CHAPITRE IV
Les monuments bâtis à l’époque de Charlemagne méritent une attention particulière. Il convient de signaler les principaux d’entre eux, de faire ressortir les qualités qui les distinguent et de montrer l’influence qu’ils ont exercée sur l’architecture des âges postérieurs. Cette étude embrassera à peu de chose près la période comprise entre la fin de la domination longobarde et la construction du vaisseau de la basilique ambroisienne. Elle complétera les recherches sur les origines du style lombard.
Église palatine d’Aix-la-Chapelle. — Aucun des édifices chrétiens élevés depuis l’achèvement de Sainte-Sophie de Constantinople jusqu’au neuvième siècle, ne fut l’objet, de la part de son fondateur, d’autant de sollicitude que Notre-Dame d’Aixla-Chapelle, bâtie par Charlemagne de 796 à 804. Imitant ce qu’avait fait Justinien pour Sainte-Sophie, Charlemagne fit venir de loin, de Trêves, de Rome, de Ravenne, les matériaux de prix destinés à son palais et à l’église attenante. Ces édifices ont été pour leur temps d’une magnificence extraordinaire. Dans l’église, les portes et les balustrades, encore existantes, sont en bronze 1 ; la coupole était revêtue de mosaïques.
1 Les dessins de ces ouvrages en bronze, accompagnés de notices, sont donnés par Gailhabaud: L'architecture du cinquième au dix-septième siècle. Paris, 1858. Les articles respectivement consacrés aux « vantaux en bronze » et aux « clôtures en fonte de bronze » sont insérés : le premier, dans le Tome II ; et le second, dans le Tome IV.
ÉPOQUE DE CHARLEMAGNE. Hl
En même temps, la solidité de la structure et la bonne exécution des maçonneries ne laissaient rien à désirer. Il semble même que l’empereur franc se soit plus attaché que le souverain grec à rechercher ces dernières qualités, car son œuvre s’est bien conservée, sans avoir eu besoin, comme Sainte-Sophie, de réfections ni de consolidations. Du reste, le surnom gardé par la ville d’Aix atteste mieux qu’aucun commen¬
taire l’admiration excitée par la chapelle palatine et le prestige dont elle a joui.
On a signalé depuis longtemps la remarquable analogie de formes qui existe entre cette rotonde cartovingienne et la rotonde de Saint-Vital. La première procède manifestement de la seconde. Charlemagne avait été, sans doute, fort impressionné par la belle disposition et la splendide décoration de Saint-Vital. De même que cet édifice (Voy. le plan de Saint-Vital sur la pl. 2 et sa coupe sur la p. 47 de la première partie
du texte), Notre-Dame d’Aix-la-Chapelle se compose d’une salle centrale octogone, voûtée en coupole, qu’enveloppe une galerie à double étage largement ouverte sur le vaisseau intérieur. Le porche, surmonté d’une tribune et accompagné de deux tours qui renferment les escaliers de la galerie haute, reproduit exactement la disposition adoptée à Saint-Vital. De spacieuses fenêtres à plein cintre éclairent la coupole et les deux galeries1.
Les deux monuments se ressemblent encore par un autre point. Chacun d’eux contient, dans les intervalles des piliers de la coupole, deux colonnades superposées ; mais celles-ci diffèrent d’un édifice à l’autre tant par leurs positions en hauteur et leurs ajustements dans les arcades que par leurs rôles. A Saint-Vital, elles appartiennent respectivement aux deux étages de galeries et constituent, à raison de leur fonction, un membre essentiel de l’organisme. A Notre-Dame d’Aix-la-Chapelle, la double colonnade occupe les seules baies de' l’étage supérieur ; et les colonnes du second ordre, non surmontées de petits arcs, se lient aux arcades par l’intermédiaire de dés à section carrée. Celle double colonnade ne porte rien ; c’est une simple clôture ajourée, dont le rôle est purement décoratif. On l’a conservée à titre d’ornement, malgré la suppression des grandes niches, auxquelles, à Saint-Vital, elle doit sa raison d’être.
