acte d’un usage ordinaire; et que plus tard, grâce surtout à l’influence de l’Eglise, il fut grandement favorisé par les souverains. L’une des lois d’Aistulf lait même expressément allusion à la multiplicité des affranchissements. Comme souvent, dit le roi, les affranchis amund méprisent leurs bienfaiteurs, ce qui détourne beaucoup d’hommes libres d’affranchir leurs domestiques, on pourra, pour remédier à cet inconvénient, affranchir par quadruple transmission après s’être réservé -par un acte écrit le service viager de l’affranchi. Toutefois l'affranchissement circa altare ne suppoi te pas cette restriction : il est toujours complet; en sorte que la cérémonie religieuse, ignorée ou non avenue sous Rolhari, prend un siècle plus tard la prééminence sur les anciennes formes légales.
C est pai 1 afhanchissement des membres de la race conquise, largement pratiqué pendant la seconde période de la domination longobarde, que s’explique le mieux le changement de mœurs qui s’accomplit à cette époque. Nous avons déjà écarté la possibilité que cette transformation soit imputable, pour une grande part, à des Romains dont l’invasion du septième siècle aurait respecté la liberté. Car ceux-ci, influents par leur position antérieure et bien traités dès le commencement du nouveau régime, n’eussent pas manqué de jouer par la suite un certain rôle politique ou militaire, que précisément l’histoire leur refuse d’une manière absolue. Au lieu que des affranchis, condamnés par leur extraction servile à d’humbles débuts, ne pouvaient s élever que peu à peu jusqu aux premiers rangs dans une société aristocra-
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tique où l’on tenait grand compte de la naissance. La courte durée de la domination longobarde ne leur en laissa pas le temps. Mais cette infériorité de position sociale ne les empêcha pas de contracter, commercer1 2, rédiger des actes, élever des constructions, obtenir des dignités ecclésiastiques, en un mot, de prendre à la vie publique cette part active et de jour en jour croissante, attestée par de nombreux documents historiques, grâce à laquelle l’Italie revint dans les voies de 1 amélioration et du progrès.
La culture artistique, qui n’avait pu que décliner à l’époque antérieure, retrouvait ainsi des circonstances favorables à son relèvement. Non pas que les événements d’alors lui aient tous été propices. Des guerres extérieures et surtout de violentes discordes intestines, causées par les révoltes des ducs et les usurpations du pouvoir royal, troublèrent profondément la seconde période de la domination longobarde. Plusieurs lois de Ratchis peignent au vif la situation très critique du royaume. L une prononce la peine de mort et la confiscation des biens contre quiconque envoie, sans ordre du roi, un messager à Rome, Ravenne, Spolète, Bénévent, en France, Bavière, Allemagne, Rhétie ou Avarie, c’est-à-dire dans tous les étals limitrophes du royaume, y compris les duchés longobards de Spolète et de Bénévent, devenus alliés du pape. Une autre loi édicte les mêmes peines contre ceux qui révèlent les secrets du roi. Une troisième défend aux juges des Marches de laisser entrer ou sortir personne sans l’autorisation du roi, les pèlerins exceptes, qui devront avant d entrer subir un interrogatoire. Aistulf, successeur de Ratchis, défend d'avoir aucune relation avec des Romains’ et renouvelle l’interdiction d’entrer dans le royaume ou d’en sortir.
Mais de telles mesures défensives lie révèlent pas seulement une situation pleine de périls : elles montrent aussi l’importance de ces communications avec l’étranger qu’on voulait supprimer. Presque toujours, en pareil cas, les lois sont d’autant plus sévères qu’elles rencontrent moins d’obéissance. Aussi ne faudrait-il pas s’exagérer
1 En ce qui concerne le commerce, on sait que sous Aistulf il y avait de riches négociants « négociantes majores et potentes. # qui, astreints au service militaire, étaient tenus de s’équiper d’un chevalet d’une armure complète. Les petits négociants étaient aussi soldats et par conséquent hommes libres. Ces commerçants devaient être, en général, d extraction romaine.
2 Ici les Romains sont évidemment des Italiens sujets de l’empereur ou du pape. Le même sens doit être donné au mot « romain » dans deux autres lois ; Tune de Rothari relative à la fornication avec une esclave romaine, l’autre de Liutprand relative au mariage d’un romain avec une femme longobarde. Il serait vain de chercher dans ces deux seules lois un fondement au système qui ferait vivre Romains et Longobards côte à côte sous un même gouvernement, d’après le régime des lois personnelles. Muratori, bien que partisan de ce système, n’hésite pointa reconnaître dans le * romain » des législateurs longobards une personne étrangère au royaume.
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le fâcheux effet produit par ce régime troublé. Il ne s’agissait plus alors de guerres de race ayant pour enjeu la possession du sol; mais bien de luttes politiques qui intéressaient surtout les grands et leur clientèle, et dont la masse du peuple ne souffrait directement que par suite des accidents do guerre. Dans des conditions analogues, on vit, au bas moyen-âge, une brillante culture artistique s’épanouir eh Italie, pendant que des discordes acharnées et d’incessants combats y faisaient couler le sang à profusion.
Il ne serait donc nullement inadmissible, d’après le seul témoignage de l’histoire, qu’au cataclysme de l’invasion et à la dure époque des lois de Rothari, eut succédé pour les arts une ère de réparation et de progrès. Sous l’influence de l’adoucissement des mœurs, la construction des édifices ne pouvait manquer de reprendre une notable importance dans un pays tel que l’Italie septentrionale, où des villes nombreuses renfermaient une part considérable de la population. Des lois très intéressantes concernant les magistri comacini attestent cette importance rendue à l’architecture. Le législateur n’a pas dédaigné d’y descendre à de minutieux détails de salaire relativement aux travaux de l’art du bâtiment. Nous terminerons par l’examen de ces lois 1 étude de la condition des Italiens sous la domination longobarde.
Magistri comacini. Signification et origine de ce nom. — On est d’accord en général pour attribuer au nom de magistri comacini le sens de « maîtres comasques», c’est-à-dire maîtres constructeurs venant de la province de Côme. Cette explication, indiquée par l’étymologie probable du mot comacinus ', trouve sa justification dans le fait que l’exercice des arts du bâtiment et la coutume d’émigrer pour chercher, du travail au dehors ont existé de tout temps chez les habitants des vallées italiennes des Alpes, et particulièrement chez les populations riveraines des lacs de Côme, Lugano et Majeur, presque toutes comprises dans le diocèse de Côme. Les grandes exploitations de pierres à bâtir et de bois de charpente, ouvertes sur les bords de ces lacs pour les besoins des villes de la plaine, développèrent l’exercice des professions de carrier, maçon, tailleur de pierre, charpentier, entrepreneur de travaux, sculpteur, architecte, etc., tandis que l’aridité d’un sol montagneux obligeait une partie des habitants à s’expatrier pour vivre ou chercher fortune. Encore aujourd’hui, des
1 Cependant quelques auteurs font dériver comacini de collèges macinæ, transformé en co-madni par la même abréviation qui a produit les noms de co-magistri, co-liberti. Troya. Cocl. diplom . longob. P. IV, p. 80.
familles, des groupes d’individus, espèces de petites colonies issues d’une rive, d’une côte, d’un vallon du lac, s’en vont à l’étranger, traversent même l’Atlantique; et, après avoir exercé leur industrie, reviennent très souvent à la terre natale jouir du fruit de leurs épargnes.
Celle pratique séculaire des travaux du bâtiment a fait sortir des territoires compris dans le diocèse de Côme beaucoup d’artistes renommés : au douzième siècle, Bénéd ictus Antelami, qui a signé le bas-relief du crucifiement conservé dans la cathédrale de Parme; aux treizième et quatorzième siècles, la dynastie de sculpteurs, issue du village de Campione, qui exécuta de père en 111s, durant cinq générations, les sculptures delà cathédrale de Modène*. En même temps, d’autres artistes de Campione, Carona, Gravcdona, Orsenigo et autres lieux du territoire comasque prenaient une grande part aux travaux de la cathédrale de Milan ; Jacques de Campione dirigeait la construction de la Chartreuse de Pavie ; Mathieu de Campione bâtissait à Monza la façade, la chaire et le baptistère de Saint Jean ; Bonino de Campione élevait à Vérone le mausolée de Can Scaliger. Au quinzième siècle, la république de Sienne faisait bâtir le château de Saturnia par maître Albert de Lugano, et Jean de Côme construisait à Venise le campanile de Saint-Georges-Majeur. Plus tard, aux seizième et dix-septième siècles, les trois Fonlana, Maderno et Borromino, nés sur le territoire de Côme, illustraient leurs noms à Rome’.
Tous ces artistes, la fleur du pays, cl les milliers d’artistes secondaires et de simples artisans, qui descendirent avec eux des hautes vallées de l’Adda et du Tcssin, sont les successeurs directs des anciens magistri comacini. Leur filiation remonte jusqu’à ce maître Drsus, qui construisit sous le règne de Liulprand le ciborium de Saint-Georges in val policella, près Vérone, avec ses disciples Juvinlinus et Juviauus’ ; jusqu’à ce Rodpertu, magistrum cummacinu, qui vendait en 739 une vigne située à Toscanella*; enfin jusqu’à ces humbles charpentiers du val d’Anlelamo, donnés avec leurs familles par le roi Liulprand au monastère de Saint-Pierre in ciel cl’uro \
Il faudrait même, pour atteindre à l’origine de celte filiation, remonter encore plus haut, car on ne saurait douter que les industries du bâtiment ne se soient développées
1 Odorici. La Cathédrale diParma. Milan, 1864, p. 13.
- Cantii. Sloria délia ciHà e delta diocesidi Como. Florence 1856. Vol. I, p/532 et suiv.
3 Troya. Cad. diplom. longob. P. III, p. 55fi.
4 Troya. Cod. diplom. longob. P. III, p. 672. y Troya. Cod. diplom. longob. P. III, p. 153.
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dans la province de Côme dès l’époque romaine, alors que furent fondées ou reconstruites les grandes cités de la Cisalpine. Milan en particulier, qui, sous l’empire romain, devint une immense métropole et finit par être la capitale de l’Occident, ne pouvait tirer que des carrières des lacs alpins la majeure partie des pierres et des marbres nécessaires à la construction de ses monuments. Les magistri comacini de la période longobardo ne sont donc, suivant toute apparence, que les continuateurs d’artisans plus anciens, dont les premières générations appartenaient peut-être à la période gauloise.
