CARACTÈRES DU STYLE LOMBARD. — STRUCTURE DES MAÇONNERIES
en terre cuite de la fin du douzième siècle annoncent les brillantes décorations de l’époque suivante.
La maçonnerie de blocage, qui formait, en définitive, surtout dans les constructions les plus importantes, la masse de l’édifice, consistait en galets de rivières, en éclats de pierre, ou en fragments de briques et de tuiles, agglutinés ensemble par un mortier de qualité très variable, parfois extrêmement dur et parfois pulvérulent. Le revêtement se liait à ce blocage par les saillies dues à l’épaisseur inégale des pierres ou aux briques boutisses disséminées dans la paroi.
.Nous avons déjà parlé de la structure des arcs et de celle des voûtes et de leurs nervures. Les fondations s exécutaient en maçonnerie de blocage ; elles recevaient un fort empâtement, et 1 on avait soin de les couronner d’un gradin en pierre, parfois saillant au-dessus du pavé, qui servait de socle aux murs et aux piliers.
Portes. — A moins de circonstances exceptionnelles, la porte principale, c’est-àdire la plus grande et la plus richement décorée, s’ouvre dans l’axe de la façade. Elle est souvent accompagnée de portes plus petites, correspondant aux nefs basses. D’autres portes peuvent exister dans les murs latéraux et notamment aux extrémités du transsept, tantôt d’un seul côté, tantôt des deux côtés à la fois. En somme, il n’est guère d 'église ou même de baptistère de style lombard qui n’ait eu pour le moins deux portes; et les églises monumentales en avaient jusqu’à cinq ou six, sans compter les pot tes de service qui donnaient accès à la tribune. Toutes ces baies sont cintrées. Leurs ébrasements sont, en général, plus profonds et plus ouverts au dehors qu’au dedans ; ils sont garnis à l’extérieur d’archivoltes et de cordons d’autant plus nombreux et plus richement ornés de sculptures que la porte est plus importante. Cette décoration, qui, largement traitée, donne aux portes tant d’ampleur et un caractère si grandiose, est tirée en principe du système de construction des voûtes et des piliers. L’ouverture est rectangulaire : un linteau surmonté de dalles occupe le haut de la baie. Le bois des vantaux était parfois décoré de plaques de bronze.
Fenêtres. — La forme habituelle des fenêtres est celle d’une ouverture allongée terminée en plein cintre. Telle est la disposition constante des fenêtres qui éclairent latéralement les nefs et qui sont distribuées dans les collatéraux, à raison de une baie par étage et par travée, et dans la grande nef, à raison de une baie ou de deux baies
par travée. Te'le est également la forme des fenêtres ouvertes dans les absides, fenêtres
qui sont presque toujours au nombre de trois dans l’abside principale et d’une seule par petite abside'. Des ouvertures semblables sont percées concurremment avec des œils-de-bœuf et des fenêtres doubles à colonnette centrale dans les façades, les murs des croisillons, les tambours des coupoles et les bases de celles-ci. Enfin des ouvertures en forme de croix traversent souvent les murailles au sommet des pignons ainsi qu’au pied des coupoles. Les quatre espèces de baies précédemment désignées se rencontrent aussi dans les rotondes. Elles sont les seules que l’on observe dans les monuments lombards, car les fenêtres oblongues, cintrées à la base comme au sommet, qui existent isolément dans quelques édifices, ne sont qu’une variété de la forme habituelle.
Les ouvertures des fenêtres ordinaires sont de grandeurs très inégales et de proportions très variables. Spacieuses dans les premières basiliques chrétiennes et dans les anciens monuments byzantins, elles ont conservé ce caractère dans les monuments primitifs du style lombard; mais, plus tard, les proportions changèrent en général; et, à part quelques fenêtres qui restèrent par exception largement ouvertes, toutes les autres devinrent longues et étroites. Le rapport de la largeur de l’ouverture à sa hauteur, qui est habituellement supérieur à | dans les anciennes églises latines et byzantines, et qui, à Saint-Ambroise de Milan, ne descend pas beaucoup au-dessous de cette proportion, se réduit à J et même jî dans les monuments du douzième siècle. On en vint souvent, dans les petites églises, à donner au vide de la baie les proportions d’une meurtrière.