La principale différence entre les deux rotondes lient à la structure des voûtes et aux dispositions qui s’ y rattachent. ARavenne, la coupole étant sphérique se raccorde par des pendentifs avec les parois octogones du tambour. Dans la rotonde d’Aix, la coupole est octogone comme son appui \ Mais la diversité des formes et du système de construction apparaît surtout dans les galeries annulaires, qui sont, dans la chapelle palatine, mieux liées aux supports de la coupole et, par elles-mêmes, beaucoup mieux disposées qu’elles ne le sont à Saint-Vital.
Il semble, en effet, que, dans cette église, l’on ait pris assez peu de soin de l’arrangement des collatéraux. L’enceinte octogonale, d’un côté, le contour très accidenté des piliers et des niches, de l’autre, composent les parois des galeries annulaires, sans qu’il existe, sauf pour l’éperon d’encoignure faisant face à celui du pilier, aucune correspondance entre les formes de ces parois. Aussi l’agencement des
1 Je me suis aidé, pour les plans et la coupe, des dessins publiés par Isabelle ( Les églises circulaires et les dômes, pl. 54) elpar llübsch ( Monuments de l'architecture chrétienne primitive , pl. 49), dessins que j’ai rectifiés ou complétés par des relevés faits sur place.
2 Au lieu de couvrir cette coupole par une haute toiture pyramidale en charpente, ainsi que le font la plupart des auteurs, j’ai supposé que la voûte portait directement sa couverture comme les coupoles lombardes.
voûtes s’est-il fait tant bien que mal. Peut-être même n’y eut-il .à l’origine, surtout au second étage, que des planchers. En même temps, la muraille d’enceinte, renforcée seulement aux angles par des contreforts, ne donne appui au vaisseau central , contre les poussées des voûtes, que par les arcs-doubleaux bandés à chaque étage entre ces
contreforts et les gros piliers. Ceux-ci, très développés en épaisseur, fournissent tà la coupole son principal élément de stabilité.
Dans la chapelle palatine, au contraire, les supports de la coupole sont relativement frêles ; et le gros œuvre des maçonneries, la masse résistante, est reporté jusqu’à l’enceinte. Celle-ci forme un polygone de seize côtés, qui se combine avec l’octogone central de manière à dessiner dans les collatéraux une série de compartiments carrés, alternant avec d’autres triangulaires. Des éperons faisant saillie, d’une part, sur les piliers, et de l'autre, sur les murailles du pourtour, mettent cette disposition
en évidence ; et les arcs transversaux, au nombre de seize par étage, qui les joignent ensemble, répartissent sur le massif de l’enceinte la poussée de la coupole. Il n’était pas possible de mieux concerter le plan en vue de couvrir par des voûtes les galeries annulaires.
Le rez-de-chaussée porte des voûtes d’arête. Au premier étage existent des berceaux rampants, disposition ingénieuse par laquelle sont exhaussées autour de la coupole les maçonneries de soutien. En outre, la poule donnée a ces voûtes leur permet de porter immédiatement la couverture des has côtés; de telle sorte que si, comme il est probable, l’on a fait reposer également la couverture de la coupole directement sur celle-ci, le bois se trouvait exclu du gros œuvre de l’édifice. Non seulement le monument est robuste, bien équilibré et parfaitement stable dans toutes ses parties, mais de plus il ne craint pas l’incendie.
En résumé, si Notre-Dame d’Aix-la-Chapelle rappelle Saint-Vital dans son aspect général, cette église n’en est pas moins très ingénieusement étudiée quant aux détails et, à divers égards, fort originale. Elle dénote, chez ses auteurs, un grand savoir et beaucoup d’esprit d’invention; et l’on y constate un progrès considérable accompli dans la voie nouvelle où s’engageait l’architecture. Les proportions du vaisseau central sont déjà très élancées ; de plus, l’agencement des voûtes et de leurs supports manifeste cette recherche des solutions précises, rigoureusement poursuivies jusque dans les détails et clairement exprimées par des formes significatives, qui caractérise, au moyen âge, l’art de l’Europe occidentale.
Ces qualités sont d’autant plus remarquables qu’elles apparaissent dans un édifice où les ornements sculptés se rattachent complètement par leur style au bas temps de l’Empire, où même des portions d’entablement sont interposées entre les colonnes de l’ordre inférieur et les arcs soutenus par ces colonnes. Sans doute, les sculpteurs ont cherché leurs modèles dans les monuments romains qui subsistaient en grand nombre sur le territoire de l’ancienne Belgique, si toutefois les corniches et les impostes de la rotonde carlovingienne ne sont pas la dépouille de quelqu’un de ces monuments; chose possible, puisque Charlemagne lira des matériaux de la ville de Trêves. Quoi qu’il en soit, si l’on récusait pour ce motif le témoignage de la chapelle palatine, celui du cloître de Lorsch 1 suffirait à prouver la persistance dans le pays rhénan des formes ornementales de l’architecture antique.
1 Georg Moller. Denkmæler der deulschen Baukunst. PI. 1 à 4. — Gailhabaud. Monuments anciens et modernes. Tome II. pl. 2 et 5.
Ce fait étant avéré, on se trouve conduit à reconnaître dans la rotonde d’Aix une œuvre étrangère, sauf pour la décoration, à l’art de la contrée où elle fut bâtie ; car des constructeurs capables de tirer de leur propre fond les arrangements de voûtes et de piliers que l’on observe dans cet édifice, n’auraient pas sans doute reproduit servilement les moulures et les sculptures de l’ère gallo-romaine. Pour expliquer le contraste si marqué du style des ornements avec celui qui apparaît dans la structure, il faut admettre l’idée d’un plan venu d’ailleurs, disposé avec le secours d’un art plus avancé et réalisé en partie avec les ressources de l’industrie locale1. C’est précisément dans ces conditions que 'fut élevée deux siècles plus tard, dans la ville de Périgueux, l’église de Saint-Front; et le fait qui s’est produit sans éclat, dans une ville secondaire du midi de la France, a pu s’accomplir à plus forte raison dans la capitale du vaste empire franc, à propos d’un monument fondé par l’empereur luimême, alors que, parvenu au faîte de la puissance, il attirait de toutes parts les hommes les plus éclairés et se plaisait à utiliser leur savoir.
Ces circonstances étaient éminemment favorables à la création d’un édifice d’une haute valeur et digne de passer, grâce aux soins et aux recherches de toute sorte dont il fut l’objet, pour l’œuvre par excellence, pour le monument de son époque. Tel est le rang qu’il convient d’assigner à la chapelle palatine; et l’influence considérable qu’elle a exercée sur l’architecture d’un grand nombre d’édifices confirme ce jugement. Les absides multiples, les coupoles et les tourelles d’escaliers des églises rhénanes sont des témoignages frappants de cette influence. Il semble qu’on se soit efforcé d’introduire le plus possible dans l’ordonnance basilicale de ces édifices les dispositions les plus saillantes de la rotonde d’Aix. On pourrait aussi trouver dans les colonnades de cette rotonde le point de départ des galeries d’arcades sur colonnes qui, dans les monuments de l’architecture rhénane, ornent souvent l’intérieur des absides à la hauteur des fenêtres. Et les niches, parfois très plates, qui jouent un rôle si considérable dans la décoration des mêmes monuments, se rencontrent déjà dans la chapelle palatine sur le pourtour de la galerie du premier étage.
Mais l’influence de l’édifice en question ne s’est pas bornée aux églises de la
1 Dans son intéressant article sur les « Clôtures en fonte de bronze de l'érjlise de Notre-Dame à Aix-lu-Cliapelle, » Gnilhabaud admet que « pour la construction de l’édifice, Charlemagne employa très vraisemblablement des ouvriers du Nord qui travaillèrent sous la direction et avec la coopération d’artisles venus de toutes parts, tandis que les pièces artistiques (les ouvrages en bronze, les mosaïques, etc.) furent demandées peut-être à l’Italie ou à Constantinople, seuls points de 1 Europe où 1 on exécutait alors de semblables ouvrages, h Gailhabaud. L' architecture du cinquième au dix-septième siècle. Paris, 1858. T. IV.
contrée avoisinante. La rotonde d’Ottmarsheim, bâtie probablement an onzième siècle dans la haute Alsace1 2, reproduit à moindre échelle, avec une fidélité presque complète, les dispositions de la chapelle de Charlemagne. Un très ancien et très curieux témoignage écrit proclame l’influence immédiate exercee au loin pai cet édifice . Deux monuments italiens : la rotonde de Brescia, dont nous parlerons tout a 1 heuie, et l’église de Saint-Fidèle, construite au douzième siècle dans la ville de Côme (voy. poulies dessins les pl. 82 à 87, et pour la description, la deuxième partie du texte), offrent avec Notre-Dame d’Aix de remarquables analogies. En juxtaposant les demi-rotondes octogones qui terminent les transsepts de Saint-Fidèle, on reproduirait la rotonde d’Aix, tant les formes des piliers, les contours des murs d’enceinte et les dispositions des voûtes collatérales sont pareils dans les deux édifices. La ressemblance est telle que l’imitation ne saurait être contestée, d’autant plus que 1 action de 1 architecture rhénane s’est encore fait sentir sur d’autres églises de la province de Côme. Ainsi l’admiration inspirée par la rotonde d'Aix aux maîtres comasques du douzième siecle fut assez grande pour leur faire copier la structure de cet édifice dans l’une des principales églises de leur pays natal. Et c’est un monument du nord de la Gaule qui, par un singulier concours de circonstances, forme trait d’union entre deux monuments italiens : Saint-Vital de ltavenne et Saint-Fidèle de Côme, bâtis a six siècles d’intervalle.
Rotonde de Brescia. — On trouvera plus loin (p. 45 et suiv. de la seconde partie p]. 21 à 25 — et à l’appendice rectificatif) 3 la description et les dessins de la
1 Dans son ouvrage sur « Les édifices décidai ces et les Dômes », l’architecte Isabelle présente sur une meme planche, de manière à les mettre en comparaison les uns avec les autres, les dessins de Notre-Dame d’Aix-la-Chapelle et ceux de l'église d’Ottmarsheim.
2 La partie la plus ancienne de l’église de Germigny-des-Prés (Loiret) présente en plan la forme d'un carré, pourvu sur trois cotés d’absides saillantes, au centre duquel s’élève une tour carrée portée sur quatre piliers. Cet édifice date du commencement du neuvième siècle; et le moine Létalde, qui écrivait au dixième siècle, dit que Théodulfe, abbé de Fleury, fit construire l’église de Germigny à l’imitation de celle d’Aix-la-Chapelle. La ressemblance est lointaine, il faut en convenir: mais les paroles de Létalde n’en témoignent pas moins en faveur de l’inlluence considérable exercée par la rotonde de Charlemagne. Au reste, comme le fait observer M. Albert Lenoir, la comparaison faite par le chroniqueur entre les deux édifices « révèle peut-être l’origine et la date de la disposition centrale adoptée généralement dans le nord depuis cette époque pour porter le clocher sur la croix? principe qui servit bientôt de base à la construction de la plupart des églises romanes de cette contrée. La nef de Charlemagne, élevée en forme de tour au centre de son église, en aurait donné l’idée, ce qui pouvait suffire pour amener le progrès que nous signalons. » — Albert Lenoir. Architecture monastique, II0 et IIIe parties. Paris, 1856, p. 26 et suiv.
s j’ai modifié à l’appendice rectificatif la rédaction du paragraphe de la monographie intitulé « Caractère de l' architecture. »
rotonde de Brescia. Bornons-nous ici à une appréciation sommaire de son architecture.
L’édifice, disposé sur plan circulaire, est. traité avec une extrême simplicité de formes. Le vaisseau central est plus spacieux, mais plus bas, que celui de Notre-Dame d’Aix-la-Chapelle. 11 n’y a de commun entre cette dernière rotonde et celle de Brescia, outre la similitude du parti d’ensemble, que la distribution des arcs-doubleaux et des voûtes dans les galeries annulaires et peut-être l’existence d une tour sur la porte d’entrée. Au lieu d’imiter, comme à Àix, .Saint-Vital de Ravenne, on s est înspiie, à Brescia, des grandes salles circulaires des thermes antiques. Mais, si la structure du monument italien témoigne d’un art moins avancé, en revanche, le style de sa décoration extérieure appartient déjà au moyen âge, alors que 1 ornementation sculptée de l’église d’Aix est encore romaine.
Les deux rotondes sont d’ailleurs à peu près du même âge. Celle de Brescia fut fondée sous Charlemagne par le comte Raimond. C’était sans doute un seigneur franc qui pensa bien faire en bâtissant un édifice semblable a celui qu élevait sou maître. Mais, comme il n’avait à sa disposition ni les memes ressources materielles, ni le même choix d’artistes, le monument qu’il a construit est d’une structure beaucoup plus simple que l’œuvre impériale.
Sainte-Sophie de Padoue. — Quoiqu’il n’existe aucun renseignement sur la date du grand hémicycle, plus ancien que le reste de l’édifice, qui ferme vers l’Est l’église de Sainte-Sophie à Padoue, nous avons attribué cette construction à l’époque de Charlemagne (voy. pi. 24, et, pour la description, p. 53 et suiv. de la seconde partie du texte). Cette époque nous a paru la seule qui convînt à l’érection d’un monument aussi considérable, antérieur au douzième siècle, primitivement disposé en forme de rotonde, et dont l’architecture participe à la fois de celle de la Rome impériale et de celle du bas-empire grec. La grande niche qui décore extérieurement la saillie absidale, entre le soubassement et le sommet de la muraille, rappelle celle qui évide à partir du sol la face antérieure du porche dans la rotonde d’Aix-la-Chapelle.
Basiliques carlovingieîwes. — Le chevet de la basilique ambroisienne, antérieur à l’autel d’or et d’argent érigé par Angilbert II en 855, nous paraît être le seul ouvrage d’architecture, appartenant à une basilique du Nord de 1 Italie, qu’on puisse attribuer avec beaucoup de probabilité à l’époque de Charlemagne (voy. p. 180 et suiv. de la
seconde partie du texte). C’est une robuste construction voûtée, grossièrement bâtie, et dont la décoration extérieure rappelle celle de la rotonde de Brescia par les bandes murales des parois et les niches profondes du couronnement de la grande abside (voy. pl. 27, 29 et 31). Les fenêtres, très spacieuses, ébrasées seulement vers l’intérieur, ont leur tableau à fleur du parement externe de la muraille. L’abside principale de Saint-Eustorge, pareillement disposée, date sans doute du même temps (voy. p. 209 de la seconde partie).
Les supports isolés des basiliques carlovingiennes étaient habituellement des colonnes. Cependant ils pouvaient consister parfois, comme à Saint-Eustorge, en piedsdroits quadrangulaires, ou encore, mais sans doute plus rarement, en piliers cantonnés de colonnes, semblables à ceux de l’église d’Aurona. Celte dernière disposition offre l’avantage, précieux pour la stabilité, que la dimension transversale de l’appui excède l’épaisseur de la haute muraille qu’il supporte.
L’expérience n’avait que trop montré la fragilité des basiliques primitives à fdes de colonnes, fragilité d’autant plus grande que l’édifice était plus mal bâti avec des colonnes de diverse provenance, en général trop exiguës, trop espacées, et de plus reunies ensemble par des arcs auxquels les chapiteaux n’offraient qu’une assiette insuffisante. Aussi lorsque l’architecture vint à sortir de la période d’arrêt qui suivit l’invasion longobarde, le problème qui se posa d’abord à propos de la construction des basiliques fut d’obtenir des édifices solides et durables en soutenant plus efficacement les murs élevés de la grande nef. La solution adoptée à l’église d’Aurona consistait à fortifier également tous les appuis. Ailleurs, ou prit le parti d’intercaler entre les colonnes, de distance en distance, des supports plus robustes espacés régulièrement. C’est ainsi que l’on fit à Rome dans les basiliques de Sainte-Marie in Gosmedin et de Sainte-Praxède.
La première fut bâtie vers la fin du huitième siècle par le pape Adrien Ier. Dans chaque file, les colonnes alternent, par groupes de trois, avec des piliers à section longue et étroite, véritables prolongements, jusqu’au sol, de la muraille supérieure (voy. fig. A). Cette muraille est ainsi plus solidement établie que si elle portait seulement sur des colonnes; mais aucune disposition n’est prise pour prévenir son déversement latéral.