Ce qui est particulier à l’époque longobarde, c’est que le nom de maîtres comasques servit alors à désigner, dans tout le royaume, les artisans constructeurs des édifices. Cela résulte positivement des lois deRothari et de Liutprand ; et l’on pourrait encore citer le témoignage de ce diplôme de 739 qui constate l’existence en Toscane d’un magister eomadnus, propriétaire d’une vigne à Toscanclla. S’ensuit-il que, sous les Longobards, les constructeurs d’édifices aient tous ou presque tous été comasques. Autant vaudrait dire qu’aujourd’hui les maçons, nommés à Paris « limousins », sont tous d’origine limousine. La vérité est que Pavic et Milan, principales villes du royaume longobard, ont été de tout temps, par le fait de leur position géographique, tributaires de l’industrie des comasques; et que jamais, sans doute, elles ne l’ont plus été qu’aux septième et huitième siècles, parce qu’alors leurs zones d approvisionnement des matériaux et de recrutement des ouvriers furent, selon toute vraisemblance, plus restreintes qu’à aucune autre époque. Les maîtres comasques acquirent pour ce motif, dans l’industrie du bâtiment, une importance prépondérante au centre de la Cisalpine : leur nom devint en celte contrée synonyme de celui de constructeur; et les souverains, dont la résidence était Pavie, se conformant pour rédiger les lois au langage du pays qu’ils habitaient ordinairement, donnèrent à ce nom particulier une acception générale.
L’importance des maîtres comasques sous les Longobards pourrait d’ailleurs tenir en partie à ce que leur pays bénéficia dans une certaine mesure, pendant 1 invasion, du malheur des contrées voisines. 11 servit d’asile à de nombreux fugitifs appartenant aux classes aisées de la population. Cela ressort du récit de Paul Diacre relatif à la conquête de l’île comacine Francion, ancien lieutenant de Narsès et qualifié par
* L’ile comacino est une petite île du lac de Corne, située vers lo haut de la branche sud-ouest. Un étroit chenal la sépare do la côte occidentale. Cette lie fut, pendant tout le moyen-âge, une importante position navale et militaire, parce qu’elle commande la communication de la branche de Corne avec les deux autres branches du lac.
l’historien longobard du titre de maître des soldats, s’était maintenu indépendant sur celte île depuis la venue d’Alboïn jusqu’au règne d’Authari, c’est-à-dire pendant une vingtaine d’années. Mais alors, vigoureusement attaqué par les Longobards, il fut obligé de capituler après six mois de siège; et les vainqueurs trouvèrent dans l’île des richesses considérables qu’on y avait apportées de toutes parts pour les mettre en sûreté1. Sans aucun doute, l’importante émigration qui fit de l’île comacinc un dépôt de richesse et le centre d’une résistance opiniâtre, ne saurait avoir été totalement passagère dans sa durée et ses effets. Il y eut de ce fait, sur les bords du lac de home, accroissement de population et de ressources intellectuelles; et les maîtres comasques ne purent qu’y gagner tant sous le rapport du nombre et de la force d’expansion que sous celui du savoir et de la valeur artistique.
Après avoir expliqué la signification et l’origine du nom de magister comacinus, il reste à examiner, autant du moins qu’une telle question se prêle à l’examen, quels furent le rôle technique, la condition soi taie et l’influence artistique des constructeurs désignés par ce nom.
Magistri comacini. Leur rôle technique. — Les lois 144 et 145 de l’Édit de Rothari représentent les magistri comacini comme des entrepreneurs ou conducteurs de travaux, qui restauraient ou bâtissaient les édifices avec l’assistance d’ouvriers de condition servile. La première de ces lois, qui commence ainsi : Si magister commcocinus cum collegwnte suo cujuscumque clonium ad restauranduni vel fabricandum susceperit..., correspond au cas de travaux exécutés par entreprise, tandis que la seconde, rédigée dans les termes suivants : Si qwis magistros commacinos unum aut plures rogavent aut conduxerit ad opéra dictanda aut solacium diurnum prestandum inter servos suos domum aut casam faciendam. . . , se rapporte à des travaux seulement dirigés ou surveillés. Les mêmes textes montrent que les magistri comacini étaient souvent associés ou enrôlés à deux ou plusieurs. C’est incidemment que les deux lois précitées, dont l’objet est la définition des responsabilités en cas d accident, déterminent la fonction des magistri comacini. Les huit lois de Liutprand, laites une centaine d années plus tard pour régler le salaire des maîtres comasques, donnent la nomenclature de leurs travaux habituels : malheureusement beaucoup de passages sont d une interprétation difficile ou incertaine.
1 Paul. Diac. Degestis longob. lib. III, cap. 27.
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La première de ces lois, intitulée « de sala », concerne un ouvrage payé d’après le nombre des tuiles employées, et dont le prix était moindre pour une salle proprement dite que pour un étage, grenier ou terrasse (solarium). Quel que fût cet ouvrage, on sait au moins, par le texte de la loi, que quinze tuiles couvraient vingt pieds carrés; ce qui montre que l’on continuait de se servir habituellement, sous Liutprand, des grandes tuiles plates employées dans les constructions romaines.
La seconde loi « de muro » fixe le prix de la construction des murs suivant que l’épaisseur varie de un pied à cinq pieds : ce prix augmente s’il taut déplacer l’échafaudage ( marinant ). Vient ensuite l’estimation des enduits (si murum dealbaverit) ; celle des cloisons en planches (si cum axes dauserit ) et de Yopus gallicum, assimilé à ces cloisons ; celle de la construction des arcs ou plus généralement des voûtes (si arcum volserint)-, enfin, celle des ouvrages en charpente (si materias cappelaverint) , dont le prix augmente quand leur installation nécessite des apparaux (armatura et brachiolo) . Observons, à propos des voûtes, que leur prix est relativement très élevé : il est, à surface égale, de quinze à dix-huit fois plus fort que celui d’un simple mur. Cela paraît indiquer que ces ouvrages s’exécutaient alors difficilement et qu’ils étaient par suite d’un usage restreint.
La troisième loi « de annona » contient le tarif des vivres, seigle, lard, vin, légumes et sel, à fournir aux maîtres comasques, le prix de ces vivres devant être compté dans le salaire.
Par la quatrième loi « de opéra », les ouvrages à la romaine (romanenses opéra ) sont estimés à la même valeur que les ouvrages à la gauloise ( gallica opéra), sans qu’il soit donné aucune définition du mot « opus », si vague par lui-même; mais sans doute il s’agit ici des ouvrages de couverture, car le législateur explique immédiatement après qu’une tuile ( tegula ) occupe l’espace de vingt-cinq bardeaux (scindulas). Vient ensuite une expression fort obscure « si maxas funderit », qui, selon certains commentateurs, se rapporterait aux travaux de fondation. Faisons remarquer à propos de la loi « de opéra » que Yopus gallicum y désigne probablement les couvertures en bardeaux, alors que le même terme est associé aux ouvrages en planches dans la loi « de muro ». En général, l’expression « opus gallicum » pourrait désigner des ouvrages construits en bois par opposition à celle de « opus romanense » qui s’appliquerait aux ouvrages en pierre, brique ou maçonnerie. Cette interprétation s’accorderait bien avec l’idée qu’on peut se faire des constructions gauloises; et
l’usage persistant de Yopus gallicum serait d’ailleurs chose naturelle dans la Cisalpine.
La cinquième loi, « de caminata », traite des cheminées, des clôtures ajourées en bois de sapin ( habitarii ou plutôt abietarii cancellas) , des lambris? ( peumas ) et d’un ouvrage en plâtre estimé à la pièce (. enrôlas cum (jijpso). 11 résulterait des précédentes définitions que, sous les Longobards, les clôtures habituelles des fenêtres consistaient en grillages en bois.
La sixième loi, « de furnum », est relative à la construction des fours ( furnum inpisüe), qui se bâtissaient, y compris leur faîte ( pineam ), avec des pois en terre cuite ( caccabos ). Ces vases, employés parfais en Italie pour la construction des voûtes, pendant la période antérieure à l’invasion longobarde, étaient d’un excellent usage pour les parois d’un four, surtout si l’épithète de « inpisüe » devait s’interpréter, comme on l’a prétendu, dans le sens de poêle.
La septième loi, « de puteum », a trait à la construction des puits, dont le prix est réglé selon la profondeur, qui varie de douze à cent pieds.
Enfin la huitième loi, « de marmorarios », se rapporte aux dallages ou revêtements en marbre (axes marmoreas ) et à de pelites colonnes de quatre ou cinq pieds d’élévation. On •peut juger par de tels ouvrages que, sous Liutprand, les constructions ordinaires, les habitations privées, admettaient un certain luxe dans le choix des matériaux cl l’emploi des ressources décoratives. La mention des colonnettes naines en marbre offre un intérêt particulier, parce qu’elle donne des renseignements à peu près positifs sur l’usage de certaines formes architecturales. En effet, do pareilles colonnettes ne pouvaient guère trouver place que dans une décoration par arcatures aveugles appliquées contre un mur, ou dans un portique avec arcades, semblable aux galeries de cloître romanes ou gothiques. Cette dernière disposition, dans laquelle les colonnettes sont élevées sur une murette d’appui, en même temps que les ouvertures comprises entre elles sont grandies en hauteur par les vides cintrés des arcades, s’accommode fort bien de la faible dimension de quatre ou cinq pieds que recevaient, aux termes du tarif de Liutprand, les colonnettes d’un usage habituel. D’où l’on pourrait conclure que les principales maisons de l’époque -longobarde avaient des cours ceintes de portiques à l’instar des atriums antiques ou des cloîtres du moyenâge. En tout cas, le fréquent usage des colonnettes naines témoigne que l’architecture longobarde a continué sous ce rapport les pratiques de la décadence romaine et de l’architecture byzantine primitive, attestéés par l’exemple des Thermes de Dioclétien,
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du palais de Spalatro, du baptistère de Ravenne et du tombeau de Théodoric. L’usage de celte forme décorative fut ainsi continué sans interruption depuis l’époque de son début en Italie jusqu’à celle de son plein épanouissement dans les édifices de l’architecture lombarde.
Malgré l’obscurité de maint passage des lois précédemment examinées, la nomenclature des seuls travaux clairement definis suffit à prouver que les tarifs de Liutprand embrassaient les branches principales de 1 industrie du batiment. Ils formaient pour cette industrie une série de prix répondant aux exigences de l’époque. Le rôle technique des maîtres cômasques consistait donc à pourvoir à l’exécution de nombreux ouvrages ressortissant à diverses professions. Mais il semble que ce rôle, aujourd’hui dévolu souvent à un directeur unique, l’architecte, ait été, sous les Longobards, habituellement réparti entre plusieurs personnes, car les deux lois de Rothari représentent les maîtres cômasques comme fréquemment associés dans une entreprise commune. Pour qu’il y ait eu motif à diviser ainsi le travail entre plusieurs personnes, il fallait que celles-ci fussent en général adonnées à des professions particulières et que, au lieu d’être maîtres dans l’acception la plus étendue de ce nom, elles ne l’aient été le plus souvent que pour une branche particulière de l’art des constructions.