Mais en môme temps que les ouvertures des fenêtres se rétrécissaient et prenaient une forme allongée, les cadres extérieurs conservaient une assez grande largeur grâce à l’ébrasement externe dont ils furent pourvus. C’est du neuvième siècle que parait dater cet usage. Jusque-là, le tableau de la fenêtre affleurait la paroi extérieure de la muraille et l’ébrasement unique s’évasait vers l’intérieur. A partir du neuvième siècle, la partie la plus resserrée de la baie fut reportée vers le milieu de l’épaisseur du mur, et la fenêtre s’évasa de chaque côté tant en dehors qu’en dedans.
L’ébrasement interne resta lisse en général tandis que celui du dehors fut souvent orné de moulures. Ainsi décoré, ce dernier reproduisait l’encadrement des portes ; mais il y a cette différence entre les ébrasements extérieurs des portes et ceux des lenètres que les premiers manquent habituellement dans les portes secondaires, et
1 À Sainte-Marie-Majeure de Bergaine, les fenêtres absidales sont au nombre de cinq dans la grande abside et, fait singulier, de six dans chacune des absides latérales. M. l’ingénieur Elia Fornoni vient de publier sur ce monument une très intéressante étude accompagnée de nombreux dessins. La construction de l’église, commencée en 1157, n’était pas encore terminée en 1187. Élia Fornoni. Appunli sulla veccliia basilica di Santa-Maria-maggiorc cli Bcrgamo. Bergamo, 1880.
CARACTÈRES DU STYLE LOMRARD. — FENÊTRES, qu ils sont toujours, quand ils existent, cantonnés de nervures; au lieu que les seconds, tantôt lisses, tantôt profilés en gradins, ne font presque jamais défaut. Lébiasement extérieur se présente donc, pour les portes, avec le caractère d’une lorme décorative et, pour les fenêtres, avec celui d’une disposition essentielle.
la substitution des fenêtres étroites à double ébrasement aux larges baies des églises primitives s’explique par le changement du système de clôture. Les anciennes clôtures consistaient ordinairement, soit en dalles évidées, soit en grillages en bois, dont les vides étaient souvent fermés par des lames de verre. La surface des pleins étant relativement considérable dans ces châssis, il fallut, pour obtenir un jour suffisant, attribuer aux fenêtres des proportions spacieuses ; mais, quand on employa, pour maintenir et enchâsser le verre, le fer et le plomb à la place du marbre ou du bois, ta même quantité de lumière put être donnée par des ouvertures beaucoup plus restreintes. Ce changement dans la construction des clôtures s’est accompli durant la période lombarde ; et il a entraîné, la cherté du verre aidant, l’usage habituel des fenêtres longues et étroites *.
Avec cet usage s’est introduit celui du double ébrasement, qui n’avait pas seulement pour objet de conserver à la baie, au moyen de l’évasement externe, l’ampleur apparente dont elle avait besoin pour contribuer à la décoration des parois et à l’aspect monumental de l’édifice, mais qui offrait encore l’avantage de mieux protéger le vitrail contre les intempéries et de laisser entrer plus de lumière !.
1 On observe encore dans l’abside de la petite église de Saint-Colomban près Vaprio (Voy. pl. 90) un curieux témoignage de 1 influence exercée par le système de clôture sur l’amplitude des baies. Deux rangs d’ouvertures superposées existent dans cette abside ; en haut, trois fenêtres oblongues, et plus bas, trois œils-de-bœuf. Chacun de ceux-ci — exemple presque unique dans les monuments lombards — est clos par une dalle en pierre percée de quatre trous ronds ; et le diamètre de celte clôture est de 0m,60, alors que le vide des fenêtres supérieures, qui ne pouvait ctre occupé que par un vitrage, mesure seulement 0m,14 de largeur sur 0m,87 de hauteur, c’est-à-dire une surface moitié moindre que celle de 1 reil-de-bœuf. Mais les évidements de la dalle ajourée ayant un diamètre de 0“,17, l’ouverture de chacune des fenêtres oblongues du second rang, les plus importantes en raison de leur situation, est supérieure en surface à la somme des quatre ouvertures pratiquées dans chaque œil-de-bœuf du premier rang.
2 Considérons deux fenêtres, l’une à simple ébrasement, l'autre à double ébrasement, tellement disposées que l’on ait :
De fait, les seules fenêtres oblongues privées d’ébrasement extérieur sont celles qu’il eut été superflu de fermer, telles que la plupart des baies percées dans les clochers et les très petites ouvertures éclairant des escaliers ou des passages logés dans les murailles.
Mais ce n’est point à dire que les fenêtres à double ébrasement aient été, dans tous les cas, closes par des vitrages : il est probable qu’elles sont parfois restées ouvertes, particulièrement dans les églises de village, où leur section est souvent fort étroite et où les fenêtres des bas-côtés sont placées d’ordinaire aussi haut que possible, sans doute en vue d’atténuer l’inconvénient des courants d’air,
Les baies circulaires sont à double ébrasement comme les fenêtres oblongues ; el l’ébrasement extérieur y est tantôt lisse, tantôt orné de moulures. Les dimensions de ces œils de bœuf étaient petites ou médiocres. C’est seulement à partir du treizième siècle que vinrent en usage les grandes roses à meneaux rayonnants, quelquefois percées après coup dans les façades.
Quant aux fenêtres doubles à colonnette centrale et aux ouvertures en forme de croix, elles n’ont jamais d’ébrasement d'aucune sorte, ni interne, ni externe. Leurs parois coupent normalement la muraille
Galeries hautes. — Escaliers. — Passages. — Les galeries hautes ne se rencontrent guère que dans les églises importantes et n’existent d’ailleurs que dans un certain nombre de ces églises. Aussi ne sauraient-elles passer pour un membre nécessaire de la basilique. Elles formaient une annexe des nefs, destinée à suppléer d’une manière habituelle ou accidentelle à l’insuffisance du vaisseau et affectée le plus souvent à l’usage des femmes*. Mais on se passait de galeries hautes quand le rez-dechaussée de l’église était suffisamment spacieux ; et, précisément, on se dispensa d’en établir dans les plus vastes des basiliques romaines primitives.
Ces galeries ne pouvaient remplir convenablement leur but qu’à la condition d’être desservies par des escaliers spacieux et bien éclairés, condition que l’on n’a presque
ont aussi des sections équivalentes en surface. Comparons-les sous le rapport de l’éclairage. Les côtés des angles CSD et LTK représentent, dans les deux cas, les limites des directions que pourront prendre les faisceaux de rayons solaires pénétrant à l’intérieur sans rencontrer les parois. Or ces limites sont plus étendues dans le cas du double ébrasement que dans celui de l’ébrasement simple. Il en est de même pour l’introduction de la lumière diffuse, car le secteur ENF est plus ouvert que le secteur AMB. Le double ébrasement est donc avantageux pour l’cclairage.
1 Le nom de Münnerchor donné à ces galeries dans l’église rhénane d’Andernach, bâtie au commencement du treizième siècle, montre que les galeries hautes étaient quelquefois réservées aux hommes. Boissercc. Monuments d' architecture du Rhin inférieur. Munich et Sluttgard. 1842, p. 15.
CARACTÈRES DU STYLE LOMRARD. — GALERIES HAUTES. — ESCALIERS. 477 jamais réalisée clans les monuments lombards, où les escaliers, tantôt droits, tantôt en spirale, logés dans l’épaisseur des murs ou dans la masse des contreforts, sont en général extrêmement étroits et obscurs : ils sont parfois si exigus cpie deux personnes marchant en sens contraire ne pourraient pas s’y croiser. Il semble d’après cela que les galeries hautes devaient être ordinairement peu fréquentées et par suite d’une médiocre utilité. Peut-être ne les a-t-on construites parfois que pour reproduire dans certaines églises rebâties à l’époque lombarde la disposition des basiliques plus anciennes que ces églises remplaçaient?
Les escaliers des galeries hautes sont logés dans la façade de l'église. A défaut d’un porche à double étage, un couloir établi dans la même muraille fait communiquer entre elles les deux galeries de droite et de gauche. Les escaliers se prolongent de manière à donner accès aux deux étages de combles et à des galeries d’arcatures sur colonnettes qui existent assez souvent dans le couronnement de la façade et plus rarement dans celui des murs latéraux. Une autre galerie d’arcatures se rencontre fréquemment au sommet de l’abside principale : on y accède dans les églises importantes par des escaliers contenus dans les massifs du chevet, et l’ori parvient à la coupole par le comble de la grande nef ou par celui de l’abside.
Ces escaliers et ces passages offrent des ramifications d’autant plus étendues que l’édifice est plus considérable et qu'il était plus nécessaire de pouvoir, mieux qu’avee de simples échelles, en visiter les couvertures et les fenêtres les plus élevées. Presque partout, le transsept interrompt les communications entre les galeries du vaisseau et celles du chevet. Cependant, à Saint-Michel de Pavie, deux ponts, jetés à travers les. croisillons, faisaient communiquer les galeries hautes avec les couloirs qui ceignent le chevet, de telle sorte qu’on pouvait circuler tout autour de l’édifice à la hauteur du second étage des collatéraux.
Crypte. — Les cryptes, composées primitivement d’un caveau sépulcral et d’une galerie d’accès, s’agrandirent avec le temps et se transformèrent en chapelles souterraines. Contenues le plus souvent dans la largeur du vaisseau central, elles occupent l’espace correspondant à l’abside, au compartiment qui la précède et a une portion plus ou moins étendue de la croisée. Les cryptes les plus anciennes sont d’ordinaire entièrement souterraines, le pavé de la tribune se trouvant élevé seulement de la hauteur de deux ou trois marches au-dessus du sol de l’église. Mais à partir du onzième siècle l’usage s’établit d’exhausser la tribune d’une quinzaine de marches; et la
crypte sortit alors à moitié hors de terre, ce qui permit de l’éclairer et de l'aérer par des fenêtres pratiquées dans l’enceinte. On y descendait habituellement par deux escaliers latéraux, tandis qu’on montait à la tribune par un escalier central : la disposition inverse est peu fréquente.
Le système de construction des cryptes lombardes est toujours le même. Des colonnettes distribuées en quinconce soutiennent des voûtes d’arête : disposées en général suivant deux files, elles subdivisent en trois nefs l’oratoire souterrain.
Dans quelques églises delà fin du onzième et du douzième siècle, la crypte a reçu un développement très considérable; elle occupe toute l’étendue du chevet, prenant ainsi les proportions d’une véritable église.
Pavements. — Les fouilles exécutées dans l’église ruinée de Sainte-Marie del popolo à Pavie ont montré que l’on employa parfois au pavement du vaisseau des églises lombardes, au moins dans la grande nef, et sans doute à remplacement du chœur, des mosaïques à figures d’hommes et d’animaux. Mais des ouvrages aussi recherchés trouvaient surtout leur emploi dans le pavé de la tribune. Nous en parlerons plus loin quand nous nous occuperons des mosaïques. Le pavé des nefs était en général beaucoup plus simple, il se composait ordinairement, soit de dalles en pierre, soit d’une sorte de béton de briques, encore en usage aujourd’hui et nommé calces/ruzzo , qui s’exécute en incrustant des fragments de brique dans une couche de mortier et faisant disparaître par un polissage les aspérités de la surface.
Façades. — La façade lombarde n’est pas modelée sur la section transversale de l’édifice. C’est une large muraille qui monte tout d’une pièce jusqu’aux deux rampants qui la terminent, et dans laquelle n’apparaît point le ressaut de la grande nef au-dessus des bas-côtés. Telle est du moins sa forme dans les églises monumentales, car les façades des simples églises de village, bâties sans prétention dans le seul but de clore les nefs, sont naturellement exemptes de tout développement superflu.
Les larges façades sans ressaut des églises pavésanes et milanaises sont particulières au style purement lombard : la même disposition ne se rencontre presque jamais dans les édifices appartenant aux écoles d’architecture limitrophes; mais elle était, au centre de laJombardie, si fort entrée dans les habitudes que son usage y