A Sainte-Praxède, basilique totalement reconstruite par le pape Pascal Ier (817-824), oii s’est préeau lionné contre ce danger. Les piliers, développés transversalement à 1 édifice (voy. fig. B), jouent le rôle de contreforts ; et ils portent des arcs-doubleaux
grâce auxquels les quatre murs longitudinaux sont liés ensemble à travers les nefs. Il n’existe pas de meilleure disposition pour les basiliques couvertes en charpente. Aussi l’a-t-on appliquée, depuis le neuvième siècle, à beaucoup d’églises de cette espèce, et notamment à des édifices considérables, tels que Saint-Miniat de Florence
et la cathédrale de Modène, que l’on tenait à bien bâtir. Peut-être l’idée de cette importante innovation fût-elle donnée par le mur transversal, percé d’arcades, qui ■séparait les nefs du transept dans les grandes basiliques primitives (voy. sur la pl. 1, le plan de Saint-Paul-hors-les-Murs).
Conclusion. — Les rotondes carlovingiennes, d’une part, et, de l’autre, quelques basiliques élevées aux environs de l’an 800 témoignent d’un sensible progrès dans l’art de bâtir. On cherche à donner plus de solidité aux constructions, à les rendre plus durables et même, dans certains cas, alors qu’il s’agit de monuments d’une importance exceptionnelle, à les protéger contre l’incendie en les voûtant complètement.
Les seules églises couvertes en maçonnerie que cette époque nous ait laissées sont de forme circulaire ou octogonale. Ce fait paraît contredire la conclusion du précédent chapitre; mais il faut remarquer que les rotondes carlovingiennes sont des monuments exceptionnels, dont la forme tenait à des circonstances particulières.
Le goût personnel de Charlemagne, son admiration pour les beaux édifices des temps anciens, la profonde impression — attestée par la chapelle d Aix que lui fil éprouver Saint-Vital de Ravenne, paraissent avoir beaucoup influe sur la faveur dont jouit sous son règne le type de la rotonde. 11 est probable aussi que le désir de rendre les églises plus monumentales, et de faire montre ainsi de luxe et de puissance, ne fut pas sans effet sur le choix d’une forme qui facilitait la construction des voûtes, et donnait de vastes surfaces à la décoration en mosaïque; d autant plus qu’on n’avait pas encore, dans l’Europe occidentale, couvert les basiliques proprement dites autrement que par des toitures en charpente — du moins sur la grande
lief et que par conséquent les seules églises voûtées de cette région étaient alors
les anciennes rotondes. On les prit naturellement pour modèles lorsqu’on voulut bâtir d’emblée des édifices à couverture maçonnée ; et l’on s’inspira, suivant les circonstances, de la rotonde romaine ou de la rotonde byzantine.
Cette appréciation parait confirmée par le lait que les rotondes carlovingiennes apparaissent comme des constructions isolées. Elles n’avaient point de précédents immédiats; et il ne semble pas, malgré l’influence considérable exercée par l’une au moins d’entre elles, qu’elles se soient continuées par une série de monuments analogues. L’usage du type basilical était trop entré dans les mœurs pour éprouver une sérieuse atteinte. Il semble que ces rotondes aient surgi, comme l’empire même de Charlemagne, sous l’effort d’un génie qui domina son époque sans lui imprimer une direction durable; on y trouve précisément la confusion de formes, provenant du mélange de l’art antique avec celui du moyen âge, que devait amener le régime demiromain et demi-barbare dont elles sont le produit.
Si le type de la basilique voûtée n’était pas encore créé à la fin du huitième siècle, ses éléments constitutifs existaient déjà. Un travail lent et obscur, des tâtonnements accomplis sans vue d’ensemble, les avaient développés peu à peu. Et malgré la disparition de presque tous les monuments de cette époque, nous avons pu constater, dans quelques rares débris, la trace des innovations qui ont préparé l’avènement du style lombard. Le pilier cantonné de colonnes apparaît à Sainte-Marie d’Aurona. Sainte-Praxède nous montre le vaisseau de la basilique traversé par des arcs-doubleaux qui le subdivisent en travées spacieuses. Les collatéraux de Notre- Dame d’Aix-la-Chapelle sont couverts par des voûtes d’arête, ingénieusement distribuées et rattachées à leurs supports et, de plus, accompagnées d’arcs-doubleaux et formerets. La même disposition est reproduite plus simplement dans mi édifice
italien , la rotonde de Brescia. Les contreforts extérieurs existaient déjà à Saint-Vital.
Dès lors, que manque-t-il pour compléter les éléments essentiels de la basilique lombarde voûtée? Deux choses : la transformation de la voûte d’arête romaine en une voûte surhaussée, arrondie au sommet, dômicale, en un mot, comme la voûte d’arête byzantine; et l’emploi dans celte voûte de nervures diagonales saillantes. La voûte d’arête dômicale dérive de la voûte sphérique à pendentifs, que l’on avait autrefois su construire dans l’Italie septentrionale, au moins à Ravenne et à Milan. Quant à l’usage des nervures diagonales saillantes, si l’on veut en découvrir l’origine dans quelque méthode de construction antérieure, c’est en Italie qu’il faut la chercher. Ces nervures (nous l’avons déjà dit à la page 54) existaient en germe dans l’ossature en briques des voûtes romaines, bâties dans la péninsule depuis Auguste jusqu’à Constantin. Les arcs formerets et les arcs-doubleaux séparant des voûtes d’arête consécutives peuvent aussi se rattacher au même système de construction. Sans tenir pour certain que tel ait été nécessairement le point de départ de la membrure saillante des voûtes du moyen âge, on admettra volontiers que le souvenir d’une ancienne pratique ait pu contribuer à eu introduire l’usage.
Ainsi tous les éléments de la basilique lombarde voûtée existaient en Italie au commencement du neuvième siècle; et la contrée où ils étaient le mieux rassemblés, où les tendances novatrices avaient fait le plus de progrès, était le centre de la Lombardie et en particulier la ville de Milan, la métropole de cette région, où l’on avait construit Sainte-Marie d’Aurona dès la première moitié du huitième siècle. Nous avons pu dire, en étudiant cette église à la fin du précédent chapitre, qu’elle apparaît comme le monument précurseur de la basilique ambroisienne : en effet, la forme des piliers et le caractère des ornements sculptés établissent entre ces deux édifices une étroite liaison. Il a suffi, pour passer de l’un à l’autre, que l’on ait voulu diviser aussi la grande nef en travées carrées et couvrir celles-ci par des voûtes d’arête dômicales à nervures saillantes. C’est là, sans doute, un progrès considérable, mais il fut possible de l’accomplir, étant donnés d’une part, l’intervalle d’un siècle qui sépare les deux monuments et, d’autre part, l’habileté technique dont témoignent les voûtes de Notre-Dame d’Aix-la-Chapelle et de la rotonde de Brescia.
Les circonstances politiques où se trouva la Lombardie au neuvième siècle furent d’ailleurs propices au développement de l’art. Ni les Normands, ni les Sarrasins n’eurent accès dans cette contrée, et les Hongrois n’y pénétrèrent qu’au siècle suivant. Jusqu’à la mort de l’empereur Louis II, en 874, elle fut assez bien gouvernée
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et n'eut presque point à souffrir des discordes intestines des héritiers de Charlemagne. Les archevêques de Milan y étaient devenus de puissants personnages. Angilbert II (824-859) et Anspert (868-881) jouèrent un rôle considérable dans l’histoire de leur temps; et c’est précisément à ces deux prélats qu’on attribue la construction de la basilique ambroisienne et celle du porche qui la précède. Nous venons de voir que celte attribution n’a rien d’invraisemblable sous le rapport architectural, en sorte qu’aucune présomption historique ou artistique ne s’oppose à priori à ce que la plus ancienne des églises lombardes remonte effectivement au neuvième siècle. Nous terminerons par cette observation la première partie de notre Etude, celle qui a pour objet de suivre le développement et la transformation de l’architecture religieuse depuis l’affranchissement du christianisme jusqu’à l’avènement du style lombard.
ETUDE
L’ARCHITECTURE LOMBARDE