Ces maîtres maçons, maîtres charpentiers, maîtres couvreurs, etc., tous désignés sous le nom générique de maîtres cômasques, joignaient sans doute à la direction des travaux de leur métier l’exercice manuel de celui-ci. 11 devait en être ainsi surtout quand les comacini intervenaient seulement pour conduire des travaux, car ils employaient alors comme ouvriers, aux termes de la loi 145 du code de Rothari, les serfs du propriétaire qui les avait engagés à son service. Il fallait bien, avec de tels agents d’exécution, simples manœuvres en général, payer soi-même d’exemple et, après avoir tracé la besogne, y mettre aussi la main. Mais quand le maître cômasque prenait des travaux à l’entreprise, cas prévu par la loi 144, il employait nécessairement des ouvriers à lui, et le succès de son entreprise exigeait que ceux-ci fussent hommes de métier. Le rôle du comacinus pouvait alors devenir plus important et plus relevé, surtout si les soins de la direction et de la surveillance étaient assez astreignants pour le distraire des occupations manuelles.
Le tarif de Liutprand vise-t-il les travaux en régie, pour lesquels le salaire du maître cômasque est seul à considérer? ou bien ce tarif se rapportc-t-il aux travaux à l’entreprise? c(, dans ce cas, comprend-il la main-d’œuvre sans la fourniture des
matériaux ou la main-d’œuvre avec cette fourniture? La question offre de l’intérêt, parce qu’un pareil tarif, rendu sous forme de loi, devait s’appliquer à la méthode généralement suivie pour l’exécution des travaux, et que la connaissance de cette méthode est nécessaire pour fixer le rôle technique du magister comacinus. Le texte du tarif ne donne sur ce sujet aucun renseignement explicite; mais les informations qu’il fournit, d’une part, sur le prix decerlains ouvrages simples, faciles à estimer parce qu’ils varient peu d’une époque à l'autre, et, d’autre part, sur le prix des aliments, permettent de lever l’incertitude.
Parmi les travaux tarifés par Liutprand, choisissons le plus simple et le mieux défini, la construction d’un mur, et supposons qu’il s’agisse d’une muraille peu élevée ayant un pied d’épaisseur. Le prix est alors d’un sou d’or pour 225 pieds carrés, qui correspondent à autant de pieds cubes et reviennent à 5,78 mètres cubes, en admettant 0"‘,295 pour la longueur du pied. Six mètres cubes environ d’une maçonnerie commune, équivalente à notre maçonnerie de moellons, étaient donc payés un sou d’or. Or la façon de cette maçonnerie, y compris le broyage du mortier, représente l’ouvrage de cinq à six journées d’un maçon et de son aide, soit dix à douze journées d’ouvrier.
D’un autre côté un tremissis, c’est-à-dire un tiers de sou d’or, valait en aliments, aux termes de la loi « de annonci » : trois muids, ou 26 litres, de seigle ; dix livres, ou 5,50 kilogrammes, de lard; une urne, ou 15 litres, de vin; quatre seliers, ou 2,16 litres, de légumes; et un setier, ou 0,54 litre, de sel. 11 y avait là de quoi nourrir un homme pendant douze à quinze jours; en sorte qu’un sou d’or représentait la nourriture d’un homme pendant une quarantaine de jours.
Évidemment le maître côinasque ne pouvait pas recevoir pour lui seul autant de sous d or que des ouvriers placés sous sa conduite, mais non payés par lui, avaient exécuté de lois six mètres cubes de maçonnerie. Un tel salaire eut dépassé toute mesure raisonnable. Donc le tarif de Liutprand, inapplicable aux travaux en régie, concernait les travaux a 1 entreprise. 11 est aisé de vérifier qu’il ne comprenait point la fourniture des matériaux ; chose présumable a priori, parce que le prix de cette fourniture varie beaucoup selon la distance et la difficulté des transports et, par suite, ne se prête point à l’application d’un tarif constant.
I oui établir que le tarif se rapportait seulement à la main-d’œuvre, observons que le prix d un sou d or, payé pour six mètres cubes de maçonnerie, comprenait, outre le salaiie des ouvriers, une part du salaire et du bénéfice du maître cômasquc.
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Remarquons aussi que le salaire des ouvriers devait suffire non seulement à leur alimentation personnelle durant l’exécution du travail, mais encore à celte alimentation pendant les jours fériés ; et, de plus, contribuer à celle de leur famille., ainsi qu’aux dépenses de vêtement, logement, chauffage, etc. Si bien que la nourriture des ouvriers n’entre que pour une fraction dans le total des frais auxquels doit pourvoir le prix stipulé au tarif. On peut admettre qu’elle représente en moyenne le quart de ces frais. Or la dépense de la nourriture d’un homme, évaluée précédemment à un tiers de sou d’or pour quinze jours, revient pour les dix journées de travail, nécessaires à
l'exécution de six mètres cubes de maçonnerie, x s, soit ^ de sou d’or, qui, mul-
tipliés par quatre, donnent g de sou, c’est-à-dire, à peu de chose près, le prix du
tarif.
Quand bien même les chiffres, que nous avons dû introduire pour compléter les données du problème, paraîtraient sujets à correction, il n’en serait pas moins établi que le tarif de Liutprand s’applique beaucoup mieux aux entreprises de main-d’œuvre qu’aux travaux en régie ou qu’aux entreprises comprenant à la fois la fourniture et l’emploi des matériaux. La même conclusion ressortirait encore de la comparaison du prix d’établissement des murs avec celui des voûtes. On sait, par la loi « demuro » que 225 pieds de mur et douze pieds de voûte étaient également tarifés un sou d’or. L’énorme inégalité des quantités d’ouvrage ainsi payées au meme prix s’explique, à la rigueur, par la différence des façons ; mais elle serait exorbitante si le prix en question devait aussi comprendre la fourniture des matériaux, vingt fois plus forte pour le mur que pour la voûte.
Les explications dans lesquelles nous venons d’entrer montrent suffisamment l’importance des lois sur les magistri comacini. Grâce à elles, nous savons que les maîtres cômasques se spécialisaient, en général, dans l’une ou l’autre profession de l’industrie du bâtiment, et que leur rôle consistait, tantôt à conduire des travaux poulie compte du propriétaire, qui fournissait alors les ouvriers, tantôt à exécuter des constructions à l’entreprise. Le tarif de Liutprand s’applique uniquement à la façon des ouvrages, de telle sorte que l’entreprise, dans sa forme habituelle, ne comprenait point la fourniture des matériaux. Ceux-ci devaient cire par suite approvisionnés par le propriétaire, soit directement au moyen de ses propres ressources, soit avec celles d’autres artisans, adonnés aux industries extractives et à celles des transports.
Le système ordinairement suivi pour la construction des édifices ne différait donc pas de celui qui reste pratiqué dans les bourgs et les villages, voire dans beaucoup de petites villes, pour les bâtisses d’un usage courant. Le propriétaire commence pai s’entendre avec le maître maçon ou le maître charpentier, selon qu il s agit dune construction en maçonnerie ou d’un pan de bois; puis il s’adresse au couvreur, au carreleur, au menuisier, au peintre, au vitrier, traitant à part avec chacun d eux et se chargeant souvent, pour les gros ouvrages, de l’achat et du transport des matériaux. Cette méthode s’applique sans difficulté aux constructions usuelles parce que toutes les dispositions sont réglées d’avance par la coutume et qu’un petit nombre de types parfaitement connus répondent à toutes les exigences. Elle pourrait même, dans une époque de culture industrielle et artistique peu développée, convenir aux constructions plus importantes, attendu que les édifices de cette espèce n’admettent alors qu’un petit nombre de genres, que la simplicité dans la structure s’v impose absolument et que l’on se préoccupe peu des recherches de la forme.
Tel fut probablement le cas des monuments de l’époque longobarde. Aucun document n’y révèle l’intervention d’un maître de l’œuvre dirigeant l’ensemble des travaux. Mais ici le silence de l’histoire ne vaut pas preuve. Aussi nous contenteronsnous de dire que le rôle technique des magistri comacini se bornait en général à celui de maîtres artisans, sans prétendre qu’aucun d’eux n’ait pu s’élever, par exception, jusqu’au rang d’architecte.
Magistri comacini. — Leur condition sociale. — Les empereurs romains avaient englobé les collèges d’artisans dans l’immense machine administrative qui régissait l'empire. Les membres de ces corporations, assujettis à des servitudes compensées par des privilèges, devaient, moyennant salaire, prêter leurs services aux entreprises d’utilité générale. Les travaux publics notamment s’exécutaient par leur entremise, à moins que les légions n’en fussent chargées ; et, dans tous les cas, le menu peuple des campagnes soumis à la corvée fournissait le complément de main-d’œuvre nécessaire*. Cette puissante organisation, qui permit d’élever rapidement des édifices innombrables, ne pouvait pas survivre au régime politique qui l’avait créée. Déjà, dans les derniers temps de l’empire, elle était devenue d’un maintien très difficile.
1 Je ne puis mieux faire que de renvoyer le lecteur, en ce qui concerne la « construction romaine et l’organisation des classes ouvrières de l’empire t> au chapitre publié sous ce titre par M. Gboisy dans Y Art de bâtir chez les Romains. Paris, 1875, p. 187 et suiv.
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L’invasion longobarde consomma sa ruine en faisan, labié rase des institutions romaines
Mais la disparition légale des’ corporations ouvrières n’empêcha point les familles, jadis attachées à ces corporations, de continuer l’exercice du métier dont elles avaient pris l’habitude et qui leur servait de gagne-pain. Aux membres de ces familles échut naturellement, dans la période si tourmentée qui suivit l’ère impériale, la tâche d’exécuter, en matière de constructions, les travaux neufs et les nombreuses réparations nécessitées par les besoins quotidiens. Les magistri comacini furent ainsi les successeurs des maîtres artisans qui avaient dirigé, pendant l’époque impériale, les travaux des collèges spécialement voués à l’industrie du bâtiment.
Les membres de ces collèges étaient hommes libres ou esclaves; mais la liberté des uns était fort restreinte par l’obligation d’exercer héréditairement leur profession dans une circonscription déterminée et d’y pourvoir aux exigences des services publics. En réalité, la position des artisans libres ne différa guère, surtout vers la fin de l’empire, de celle des colons attachés à la glèbe. Aussi ne fut-elle point aggravée lorsque l’aldionat longobard devint, par l’effet de la conquête, la condition normale des classes demi-libres et demi-serviles; car aux sujétions envers l’État furent alors substituées des servitudes privées, moins tyranniques et moins lourdes en général.
Avec le temps, la condition des artisans longobards devint meilleure, grâce aux affranchissements de plus en plus multipliés qui firent passer dans la classe des hommes libres nombre d’aldies et d’esclaves. L’orfèvre Justus et le magister comacinus Rodpert — un Germain sans doute — qui vendaient chacun une vigne en 759, l’un à Lucques et l’autre à Toscanella1, étaient certainement des hommes libres. Par suite de ces émancipations le régime des corporations ouvrières du bas moyenâge se prépara petit à petit. Et c’est ainsi que la période longobarde et l’époque suivante ménagèrent la transition entre les collèges de l’antiquité, servilementassujettis à la tutelle de l’État, et les libres corps de métier du bas moyen-âge.
Pievenons aux magistri comacini. Ce que les deux lois de Rolhari nous apprennent sur leur compte ne s’oppose point à ce qu’on puisse leur attribuer la qualité d’aldie. Car Raidie ne devait à son maître, bien qu’il lui appartînt, qu’une redevance
1 Troya, Cod. diplom. longob. Part. III, p. 656 et 672.
fixe, fermage ou tribut. Il avait le droit de posséder en propre de l’argent, des meubles, des esclaves1, et pouvait par suite parvenir à l’aisance, même à la richesse. Rien n’empêche donc qu’il ait eu la faculté, s’il était artisan, d’entreprendre des travaux pour son compte ; et la qualité d’entrepreneur comportait nécessairement, entre autres responsabilités, celles que définissent les lois de Rothari. L’aldionat devait être, par la force des choses, moins assujettissant pour l’artisan que pour le cultivateur.
11 ne serait point impossible, d’ailleurs, que la qualité d’homme libre eut appartenu, dès les premiers temps de la domination longobarde, à des maîtres constructeurs, cômasques d’origine. Un sait, en effet, que les rives du lac de Côme échappèrent en partie, grâce à la résistance du général romain Franeion, aux sanglantes spoliations de Cleph et des ducs. Et plus tard, lorsque sous Authari, la défaite des Romains dans l’île cômacine livra les hautes vallées des Alpes aux Longobards, l’ère des pillages et des massacres systématiques avait pris fin au nord de l’Italie. Paul Diacre nous apprend de plus que Franeion, réduit à se rendre, fut honorablement traité et qu’Autharilui permit de se retirer à Ravenne avec sa femme et ses bagages : en sorte qu’il n’y aurait rien d’invraisemblable à ce que ces compagnons, protégés par la même capitulation, eussent aussi gardé leur liberté. Une société d’hommes libres, d’extraction romaine, aurait pu se conserver ainsi sur les bords du lac de Côme, au grand profit de l’industrie locale, que ces libres Cômasques auraient exercée sans entraves dans l’Italie toute entière.
Sans doute une pareille supposition semble tenir du roman plus que de l’histoire ; mais, pour expliquer d’une manière tout à fait satisfaisante le rôle des maîtres constructeurs d’origine cômasque, dont l’importance est attestée si hautement par l’extension du nom de comacini à tous les constructeurs du royaume, il ne suffit peut-être pas d’invoquer, ainsi que nous l’avons fait d’abord, les habitudes traditionnelles de travail et d’émigration des populations cômasques. Il semble que des circonstances particulières aient dû procurer aux artisans riverains du lac de Côme, dans les premiers temps de la domination longobarde. certains avantages et par suite une certaine supériorité sur leurs confrères. Ainsi motivées et rattachées, d’autre part, à un fait historique nos conjectures relatives à la libre condition de ces artisans pourront ne point paraître par trop téméraires.
1 Lcx Roth. n° 21 U,
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Magistri comacini. — Leur influence artistique. — On a parfois attribué aux magistri comacini une notable influence sur le développement et la transformation de 1 architecture italienne. Cela suppose que des changements ont eu lieu dans cette architecture pendant l’époque longobarde; changements qui seraient alors, vu l’absence de culture artistique chez les conquérants, imputables à l’action d’artistes italiens. Mais il n’est nullement prouvé qu’aucune innovation considérable se soit produite à l’époque dont il s’agit; et l’étude que nous poursuivons dans ce chapitre aura précisément pour effet de montrer que, d’Alboïn à Didier, l’architecture italienne continua de suivre, avec peu de changement, les voies frayées à l’âge antérieur.
Si nous considérons en particulier les magistri comacini proprement dits, ceux qui provenaient du territoire de Côme, il est très peu probable qu’ils aient jamais exercé sur l’architecture une sensible influence artistique, même à l’époque où, d’après ce que nous avons vu précédemment, ces comacini d’origine auraient eu peut-être, au nord de l’Italie, une action prédominante. Car cette époque est celle des premiers temps de la conquête longobarde, période stérile sous le rapport du progrès artistique et pendant laquelle les artisans cômasques n’ont pu se signaler, par une supériorité relative, que dans la simple pratique du métier de constructeur. Le témoignage des édifices élevés par ces artisans sur leur propre territoire prouve d’ailleurs qu'ils n’ont brillé dans les arts, à aucune époque connue de l’histoire, par l’esprit d’initiative et d’invention.
Pour nous en assurer sans sortir des limites de notre étude, choisissons parmi les monuments cômasques sûrement datés les plus rapprochés par leur âge de la période longobarde — ce seront les monuments des onzième et douzième siècles, — et recherchons, en les comparant avec les édifices contemporains des régions voisines, quelle sorte d’influence exercèrent ou subirent les artistes qui les ont bâtis. Sainl-Abondio, Saint-Jacques et Saint-Fidèle, à Côme, Sainte-Marie ciel tiglio1 de Gravedona et le cloître de Piona, à l’extrémité nord du lac, fournissent à ce sujet des informations décisives.
L’influence étrangère y est très marquée, et les pays d’où elle émane sont la Bourgogne et les bords du Rhin ; en sorte que le territoire cômasque, où domine d’ailleurs l’influence lombarde, se présente, sous le rapport de l’art, comme un lieu de rencontre et de fusion pour les styles d’architecture des contrées limitrophes. Et
1 Voy. les pl. 75 à 89 et la seconde partie du texte, p. 512 et suivantes.
nulle part au nord de l’Italie, sauf dans quelques petites églises du Piémont, l’action étrangère n’a laissé, du onzième au treizième siocle, une empreinte aussi piofonde que celle dont les monuments cômasques portent la trace.
La formation de cette architecture mélangée s’explique naturellement par les habitudes d’émigration invétérées chez les Cômasques. Artisans d élite, excellents constructeurs — tous leurs monuments provinciaux l’attestent, ils prêtaient à leurs voisins cisalpins ou transalpins l’assistance d’un labeur énergique et d une habileté technique traditionnellement entretenue. Mais ils trouvaient par contre, hors de chez eux, dans les grands centres de population, où leur industrie avait le plus d’occasions de s’exercer, les ressources abondantes, les exemples et le mouvement d'idées, nécessaires au progrès artistique, qui faisaient défaut dans leur âpre et montueuse patrie. Ils formaient ou plutôt complétaient, à l’étranger, leur éducation d’artiste; et, revenus chez eux, mettaient en pratiquées leçons qu’ils avaient apprises île l’un et de l’autre côté des Alpes.
En dehors de celle explication, il n’en est aucune qui rende compte d’une manière satisfaisante du mélange de formes qui apparaît dans les monuments lombards du territoire de Côme. Car on ne saurait admettre que l’architecture de ces monuments, au lieu d’être le résultat d’une rencontre de styles, ait, au contraire, servi de souche commune à ces différents styles. Pareille théorie fut produite en faveui des monuments de la Suisse romande1, comme si l’art pouvait trouver son berceau dans les pays de hautes montagnes, nécessairement arriérés quant aux choses de luxe; mais personne 11e s’est encore avisé d’en faire l’application a 1 architecture cômasque du moyen-âge.
Par ce qui s’est passé, non seulement à l’époque lombarde, mais encore dans les siècles suivants, en peut juger, sans doute, de l’influence artistique exercée par les Cômasques sur l’architecture de la période longobarde. La constance du rôle joué par ces artisans permet de s’en rapporter à une conclusion ainsi déduite pai xoie d’analogie.
11 nous reste maintenant à parler des monuments; lâche ingrate à cause de leur petit nombre et de l’incertitude de leurs dates. C’est pour suppléer à 1 insuffisance de ces témoignages positifs qu’il nous a fallu recourir si largement aux informations indirectes. Mais avant de nous occuper des monuments eux-mêmes, passons d’abord
1 Blavignac. Histoire de V architecture sacrée du quatrième au dixième siècle dans les anciens évêchés de Genève, lau saune et Sion. Lausanne 1853, p. 89.
ÉPOQUE UONGOBARDE.
en revue d’une manière générale les Iruction.
témoignages historiques relatifs à leur cons-
INSTRUCTION LIES ÉGLISES LONGOBARDES D'APRÈS LES TÉMOIGNAGES HISTORIQUES.
Dc[iuis Alboïn jusqu'à Authari, les Longobards n’avaient louché aux églises que pour les détruire. 11 n’est pas question, durant cette période, de la construction ou île la restauration d’un seul monument. Authari, très attaché à l’arianisme, fonda pour ce culte, dans le diocèse de Bergame, une basilique dite autarena. Un peu plus lard, Agilulphfit une donation de terres considérable à Saint-Colomban pour rétablissement du monastère de Bobbio ; mais déjà avant la conversion du roi, l’on s’était, grâce à Théodelinde, remis à bâtir avec activité pour réparer les ruines faites à I époque précédente et pour élever de nouveaux monuments. Paul Diacre consacre deux chapitres à l’église et au palais construits à Monza par la reine.
L’église fut enrichie d'objets précieux, dont quelques-uns subsistent encore. Sur les murailles du palais étaient peintes diverses scènes de l’histoire des Longobards, d après lesquelles Paul Diacre décrit le costume de ce peuple vers l’an 600. « Les cheveux, ras par derrière, longs par devant et divisés au milieu du front, tombaient jusqu’à la bouche de part et d’autre du visage. Comme chez les Anglo-Saxons, les vêtements, surtout ceux de lin, étaient très amples : de larges bandes multicolores leur servaient d’ornements. Les chaussures, fendues presque jusqu’à l’extrémité du gros orteil, étaient lacées avec des aiguillettes de cuir. Plus tard, à l’imitation des Romains, l’on lit usage de jambières sur lesquelles, pour monter à cheval, on mettait d’autres guêtres en laine de couleur roussâtre. »
Théodelinde lit aussi construire à Brescia le baptistère de Saint-Jean-Baptisle. Elle aurait élevé bien d'autres monuments si l’on en croyait les traditions populaires ; mais celles-ci manquant de bases authentiques et se rapportant à des édifices évidemment reconstruits depuis le septième siècle, sont plutôt des témoignages de l’allection et de l’admiration méritées par la célèbre reine des Longobards.
La construction des édifices religieux, ainsi remise en honneur par Théodelinde, continua sous les règnes suivants. Ariens ou catholiques, les rois fondèrent des églises. Citons, d’après Paul Diacre, l’église de Saint-Jean-Baptiste, bâtie à Pavie par la reine Gundiberge sous Arioald ou Rothari ; les églises du Saint-Sauveur et de Saint-Ambroise, également fondées à Pavie par Aripert et Grimoald ; le monastère de Sainte-Agathe, l’église de Sainte-Marie aile pertiche et la porte palatine, élevés dans
la même ville par Pertharit ; le monastère de Saint-Grégoire, bâti par Kunipcrt sur te champ de bataille de Cornate; celui de Saint-Pierre, fondé par la duchesse Tliéoderade près de Bénévent ; enfin, sous Liutprand, la reconstruction du monastère du Monl-Cassin et la fondation d’un grand nombre de couvents et de basiliques parmi lesquels sont nommés : les monastères de Saint-Pierre in ciel d'oro près Pavie, de Berce! o dans les Alpes et de Saiut-Athauase à Olona.
Des chartes du temps ou des copies conservées par d'anciens recueils font connaître l’origine longobarde de beaucoup d’autres églises; mais ces informations se rappoitent seulement aux villes ou monastères dont les archives sont parvenues jusqu’à nous. C’est ainsique les documents abondent sur les églises de Lucqnes et du duché de Bénévent, tandis qu’ils sont rares ou manquent tout à fait pour Milan, Padoue, Brescia, Parme, Vérone, etc. Le Codex de Troya relate, quant au seul diocèse de Lucqnes, la fondation d’une douzaine d’édifices religieux pendant l'intervalle d’un demi-siècle, compris entre les années 715 et 764. Et, quoique Luoqucs, capitale duduchédeTuscie, ait été l’une des grandes villes longobardes, elle ne dépassait pas en importance les principales cités de la Cisalpine. On peut juger par cet exemple du nombre considérable de fondations pieuses instituées dans le royaume longobard depuis le huitième siècle. Le dépouillement des anciennes chartes en fait connaître une quarantaine; et ce ne serait pas trop, assurément, pour avoir le total, de décupler ce chiffre.
Parmi les édifices dont l’origine est attestée par ces documents anciens, bornonsnous à citer l’église de Saint-Anastase à Rome, élevée par Liutprand ; le monastère du Saint-Sauveur à Brescia, fondé par Didier et Ansa ; et trois monuments bâtis par des particuliers : le monastère de Saiut-Fridien, fondé à Lucqnes vers 680 par Fanion, majordome du roi Kunipert; l’église de Sainte-Marie del popolo, érigée à Pavie par Anso, vers 730 ; et l’église de Saint-Michel-Archange, construite à Lucqnes, en 764, parTeulprand et Guinpranda.
Rareté des monuments loxgodards. — De tant d’églises bâties sous la domination longobarde, que reste-t-il aujourd’hui. Les opinions les plus diverses et les plus contradictoires ont eu coursa ce sujet depuis l’époque où d’Agincourt souleva la question, en présentant comme types de l’architecture longobarde les églises de Saint-Michel-Majeur à Pavie, Sainte-Julie à Bonate et Saint-Thomas in limine près d’Almcnno. Si l’on accepte cette opinion, on est réduit à l’alternative suivante :
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ntlribuer à l’époque longobarde les édifices de la même famille que Saint-Michel de l’avic, ce qui serait en contradiction avec les dates notoirement connues et beaucoup plus avancées de quelques-uns d’entre eux ; ou bien admettre que du septième au douzième siècle l'architecture italienne li a presque pas changé, ce qui conduirait à mettre l’Italie complètement à part des autres pays occidentaux sous le rapport du développement artistique pendant le liant moyen-âge.
Outre que celte dernière supposition serait parelle-mème peu vraisemblable, elle est démentie par les faits. Car l’examen des églises du style lombard encore subsistantes montre que la basilique ambroisienne appartient à la plus ancienne période de ce style; et pourlanj elle ne saurait remonter, sauf la tribune, plus liant que le neuvième siècle. L architecture dite lombarde est donc postérieure à la domination longobarde ; et par conséquent toutes les églises de cette architecture, dont la fondation remonte au temps des Longobards, ont été reconstruites dans les siècles suivants. Il est vrai que l’histoire ne mentionne presque jamais ces reconstructions ; et de là proviennent les erreurs commises sur l’âge des édifices en question ; erreurs accréditées de longue date dans 1 opinion populaire, et que les lettrés acceptèrent en général sans examen jusqu’aux premières années du siècle actuel.
Au comte Cordero di San Quintino revient l’houueur d’avoir le premier, en IS^S, hardiment combattu ces préjugés et posé les vrais principes de l’archéologie pour les monuments italiens du haut moyen-âge '. Il fut suivi dans celle voie par M. Odoriei qui, dans une substantielle étude sur les monuments lombards de Brescia5, présenta au public une série d’excellentes monographies. L’impulsion était donnée : rapidement propagée depuis 1859, elle a conduit aux plus importants résultats, soit comme ouvrages de critique ou comme discussion de sociétés savantes, soit comme travaux de conservation et de restauration des monuments eux-mêmes. Et les informations souvent inattendues recueillies dans le cours des travaux ont singulièrement favorisé le progrès des éludes archéologiques.
Ces recherches ont restreint de plus en plus le nombre des édifices estimés longobards, si bien que de Ions ceux qui auraient droit à ce litre sur la foi des dates relatives à leur fondation, un seul, à noire connaissance, subsiste à peu près dans son état primitil. C’est la basilique du Saint-Sauveur à Brescia. On peut lui associer les débris de l’église d’Aurona à Milan ; et peut-être convient-il d’attribuer le même âge à l’église de
1 Cordero di San Qumtino. Bell' italien a arckitetlura durante la dominazionc longobarda. Brescia 1829 * Odoriei. Anlichità Christiane ili Brescia. Brescia. 1845.
Sainte-Marie in vaille à Civitlale, quoique sa fondation ne soit relatée que par une chronique d’une authenticité douteuse. Deux autres églises, sur l’origine desquelles ou ne possède aucun renseignement, pourraient aussi, d’après les caractères de l’architecture et du système de construction, remonter au septième ou au huitième siècle. Ce sont les basiliques de Saint-Vincent à Milan et de Sainte-Marie clelle caccie à Pavie.
Les basiliques lucquoises de Sainl-Fridien et de Saint-Michel, fondées en 680 cl 764, étaient tenues pour longobardcs dans leur forme actuelle par le comte de San Quintino. Celui-ci les avait même présentées comme des types de l’architecture des septième et huitième siècles ; et c’est en opposant leur structure de basilique latine à la construction avec voûtes à nervures, piliers cantonnés de colonnes et contreforts extérieurs de Saint-Michel de Pavie, qu’il concluait à la réfection totale au onzième ou au douzième siècle de cette dernière église. Quoique la thèse de San Quintino soit juste en général, son opinion particulière sur l’âge de Saint-Fridien, de Saint-Michel et de quelques autres basiliques lucquoises de même style, telles que Saint-Jean et Réparala, Saint-Pierre-Somaldi, Sainte-Marie forts portant, n’est plus soutenable aujourd’hui '.11 avait accordé trop d’importance à ce fait que les archives de Lucqucs, remarquables par leur intégrité, ne mentionnent la reconstruction d’aucune des églises précitées. 11 a de plus attribué une valeur trop significative à la forme basilicale de ces édifices ; et. celle-ci ne saurait passer, surtout en Toscane, pour une preuve formelle de liante ancienneté ; témoins la basilique de Sainl-Miniat, celle de Fiesole et le dôme de Pise, sans parler d’autres basiliques plus récentes telles que Santa- Croce de Florence.
Le même auteur présente aussi comme longobard un ancien édifice existant à Turin et connu sous le nom de « palais des Tours 5 ; » mais ce monument offre dans sa construction des caractères si insolites, des particularités si singulières, que son origine est restée pour nous une énigme indéchiffrable. Nous nous abstiendrons par suite de le donner pour longobard.
En définitive, les seuls édifices dont nous ayons à tenir compte sont les églises mentionnées plus haut, c'est-à-dire : les basiliques du Saint-Sauveur à Brescia, de Saint-Vincent à Milan et de Sainte-Marie c telle caccie à Pavie, l’église de Sainte-
1 Voyez la noie À de l’appendice.
- L’ouvrage du comte deSan Quintino contient une gravure représentant la façade du palais des Tours. Cette façade est aussi donnée par Osten a Die Bouwerke in der Lombardci vom 7. bis zum 14. Jahrhundert » pl. 1.
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Marie in mile à Ci vida le ' et les débris de l'église d’Aurona à Milan. Reperdons pas de vue que si leur attribution à la période longobarde est quelquefois autorisée par d’anciennes chroniques, elle repose essentiellement au fond sur l’appréciation des caractères architectoniques. Il en est ainsi même pour la basilique du Saint-Sauveur, car si nous la tenons pour une construction longobarde, c’est parce que son architecture ne laisse point supposer qu’elle ait été reconstruite depuis le huitième siècle.
Les seuls monuments en pierre qui puissent, sans discussion, prétendre à cette origine, sont des édicules ornés de sculptures et portant des inscriptions où ligure unes date ou le nom du fondateur. Tels sont, au nord de I Italie : le sarcophage de Tliéodote à Pavie, le vase de Liutprand à Saint-Étienne de Bologne, l’autel de Pemmone et le baptistère de Caliste à Cividale en Frioul. Occupons-nous d abord deces petits monuments, dont l’attribution est certaine.
Eoiccles, ornés de sculptures, érigés sous la domination longobarde. — Le vase de Liutprand, l’autel de Pemmoue et le baptistère de Caliste, représentés sur les pi. 6 à 14, sont décrits et étudiés dans la seconde- partie de notre ouvrage (p. loà 21). Si les formes générales du vase de Bologne et du baptistère de Cividale ne manquent pas d’élégance, les inscriptions et les ornements sculptés des trois édicules laissent beaucoup à désirer quant à l’exécution. Les caractères des inscriptions appartiennent à l’écriture romaine majuscule : grossièrement tracés et disposés sans art, ils sont fréquemment enchevêtrés les uns dans les autres.
Les sculptures, celles des chapiteaux exceptées, garnissent les parois de dalles minces. Elles sont méplates et se détachent à très bas relief sur un fond également plat : des traits en creux complètent la représentation des objets. Il n’y a presque pas de modelé : aussi de tels ouvrages, exécutés par les procédés de sculpture les plus élémentaires, ne diffèrent-ils guère de simples gravures.
Les sujets, empruntés en général à l’Histoire sainte ou au symbolisme chrétien, sont mieux composés que dessinés. Si l’ornementation végétale est traitée d’une manière passable, les animaux et surtout les personnages témoignent par la gaucherie des attitudes, la laideur des visages et la disproportion souvent grotesque des membres, d’une profonde décadence de l’art du dessin.
1 Je ne cite pas Saint-Pierre de Givate parce que des fouilles toutes récentes ont montré que l’église actuelle n’est point la primitive. Voyez la note B de l’appendice.
A11CH1TECTEHE LUMIiAUllE.
L’influence de l’art bysantin est très marquée dans ces sculptures. Non seulement la méthode d’exécution est la même que dans les ouvrages grecs, mais certains éléments delà composition et quelques ajustements de formes trahissent une imitation directe des ouvrages orientaux.
L’histoire, la description et les dessins du sarcophage de Théodote furent publics très complètement, en 1852, par Défendenle Sacchi, lequel avait reconnu que certaines dalles sculptées, éparses dans le monastère délia Pusterla (autrefois appelé Sainte-Marie-Théodote), appartenaient à un même tombeau, dont faisait également partie la pierre portant l’inscription commémorative de Théodote1 *. Cette Théodote était, comme le prouve Sacchi. la belle et malheureuse jeune fille romaine, victime de la brutalité du roi Kunipert, dont Paul Diacre raconte l’histoire \ Kuuipert régna de (388 à 700 et Théodote mourut abbesse du monastère où le roi la lit enfermer, eu sorte que son tombeau date probablement de la première moitié du huitième siècle. 11 est antérieur, selon toute vraisemblance, à l’autel de Pemmone et au baptistère de Caliste.
Nos dessins reproduisent : un des longs côtés du sarcophage; le motif central de la face opposée, et l’un des fragments restés lisibles de l’inscription. Celle-ci, gravée sur le couvercle de la tombe, se trouvait encore en bon état quand Bossi la copia en 1604. Il reste en outre Tune des petites dalles des extrémités; elle offre, comme sujet central, l’agneau divin portant la croix. Ces divers fragments sont conservés à Pavie dans la cour du palais Malaspina.
Les sculptures qui les décorent offrent une ressemblance frappante avec celles du baptistère de Cividale. Non seulement le style est le même, mais encore les sujets reproduits par nos dessins sont pareils à ceux qu’on observe dans la partie centrale et basse de la dalle EF et sur l’arcade GII du baptistère (voy. les pi. 10 et 15). Les deux paons, symboles de l’aspiration à la vie éternelle3, au lieu de se nourrir d’herbes (ou peut-être de s’abreuver à une source) comme sur la sculpture de Cividale, boivent dans un calice surmonté d’une croix, ce qui est plus significatif. L autre bas-relief présente, comme le sujet analogue de la dalle EF, une plante centrale, à trois- branches, accostée de deux animaux ailés. Dans l'une et l’autre compo-
1 Defendente Sacchi. — Lettre àM. le marquis Malaspina, précédée d’une notice écrite parce dernier. Milan. Typographie des classiques italiens, 1832. M. Camillo Brambilla a eu l’obligeance de me confier un exemplaire de cet intéressant et très rare opuscule.
i P. Diac. De gestis Langobardorum, lib.V, cap. 37.
3 Voy. aux p. 19 et 20 de la seconde partie les interprétations données par le 11. I*. Cahier.
Sarcophage de Théodolc.
silion, la branche du milieu porte des feuilles, tandis que les branches latérales, disposées symétriquement, se terminent par des tètes d’animaux; la seule différence est que des grappes de raisin, fixées à des rameaux dans la sculpture pavésane, sont à Ci vidale cueillies par des oiseaux. Remarquons aussi que, dans le baptistère, les animaux qui accostent la plante à la manière asiatique sont des quadrupèdes ailés à tète d’oiseau, c’est-à-dire des griffons, au lieu que, sur le sarcophage de Théodole, ces animaux tiennent à la fois : du lion, par la tôle, la crinière et les pattes de devant; de l’oiseau, par les ailes ; du reptile, par la queue ; et du poisson, par les nageoires. Les attributs des quatre classes principales d’animaux sont ainsi réunis et confondus dans ces êtres fantastiques, auprès desquels la chimère avec sa triple nature n’est qu’un monstre incomplet.
Quelle que soit l’explication qu’admette cette curieuse sculpture, ce qui nous importe surtout c’est de constater son étroite parenté avec les bas-reliefs de Cividale et, par suite, ses affinités avec les productions de l’art oriental. Le sarcophage de Théüdote démontre que, sous la domination longobarde, l’influence de cet art sur la sculpture décorative n’était pas limitée aux contrées voisines de l’Adriatique. Elle s’exerçait au centre même du royaume lombard, dans Pavie sa capitale, et s’étendait probablement à toute la plaine du Pô. Le monument, plein d’intérêt pour l’histoire locale, qui nous donne cette précieuse information, est aussi d’une haute importance pour l’histoire de l’art. Le marquis Malaspina et Uefendente Saechi ont doublement rendu service en le sauvant de la destruction.
Églises dont la construction peut être attribuée aux Longobaiuds. Basilique du Saint-Sauveur a Brescia. — La basilique du Saint-Sauveur (voy. pl. 15 et 16, et pour le texte p. 22 et suiv. de la deuxième partie) a été quelque peu raccourcie eu longueur par suite de la construction de l’église moderne qui la précède ; mais cette mutilation et les quelques autres changements qu’elle a suhis ne l’empêchent pas d’avoir conservé les parties essentielles de sa structure primitive. O11 reconnaît sans difficulté que cette église était pareille aux premières basiliques chrétiennes, à cela près que la crypte y présentait un notable développement. L’enceinte est partagée en trois nefs par deux files d’arcades sur colonnes qui rappellent, par leurs proportions, les plus anciennes constructions du même genre. Les fûts en marbre ainsi que. la plupart des chapiteaux et des bases sont de diverses provenances. Il n’existait qu’une seule abside, dont le pavé s’élevait fort peu au-dessus du sol de l’église. Ces circon-
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stances autorisent à attribuer la basilique au milieu du huitième siècle, conformément aux témoignages historiques relatifs à la fondation du monastère dont elle dépend. La présence, à titre de matériaux réemployés, de deux chapiteaux d’une forme et d’un travail purement bysantins annonce d’ailleurs qu’elle ne saurait être antérieure à la domination longobarde.
Basilique de Saixt-Vincent in pkato a Milan. — Si la basilique du Saint-Sauveur à Brescia doit sa conservation à ce qu’on construisit à côté d’elle et non sur son emplacement, selon l’usage ordinaire, la moderne église du couvent, la basilique milanaise de Saint-Vincent inprato est redevable du même privilège à la décadence du monastère, jadis illustre, dont elle faisait partie, à l’abandon qu’elle éprouva et à l’oubli qui en fut la suite. Cet oubli devint si profond que l’on fit une véritable découverte quand, il y a une quinzaine d’années, l’on reconnut l’existence de celte ancienne église1.
Celle-ci est, à peu de chose près, conservée dans son état primitif. C’est une basilique couverte en charpente, à trois nefs séparées l’une de l’autre par deux files de neuf arcades sur colonnes. Elle avait autrefois trois absides. L’édifice est assez considérable : sa longueur, mesurée intérieurement entre le fond de l’abside et le mur de façade, est d’environ 59 mètres ; la largeur totale intérieure dépasse un peu 21 mètres ; la nef principale mesure environ 10 mètres de largeur sur 15 mètres de hauteur. Les trois dernières travées et l’abside de la grande nef sont occupées par une crypte de construction postérieure, qui s’élève déplus de deux mètres au-dessus du pavé de l’église : celle crypte renferme dix colonnetles, rangées sur deux files, qui la partagent en trois nefs; elle est couverte par de petites voûtes d’arête. Les trois dernières colonnes de la basilique sont enveloppées jusqu’à mi-hauteur par les maçonneries des murs latéraux de la crypte. Signalons très particulièrement les dimensions considérables des fenêtres de la grande nef (environ 1”,20 d’ouverture sur 2n,,40 de hauteur) et la forme de leur section ; le tableau affleure le parement externe de la muraille et l’ébrasement unique est tourné vers l’intérieur.
On voit qu’il s’agit d’un édifice assez simple pour qu’une courte description et quelques chiffres puissent tenir lieu de dessins. Il reste à ajouter que les murailles
1 Voyez: le mémoire île M. le comte Carlo Belgiojoso inséré dans les comptes-rendus de l'Institut lombard (année 1868) jolis le titre : « La basilica milanese cli San Vincenzo in prato » ; l’article, accompagné de dessins, publié par M. le comte Mella dans 1 Athénce religieux de Turin (année 1872): « Antica abbaziae chiesa di San Vincenzo inprato a Milano » ; et 1 appréciation donnée par M. Clericetti: « Ricerche sull' arehitetlura lonbarda ». Milan, 1809, p. 27.
sont parementées en briques épaisses, grossières, de dimensions fort inégales et séparées l’une de l’autre par d’épais lits de mortier, que les fûts et les bases des colonnes proviennent de constructions antérieures, et qu’on observe dans les chapiteaux une variété et une progression de formes analogues à celles qui existent dans la crypte de Saint-Philastre (voy. pl. 23) ; c’est-à-dire qu’ils offrent une série dégradée do types depuis le chapiteau corinthien romain jusqu’à d’informes ouvrages faits sans doute exprès pour le monument.
Une basilique offrant des caractères aussi prononcés de haute ancienneté estapparamment antérieure au huitième siècle, d’autant plus que le monastère obtint ensuite trop d’importance et de richesses pour que, rebâtissant l’église, on l’eut ornée si pauvrement. D’autre part, la décoration extérieure des absides, composée, comme à Saint-Ambroise, d’un couronnement d’arcatures profondes liées au socle par de petites bandes murales, et le style des chapiteaux les plus récents dissuadent de reporter la date du monument jusqu’aux premiers siècles du christianisme. On serait ainsi conduit à la lixer dans la période de la domination longobarde.
Basilique de Sainte-Marie delle caccie a Pavie. — La basilique dont il s’agit appartenait à un couvent de religieuses, appelé d’abord Saint-Martin et Sainte-Marie foris portant, puis Sainte-Marie fuori porta, puis enfin, à partir du quatorzième siècle, Sainte-Marie dette caccie. L’étymologie et le sens primitif de ce dernier mot restent incertains; et l’on n’est pas mieux renseigné sur l’origine de l’église. La plupart des auteurs pavésans attribuent sa fondation à une princesse nommée Épiphanie, qui serait fille du roi longobard Ratchis ; tandis que Piobolini la fait dater seulement de la fin du dixième siècle1 : aucune de ces deux opinions ne paraît sûrement motivée .
L’ancien édifice a subi une restauration moderne : tout ce qu’on en voit se réduit à une portion de mur d’enceinte et à une colonne en partie dégagée du piédroit qui l’enveloppait2. Cette colonne, d’une stature élégante, se compose d’une base attique bien proportionnée, d’un fût en marbre blanc veiné de violet et d’un chapiteau corinthien de provenance antique, qui paraît dater du déclin de l’empire. Le fragment de muraille, dont nous donnons le dessin, comprend une fenêtre assez spacieuse, mesurant 0"',92 d’ouverture sur environ 2 mètres de hauteur, encadrée par une
1 Robolini. Storia di Pavia. Yol. ify p, 281 et suiv.
* Ces restes sont peu connus : je dois à l’obligeance de M. Camillo Brambilla de les avoir visités et dessinés.
ÉPOQUE LONGOBARDE.
feuillure de 0“,16 de largeur sur 0m,14de profondeur, et enveloppée par une arcature qui prend appui sur de larges bandes murales. Tel était, sur les murs latéraux, le motif d’architecture correspondant à chacune des travées intérieures. Le même motif, traité dans le même caractère et, à la feuillure près, avec les mêmes formes, existe à Saint- Apollinaire in classe près Ravenne (voy. sur la pl. 3, le fragment d’élévation latérale).
Mais un indice d’ancienneté encore plus significatif est donné par la qualité des
matériaux et leur mode d’emploi. Les briques, très inégales en dimensions, atteignent (T,40 de longueur ; elles sont minces et séparées Tune de l’autre par de très épais lits de mortier. Le seul aspect de ces matériaux témoigne que l’édifice est bâti suivant la méthode de construction romaine, et que, antérieur à l’abside de la basilique ambroisienne, c’est-à-dire à la lin du huitième siècle, il pourrait fort bien dater de la période longobarde. La colonne antique échappée à la destruction et la structure de la muraille d’enceinte prouvent d’ailleurs que le monument en question était, une basilique du type le plus simple.
ARGIIlTEf.TURE LOMBARDE.
Saihte-Maeie-in-Yalle a Cividale. — La pelile église de Sainle-Marie in mile (voy. pi. 17 et 19 et, pour le texte, p. so et suiv. do la deuxième partie) n’offre, sous le rapport de la structure et des formes architecturales, que peu d’intérêt pour l’objet actuel de nos recherches. En effet, la seule partie de l’édifice qu’on puisse vraisemblablement attribuer à l’époque longobarde est le chœur, de forme rectangulaire, divisé par des colonnes en trois compartiments voûtés en berceau. Cette disposition, introduite pour transformer une salle romaine carrée en une chapelle de couvent, fut réalisée dans des circonstances trop particulières et sur une échelle trop restreinte pour qu’il soit possible d’y voir autre chose que la solution d’un cas exceptionnel. Les matériaux disponibles, fûts de colonnes et plate-bandes de provenance antique, ont sans doute déterminé le système de construction. Quant à la belle décoration en stuc de la paroi intérieure du mur de façade, on ne saurait la présenter positivement comme un ouvrage de la domination longobarde, d’autant que son indépendance vis-à-vis du gros œuvre de l’édifice laisse plus d’incertitude pour la fixation d’une date *.
Débris de l’église d’Aurona a Milan. — Les démolitions faites en 1868 pour déblayer le terrain du nouvel hôtel de la Caisse d’épargne ont mis au jour un grand nombre de pierres sculptées, qui servaient de matériaux de construction dans les bâtiments de l’ancien monastère d’Aurona. Ces débris, maintenant conservés au Musée archéologique do Brera, sont les restes d’une église. Ils consistent : les uns en chapiteaux, fûts et bases de colonnes, provenant des supports de l’édifice; les autres, en fragments plus grêles et plus finement travaillés, montants, consoles, plaie-bandes, morceaux de dalles, qui sans doute faisaient partie d’édicules, tels que l'ambon et le jubé, logés dans l’intérieur de l’église’.
Selon Giulini, le monastère en question « était d’après des renseignements certains un couvent de femmes, et il s’appelait Sainte-Marie à’Auruna ou Aurona, ou encore Orona , parce qu’il avait été fondé vers le milieu du huitième siècle par Aurona ou
1 La notice de Gailhabaud (Monuments anciens et modernes. Paris 1850, Tome II), paraît trop affirmative en ce qui concerne la date de cette décoration en stuc. Le même reproche peut être adressé aux appréciations d’Albert Lenoir ( Architecture monastique, 2° et 5e parties. Paris 1856, p. 5 et 6 et p. 15 et suiv.)
2 Dès 1869, LL. Glericetlia parlé très pertinemment des débris de P église d’Àurona dans ses « Ricerche suit' architettura lombarda » (p. 29 et suiv.). M. Landriani, chargé d’installer ces débris dans la grande salle du Musée archéologique, avait entrepris d’en graver et d'en publier les dessins. Son travail était fort avancé, il y a déjà plusieurs années; et les gravures que m’a envoyées l’auteur font vivement regretter qu’un ouvrage si bien fait et si intéressant ne soit pas encore terminé.
. EPOQUE LONGOBARDE.
Orona, sœur d’un archevêque de Milan, nommé Théodore, lequel voulut y être enterré D’après un document considérable du huitième siècle, l’archevêque Théodore, appelé aussi Théodose, aurait été de race royale ( natus de regali germine) ; ce qui adonné lieu de supposer que l’abbesse sa sœur serait la malheureuse Aurona sœur aînée du roi Liutprand, à qui le roi Aripert fil couper le nez cl les oreilles’.
Quoiqu’il en soit de celle supposition, le fait, allégué par d’anciennes chroniques, de la sépulture donnée à l’archevêque Théodore dans l’église d’Aurona, vient d’être confirmé d’une manière aussi formelle qu’inattendue par le témoignage de l’inscription suivante gravée sur l’un des chapiteaux :
HIC REQUIESCIT DOMINUS THEODORUS AHCIIIEP1SCOPUS QUI INJUSTE FUIT DAMNATUS
Quel fut le motif de celle condamnation? par qui fut-elle prononcée? quelle peine a-t-elle entraînée? L’histoire se lait là-dessus. Mais l’inscription qui désignait le lieu de la tombe et protestait en même temps contre une sentence imméritée, doit avoir été gravée de suite ou peu de temps après la mort de l’archevêque, car il n’est guère probable qu’on se soit avisé de l’écrire beaucoup plus tard. D’ailleurs, l’écriture est pareille à celle d’une autre inscription, également gravée sur un chapiteau :
JULIANUSIIE FECIT SIC PULCIIRUM
qui exprime naïvement la satisfaction personnelle du sculpteur et ne peut être que contemporaine de la construction de l’édifice.
Nous voici donc en présence des débris d’un monument qui remonte, selon toute vraisemblance, à la première moitié du huitième siècle. Examinons d’abord les fragments qui paraissent provenir d’édicules intérieurs. Nos dessins montrent que leurs sculptures ressemblent beaucoup à celles des petits monuments de Cividale et du sarcophage de Théodore. Il y a identité de style et de procédés d’exécution. Si nous considérons l’autre groupe de fragments, c’est-à-dire les débris provenant des supports de l’édifice, nous reconnaîtrons que l’observation précédente s’applique à quelquesuns d’entre eux, notamment au chapiteau de pilastre D ainsi qu’au chapiteau de pilier dont nous avons représenté un côté complet (fig. A) et les faces principales sur
1 Giulini. Storia cli Milano. Milan, 1854. Vol. 1, p. 210-
a Giulini. Storia di Milano. Vol. II, p. m et suiv. — P. Diac. Lib. VI, cap. 22.
deux autres côtés (fig. B et C). Les chapiteaux décorés de feuilles d’acanthe (fig. E et F) semblent témoigner, par le modelé plus mouvementé des feuillages, d’un art un peu plus libre et plus avancé; mais l’exemple des chapiteaux du baptistère de Cividale (voy. pl. 9, 12 et 15), qui remontent au huitième siècle et sont exécutés,
quant aux saillies, avec une hardiesse encore plus grande, nous porte à attribuer la variation du caractère artistique des sculptures d’Aurona à une simple différence dans le type des chapiteaux.
Les uns, en forme de corbeille, enveloppés par plusieurs rangs de feuilles aux extrémités proéminentes, dérivent du chapiteau corinthien. Les autres, à faces planes, taillées en forme de segment circulaire et raccordées au fût par des triangles sphériques, appartiennent au type du chapiteau cubique : ils sont couverts, à la mode byzantine, d’ornements méplats d’un faible relief qui remplissent la condition, essentielle pour des chapiteaux à contour géométrique, de ne point altérer les formes.
Nous trouvons ici, dans son complet développement, ce chapiteau cubique, si fréquent au moyen-âge, que les premiers monuments byzantins montrent seulement à l’état d’ébauche. Et les chapiteaux cubiques d’Aurona offrent d’autant plus d’intérêt qu’ils peuvent passer, à ce que nous croyons, pour les plus anciens de leur espèce.
Mais la valeur archéologique de l’église d’Aurona lient surtout à la structure de ses piliers. On a pu reconstituer sûrement les couronnements de quelques-uns de ces appuis en réunissant des blocs qui se juxtaposent avec précision et offrent une exacte
correspondance entre les logements des crampons d’assemblage. Or les chapiteaux ainsi restitués appartiennent à des supports composés de quatre demi-colonnes groupées en faisceau autour d’un noyau central à section carrée. De tels soutiens sont de véritables piliers cantonnés de colonnes; et le fait qu’ils remplaçaient les colonnes dans l’église d’Aurona est d’une importance capitale; car le pilier complexe, à faisceau de nervures, cet élément caractéristique de l’architecture du moyen-âge n’apparaît qu’accidentellement dans les constructions antérieures au huitième siècle; et l’église d’Aurona nous offre le plus ancien exemple connu de son application méthodique à tous les supports isolés d’un édifice.
Aux piliers à section cruciale, dont nous venons de parler, correspondaient, sur les murs latéraux de l'enceinte, des colonnes engagées dont il reste plusieurs chapiteaux, et, sans doute, sur les murs de façade et de fond, des antes ou amorces de murailles qui étaient surmontés de chapiteaux tels que D. On peut, avec de pareils éléments, reconstituer assez sûrement la basilique d’Aurona. Deux fdes de piliers partageaient le vaisseau en trois nefs. Les demi-colonnes établies sur l’axe de chaque fde portaient les arcs plein-cintre qui unissaient entre eux les piliers. Celles tournées vers la grande nef recevaient les retombées d’arcs de renfort qui enveloppaient les précédents et augmentaient par leur- saillie l’épaisseur des murailles soutenues par les arcades. Enfin les demi-colonnes tournées vers les bas-côtés portaient des arcs doubleaux conjointement avec les colonnes engagées des murs d’enceinte. La nef principale était abritée par une charpente : quant aux bas-côtés, les arcs doubleaux qui les subdivisaient permettent de supposer qu’ils étaient couverts ou, du moins, qu’on se proposa de les couvrir par des voûtes d’arête.
Telle que nous venons de la décrire, la structure de l’édifice, écrite dans la forme des appuis, témoigne d’un pas considérable fait dans la voie que l’architecture parcourut au moyen-âge. La substitution à la colonne du pilier à nervures et la construction de voûtes d’arête sur les collatéraux font apparaître dans l’église d’Aurona un nouveau type delà basilique, plus robuste que l’ancien et, mieux que lui, approprié aux ressources de l’époque. Que l’on fasse un pas de plus dans la même voie, que Ton entreprenne aussi de voûter la grande nef, et Ton aura créé le type définitif, celui de la basilique lombarde voûtée. A la basilique d’Aurona succédera la basilique ambroisienne.
A tous égards, la première se présente comme le monument précurseur de la seconde. 11 y a entre ces deux édifices de notables analogies, qui apparaissent surtout
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si l’on compare aux supports isolés et aux sculptures de Sainte-Marie d’Aurona les petits piliers et les ornements sculptés de Saint-Ambroise, tels qu’ils existent dans la dernière travée des nefs. Les chapiteaux se ressemblent beaucoup, tant par la hauteur et le profil du tailloir que par le style des feuillages qui décorent et ce tailloir et le corps du chapiteau. -Quant aux piliers, leurs formes sont identiques ; et celte rencontre mérite d’autant plus d’être remarquée que la forme particulière dont il s’agit ne se retrouve, entièrement pareille, dans aucun autre monument de style lombard. Ailleurs, elle est toujours modifiée par la substitution partielle de pilastres aux demi -colonnes; et c’est avec ce changement que, à Saint-Ambroise même, elle se présente dans les travées qui précèdent la dernière.
La reconstruction de la basilique ambroisienne fut entreprise à partir du chevet : la dernière travée est donc la plus ancienne, et son architecture se rattache d’assez près à celle de l’église d’Aurona pour qu’on puisse, sans difficulté, n’admettre qu’un siècle d’écart entre les dates des deux édifices. Ainsi la construction de l’église d’Aurona durant l’épiscopat de Théodore confirmerait l’attribution du vaisseau de la basilique ambroisienne à l’époque d’Angilbert. Quoique les observations déduites d’un parallèle entre les deux édifices se produisent prématurément, il importait de les présenter ici même, afin de mettre complètement en lumière la haute valeur archéologique de l’église d’Aurona.
Conclusion. — On vient devoir que les églises imputables à la période longobarde sont en très petit nombre. Laissant de côté Sainte-Marie in valle deCividale, dont la structure n’olfre qu’un minime intérêt, il reste trois églises du type basilical et les débris de l’église d’Aurona. De ces quatre édifices deux seulement se présentent avec une date. Ce sont : la basilique du Saint-Sauveur à Brescia, fondée vers le milieu du huitième siècle, et l’église d’Aurona, bâtie à Milan dans la première moitié du même siècle. On manque de renseignements sur les origines des basiliques de Saint-Vincent et de Sainte-Marie dette caccie.
Nous étions bien fondés, on peut en juger maintenant, à signaler, au début de ce chapitre, l'extrême disette des monuments longobards, et la difficulté de porter un jugement sur l’architecture de la période de deux siècles comprise entre l’invasion d’Alboïn et l’ère carlovingienne. Nous avons étudié, pour nous éclairer, d’abord l’histoire, puis les monuments. Il reste à concerter ensemble les informations données par cette double étude.
Le baptistère de Néon, le tombeau de Placidie, la rotonde de Saint-Vital, élevés à Ravenne, et l’église milanaise de Saint-Laurent témoignent que l’architecture tendait à se transformer, au nord de l'Italie, depuis le commencement du cinquième siècle. Cette transformation consistait surtout dans la substitution de voûtes légères aux toitures en charpente et de piliers aux colonnes. Elle était encore à son début vers la fin du sixième siècle, car l’on continuait en général, même a Ravenne, de bâtir les églises suivant le type de la basilique latine. Telle était la situation au moment de l’invasion longobarde. Qu’a-t-il pu advenir du fait de cette invasion?
Les atrocités de la conquête, la dispersion ou l’extermi nation des hautes classes, la substitution à l’ancienne aristocratie d’une noblesse ignorante et féroce, la persécution du clergé catholique, la guerre entretenue contre l’exarchat de Ravenne ; toutes ces circonstances, funestes à la culture artistique, laissent assez deviner que la transformation de l’architecture fut alors brusquement arrêtée. D’où serait venue l’initiative d’une œuvre originale? Ne Fallait-il pas, pour que l’art put continuer sa marche en avant, que les dominateurs du pays se fussent d’abord civilisés; et serait-il raisonable d’admettre que, au milieu de l’effondrement général des institutions et de la culture romaine, tesmagistri comacini eussent, par exception, maintenu l’architecture dans la voie de rénovation où elle avait seulement commencé de s’engager? Ce serait, en vérité, chose si merveilleuse qu’il faudrait, pour y croire, des preuves absolument formelles. Ce qu’on doit admettre, à défaut de ces preuves, c’est que le cataclysme de l’invasion détermina pour l’art un mouvement d’affaissement, qui se produisit durant la période des spoliations et des massacres et persista pendant tout le temps que régna, dans sa rigueur primitive, le Code barbare des conquérants. Alors, sans doute, l’on se tint exclusivement, en fait d’églises, au type vulgaire, à celui de la basilique latine, le plus simple, le plus expéditif et le moins dispendieux ; et les constructions de cette espèce n’ont différé des précédentes que par la grossièreté relative de la structure et de la décoration.
Mais, avec le temps, grâce aux influences du milieu et du climat, les Longobards s’adoucissent et se civilisent; de païens ou d’ariens qu’ils étaient, ils se font catholiques. Devenus propriétaires fonciers, il leur faut d’autres lois que celles qui suffisaient à une existence demi-sauvage; le droit romain complète et modifie le droit longobard. En même temps, la condition des Italiens devient meilleure; vainqueurs et vaincus se confondent dans les rangs du clergé, et les races se mélangent par des mariages qui ne sont plus défendus entre elles.
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C’est à cette dernière période que se rattachent surtout les fondations de couvents et d’églises. Elles furent alors très multipliées ; et le règne long et prospère de Liutprand (712*744), qui marque l’apogée de la puissance longobarde, fut aussi le plus fécond en monuments. Les deux édifices les plus authentiquement datés parmi ceux que nous avons étudiés remontent précisément a la première moitié du huitième siècle. Ils sont l’un et l’autre des basiliques; mais 1 un, Saint-Sauveur de Brescia, est une basilique à colonnes, conforme dans sa structure au type primitif, tandis que l’autre, Sainte-Marie d’Aurona, nous montre ce type modifié, quant au système de construction, par l’emploi du pilier cantonné de colonnes, de l’arc doubleau et peutêtre de la voûte d’arêtes sur les bas-côtés. Ces éléments, qui jouent un rôle considérable dans l’architecture des temps postérieurs, se présentent ici comme les premiers indices d’un changement de style. S’ils apparaissent au huitième siècle, c’est grâce à l’influence, favorable au progrès artistique, du régime relativement doux et prospère dont jouissait alors l’Italie.
Mais pendant que le nouveau style commençait à se développer, les anciens types restaient en usage et continuaient d’être general emeiil appliques. Presque toutes les égliSfcs bâties en Italie pendant les règnes de Liutprand et de ses successeurs ressemblaient à la basilique du Saint-Sauveur. Si 1 on construisit des rotondes annulaires, les supports du tambour central furent des colonnes '. En définitive, a part le très petit nombre d’églises, analogues à Sainte-Marie d’Aurona, qu’on a pu élever au huitième siècle, l’architecture de la période longobarde demeura fidèle jusqu’au bout aux errements de l’art chrétien primitif.
Cette opinion, généralement acceptée aujourd’hui, est appuyée par le témoiguage intéressant, malgré l’incertitude des dates, qu’apporte la structure basilicale de Saint-Vincent in prato et de Sainte-Marie delle caccie. De plus, on s’assure, en consultant l’histoire, qu’aucune des églises bâties sous la domination longobarde ne paraît s’être beaucoup distinguée des autres par des qualités exceptionnelles. Paul Diacre prend loisir d’admirer Sainte-Sophie de Constantinople et se contente de mentionner les églises les plus remarquables érigées par les rois ou les ducs de sa
1 L’église de Sainte-Marie aile pertiche, construite à Pavie à la fin du septième siècle (Paul. Diac. lib. V. cap. 34) et démolie au commencement du siècle actuel, était une rotonde annulaire dont le tambour central s’appuyait sur six colonnes. Une gravure de 1770, dont M. le professeur Trécourt a bien voulu m’offrir une épreuve, représente la coupe de cet édifice, qui devait être dans l’origine complètement couvert en charpente. La description publiée par MM. Sacchi (Aniichità romantiche d'Italia, Milan, 1828, p. 18 et suiv.) nous apprend que les colonnes ôtaient noyées dans une maçonnerie de briques faite après coup pour les consolider et les renforcer.
nation. S’il entre à leur sujet dans quelques details, c’est pour vanter leur décoration, leurs ornements en métaux précieux. Les autres sources d’information ne sont pas plus explicites. Jamais il n’est parlé de l’ampleur des dimensions, de la masse et de la solidité des maçonneries, de la beauté de l’agencement, en un mot, du mérite de l’architecture. O11 ne voit pas qu’aucun souverain se soit appliqué à bâtir, avec soins et efforts, un édifice hors ligne. On construisit des églises ; on n’éleva point de monument. Dès lors, n’est-il pas vraisemblable d’admettre que l’art ait continué de suivre, en général, les voies frayées à l’époque antérieure. On peut encore alléguer à l’appui du maintien de la basilique primitive comme type habituel, la disparition presque complète des églises longobardes ; car, pour qu’on les ait totalement reconstruites à si peu d’exceptions près, il faut que leur structure ait été bien fragile; et la basilique à colonnes possède au plus haut degré ce défaut.
D’après ce qui précède, l’effet directement produit sur l’art par la conquête longobarde fut de l’abaisser et de le maintenir dans la stagnation ; mais cette action immédiate, la seule qu’on puisse raisonablement attribuer à des envahisseurs dépourvus de culture artistique, eut des suites importantes pour le développement ultérieur de l’architecture. Elle arrêta, dans le nord de l’Italie, les pregrès du style purement byzantin et y confirma la prépondérance du type primitif et latin de la basilique. Aussi, quand au huitième siècle, l'architecture se prend à renaître, voit-on, dans l’église d’Aurona, de nouveaux organes s’adapter à cet ancien type, dont l’usage, alors consacré par une pratique quatre fois séculaire, était passé définitivement dans les mœurs du pays. Au lieu de chercher dans l’imitation des églises byzantines voûtées le moyen de bâtir des édifices plus stables, plus durables, moins sujets aux incendies, on poursuit le même but par d’autres méthodes afin de conserver plus fidèlement la disposition basilicale. Ces méthodes, il faut les créer; c’est affaire de temps, cl le huitième siècle ne fait qu’entreprendre cette tâche.
L’amoindrissement de l’influence hysantine tient encore à d’autres causes que l’invasion longobarde. Le refoulement graduel des Grecs, leur expulsion finale de l’Exarchat, l’indépendance gagnée par le pape aux dépens de l’empereur, le dissentiment religieux et la rupture politique amenés parla querelle des images, toutes ces circonstances contribuèrent à rompre, dans la seconde moitié du huitième siècle, les derniers liens qui unissaient l’Italie à Constantinople.
Le parallèle établi dans le précédent chapitre entre le style bysantin et le style lombard a montré dans quelle mesure s’est produite l’action du premier sur le second.
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Celle action, limitée à la partie ornementale de la décoration et à certains éléments du système de construction, fut restreinte et parlielle. Le présent chapitre fait connaître les causes qui ont amené ce résultat. Toutefois les observations présentées en dernier lieu seraient incomplètes si nous omettions de signaler la part d’influence conservée, après le huitième siècle, par l’art byzantin, à la faveur des relations commerciales qui restèrent fort actives entre l’empire d’Orient et les villes maritimes de l’Italie. Les livres, miniatures, bijoux, coffrets et autres pièces d’orfèvrerie, les étoffes et tapis, de provenance levantine, ont continué pendant longtemps d’exercer dans les pays occidentaux une action considérable sur le style des ornements d’architecture. L’exemple de Saint-Marc de Venise prouve même que, grâce à ces relations commerciales, l’influence de l’art byzantin a pu se manifester exceptionnellement en certains points de l’Italie d’une façon beaucoup plus marquée.