IV
rendre compte de leurs moyens d'existence. Ils étaient absolument pauvres et passaient leurs journées dans l’étude de la philosophie, étude tout à fait désintéressée ; cependant ils paraissaient bien portants et bien nourris. D’où leur venait cette prospérité ? Une vieille femme révéla qu’elle les employait la nuit, moyennant deux drachmes, à tourner un pressoir. Le Sénat, touché de ce goût pour l’étude, leur lit un présent de deux cents drachmes. Diogène de Laerte raconte le même fait du philosophe Cléanthe.
Les fonctions de l’Aréopage lui donnaient accès dans la maison des citoyens, pour y surveillerl’applieation des lois somptuaires. Les noces, les funérailles, les cérémonies religieuses mêmes devaient garder dans leur luxe une certaine modération. « Il était défendu h), par exemple, d’immoler un bœuf sur un tombeau, d’enterrer un mort avec plus de trois robes, d’aller, excepté le jour de l’enterrement, aux sépultures des autres familles. » Les festins ne pouvaient admettre qu’un certain nombre de convives. Si le chiffre légal, qui s’élevait à trente, était dépassé, les Aréopagites avaient le droit de congédier l’assemblée, sans préjudice peut-être d’une amende, qui était imposée au maître de la maison. Ils avaient une liste de tous les restaurants de la ville et y faisaient des descentes, pour s’assurer si tous les règlements de police et de salubrité y étaient observés <*>.
Dans toute cité où existent’ des lois somptuaires,
(1) Puitarq.. Solon , 21.
(2) Aristot., Polit., iv, 12, 9. — vi, 5.
les femmes sont soumises à une surveillance particulière ; car ce sont elles, en général, qui se montrent les ennemis naturels de ces lois. A Athènes, il leur était interdit de sortir de la ville avec plus de trois robes, de porter des provisions pour plus d’une obole, d’avoir une corbeille de plus d’une coudée de grandeur, de marcher la nuit autrement qu’en chariot et précédées de flambeaux. Il ne leur fut plus permis de se meurtrir le visage, de chanter des lamentations composées d’avance, de pousser des cris déchirants en suivant un convoi, quand le mort n’était pas leur parent. La peine pour toilette inconvenante était une amende, qui pouvait s'élever à mille drachmes O, et le nom de la coupable était affiché au céramique, sur un tableau, sous un platane W. Des magistrats nommés •pivBixoxio]/.si étaient chargés spécialement de ces fonctions de police; mais leur surveillance ne se bornait pas, comme leur nom pourrait le fairecroire, aux femmes. Tous les délits somptuaires étaient dans leur attributions, et c’était déjà pour les efféminés et les débauchés, qui étaient frappés par eux, une première humiliation, que d’être confondus avec l’autre sexe {3 >. Ces magistrats agissaient de concert avec l’Aréopage; peut-être en étaient-ils membres et formaient-ils, dans ce Sénat, une, sorte de commission permanente.
Dans les attributions de police de l’Aréopage, comme
(1) Hàrpocrat., &ti •///,!<&;.
(2) Hézych., xAdhavoç. — Pollux, vin, 246.
(3) Athénée, vi, 245.
danscellesdes censeurs romains *'», rentraient les soins de ledilité, moins importants sans doute à Athènes, mais qui touchaient cependant à la salubrité de la ville et à la facilité des communications. Ainsi, il veillait à l’entretien, à la propreté et à la conservation des rues**); empêchait de bâtir, ou faisait démolir les maisons qui gênaient la circulation et empiétaient sur le terrain public. Toutes les questions de voirie, d’alignement, d’ouverture de rues nouvelles, de démolition ou de reconstruction aux frais du Trésor étaient de leur compétence. Témoin cette scène qu’Eschine nous raconte < 1 2 3) 4 5 . