CARACTÈRES DU STYLE LOMBARD. — SCULPTURE
sphères célestes; soit à des sujets symboliques : les attributs des Évangélistes, l’agneau avec la croix, les oiseaux buvant dans un vase ou becquetant la vigne, le pélican nourrissant ses petits; soit enfin à des croyances superstitieuses mêlées de souvenirs payens, dont portent témoignage d’innombrables figures monstrueuses : centaures, sphynx, sirènes, chimères, dragons, etc.
Les sujets susceptibles d’être expliqués ou interprétés avec certitude sont en petit nombre relativement à ceux dont le sens nous échappe. Sans doute, la perte des traditions, le changement des idées et des mœurs empêchent de comprendre aujourd’hui mainte représentation qu’entendaient les artistes et le public d’autrefois. Mais, à côté de ces images devenues énigmatiques, il s’en trouve d’autres, en grand nombre, qui n’avaient point reçu de signification précise. Si les archéologues peuvent reconnaître dans une sculpture de la cathédrale de Parme le souvenir de la légende d’Alexandre le Grand, montant au ciel, Fauteur du bas-relief était à coup sûr moins bien informé, car les traits essentiels du récit légendaire ont disparu de son œuvre : pour la rattacher au type primitif, il a fallu retrouver une série de formes intermédiaires, graduellement dégénérées. Beaucoup de motifs de sculpture ont dû passer par les mêmes phases; l’ignorance des interprètes les a peu à peu rendus méconnaissables : ce qui était d’abord symbole et ornement devint à la longue pur objet de décoration.
Les feuillages, plus faciles à dessiner que les êtres animés, sont mieux traités que ceux-ci. Les formes en sont extrêmement variées. Des bordures courantes, des tresses, des guirlandes, des nœuds, des entrelacs, des rinceaux, des palmett.es couvrent les tailloirs des chapiteaux, les bandeaux, les nervures des ébrasements. Le corps du chapiteau reproduit fréquemment la corbeille corinthienne plus ou moins simplifiée dans ses formes, toujours alourdie dans son modelé. D’autres fois, il est revêtu de végétaux enchevêtrés, de grandes feuilles, de branchages, de plantes diverses, de tiges terminées par des volutes, de nœuds, d’entrelacs, de lanières, de rinceaux, de roses à plusieurs rangs de pétales. Parfois les feuilles sont seulement épannelées. Rarement on observe des ornements de forme géométrique, chevrons, cannelures, étoiles, billettes. Les végétaux et les êtres animés sont très souvent associés ensemble. Quand ceux-ci jouent le rôle principal, ceux-là servent de fond en garnissant les espaces vides.
Tout est conventionnel dans cette flore décorative. Des grappes de raisin sont attachées à des sarments qui portent des feuilles quelconques. On n’a point regardé la nature. On a copié des interprétations déjà très altérées, des feuillages sculptés
romains ou byzantins, des dessins de galons, de broderies, d’applications d’étoffe; en les copiant, on les a dénaturés encore davantage. Les tiges des rameaux et des guirlandes sont d’ordinaire rayées de stries longitudinales qui les font ressembler à des rubans. Le modelé des feuilles s’obtient avec des facettes, successivement inclinées en sens contraire, qui se coupent suivant des arêtes saillantes à la limite de chaque lobe et, suivant des arêtes rentrantes, dans les axes de ces lobes. Les dentelures sont aiguës. Tous les feuillages sont ainsi traités. On voit que la convention dans la forme tient pour beaucoup au procédé d’exécution, à sa grande simplicité, à la constance de son emploi.
Le caractère confus et mêlé, qui apparaît dans les plus anciennes sculptures lombardes, reste marqué jusque dans celles de la période finale, soit que l’on considère 1 origine très variée des formes décoratives, soit que l’on ait égard aux différences de style qui existent parfois d’un monument à l’autre dans la même région, voire dans la même ville. C’est ainsi que, à Pavie, la sculpture admet trois manières différentes, caractérisées : la première, par un modelé souple et vigoureux et par l’habileté relative de la composition (Saint-Michel-Majeur, Saint-Jean inborgo); la seconde, par de lourds ornements gauchement disposés (chapiteaux intérieurs de Saint-Pierre in ciel d'oro); la troisième, par des saillies faibles et méplates, par la forme grêle des feuillages, par la sécheresse de l’aspect (chapiteaux intérieurs de Sainte-Marie del popolo). Cette diversité n est pas seulement affaire de date, attendu que la première manière ne fut point délaissée quand vinrent en usage les deux autres. La variation du style s’observe jusque dans un même édifice, témoin les sculptures intérieures et extérieures de Saint-Pierre in ciel d’oro. Il faut tenir compte à cet égard de l’influence individuelle et aussi de celle qu’a exercée la qualité de la pierre. Ainsi les ornements taillés dans le marbre sont en général plus fins et plus secs que ceux qu’on sculpta dans le grès ou dans le calcaire tendre.
Malgré ses progrès, la sculpture lombarde est loin de s’être dépouillée, avant le treizième siècle, de ses défauts habituels: l’incorrection du dessin, la pesanteur des formes, la vulgarité des sujets. Mais ces défauts ne l’empêchent pas de produire un bon ellet architectural ; on sut 1 employer avec intelligence, la distribuer judicieusement, lui donner une valeur convenable ; jugée dans un aspect d'ensemble, elle compose une riche et belle décoration. Tel est son mérite. Malheureusement les sculpteurs manquaient de culture intellectuelle: leurs idées étaient courtes et confuses ; leur symbolisme parait singulièrement borné et dévoyé. Jamais une composition grandiose,
CARACTÈRES DU STYLE LOMBARD. - STUCS. — MOSAÏQUES, telle que la scène du Jugement dernier, si fréquemment reproduite dans les églises romanes de la France, ne se rencontre dans un monument lombard. Il semble que la classe instruite, le clergé et en particulier les moines, n’aient pas rempli, au sud des Alpes, pour la construction des églises, le rôle directeur qu’ils assumèrent dans les pays d’outre-mont. Toute la tâche fut laissée aux artisans ; de là cette infériorité dans la valeur morale de la sculpture. Si l'art se montre facile, ingénieux, même expérimenté sous certains rapports, les conceptions qu’il traduit ne sont ni hautes, ni savantes. Il s’adresse à l’imagination plus qu’à l’intelligence et au sentiment religieux. Aussi saint Bernard, choqué par la multitude des figures fantastiques et difformes qui décoraient les monastères et les églises de son époque, jugeait-il sévèrement cette imagerie détournée de son but édifiant. « Que font là ces figures de singes immondes, de lions féroces, de monstrueux centaures, de moitiés d’hommes, de tigres tachetés, de guerriers combattants, de chasseurs sonnant delà trompe? Vous pourriez y voir plusieurs corps sous une seule tête, puis plusieurs tètes sur un seul corps; là un quadrupède avec une queue de serpent, ici un poisson avec une tête de quadrupède ; là une bête affreuse, cheval par devant, chèvre par derrière; ici un animal à cornes qui porte la croupe d’un cheval. C’est enfin un tel nombre, une telle variété de formes bizarres ou merveilleuses, qu’on a plus de plaisir à lire dans les marbres que dans les livres, et à passer tout le jour à s’étonner de ces œuvres singulières qu’à méditer la loi divine. » Si un tel blâme s’appliquait justement en France, à plus forte raison était-il mérité en Lombardie. Le symbolisme des Bestiaires s’était au moins gravement corrompu.
Stucs. — Au lieu d’être sculptés dans le marbre ou dans la pierre, les ornements des églises lombardes sont quelquefois façonnés en stuc. La pâte, formée de plâtre presque pur, est rose ou grisâtre, très fine et très dure. On parait avoir employé de préférence le stuc, soit pour exécuter rapidement, comme à Saint-Pierre de Civate, une importante décoration dans un lieu peu accessible et dépourvu de bonne pierre ; soit, comme dans l’église de Sainte-Marie in valle à Cividale, dans la crypte de la basilique du Saint -Sauveur à Brescia et dans le chevet de la basilique ambroisienne, quand il s’agissait d’orner une construction existante ; soit encore, comme aux ciboriums de Saint- Ambroise de Milan et de Saint-Pierre de Civate et à la chaire de la rotonde du Saint- Sépulcre à Bologne, lorsqu’on voulait obtenir d’une seule pièce, avec économie, de
grands panneaux historiés destinés à être peints ou dorés. Ces ouvrages, toujours
placés dans l’intérieur des églises, semblent avoir été particulièrement affectés à des édicules tels que les baldaquins d’autel et les chaires à prêcher.
11 faut remarquer, dans les sculptures en question, l’élégance des ornements, le mérite des figures, l’intérêt historique ou symbolique des compositions. Les personnages, de grandeur naturelle ou peu s’en faut, qui occupent les faces du ciborium de Saint-Ambroise, sont bien proportionnés, bien drapés et mis en scène dans des attitudes vraies. Sans doute les décorations en stuc étaient l’œuvre d’artisans particuliers. En outre, l’importance du rôle qu’elles jouaient ordinairement commandait une exécution très soignée. On s’expliquerait ainsi leur caractère original et leurvaleur exceptionnelle.
Placages. — Mosaïques. — Les luxueux revêtements en plaques de marbre qui décorent les parois intérieures de certaines églises byzantines n’existent dans aucune église lombarde. On parait s’être contenté de les simuler parfois au moyen de peintures. La pierre seule fut grossièrement appliquée en manière de revêtement pour protéger et décorer à l'extérieur les murailles bâties en petits matériaux. Elle remplit ce rôle dans les constructions importantes, particulièrement sur les façades.
Les mosaïques sont de trois espèces : celles qui forment les pavés, celles qui tapissent les murs et celles qui revêtent les voûtes.
Les premières semblent avoir été nombreuses dans les églises de la haute Italie, où plusieurs d’entre elles subsistent encore, plus ou moins complètement conservées, tandis que d’autres sont connues par des dessins1. M. Ernst aus’m Weerth a fait, à l’aide des écrits antérieurs et de ses propres recherches, une étude générale de ces ouvrages dans un savant et consciencieux travail relatif au pavé en mosaïque de Saint- Géréon de Cologne \ Ce travail, nous l’avons déjà cité à propos des mosaïques pavésanes de Saint-Michel-Majeur et de Sainte-Marie del popolo. Présentons maintenant, d’après son auteur, une vue d’ensemble sur les pavés en mosaïque des églises lombardes.
Deux de ces pavements sont datés. Ils appartiennent à Sainte-Marie-Majeure de Verceil et à Saint-Benoît de I’olirone près Mantoue, et remontent, le premier à 1040 et le second à 1131. Les autres se trouvent dans les cathédrales d’Aoste, d’Acqui, deNovare,
1 « P litres ecclesiœ pavimentum liaient, minutis lapillis stratum, ex quibus per diversos colores hisloriales imagines et litterœ sunt formatée. Et maxime inter alias, ecclesia Sancti Mîchaelis Majorés, quœ incredibili et aclmirabili pulchritudine decoratur. » Ce passage, écrit au treizième siècle par l’auteur anonyme des Louanges de Pavie, montre que les pavés en mosaïque étaient alors assez répandus.
* Ernst aus’m Weerth. Der Mosaihboden in S. Géréon zu Coin. Bonn. 1873.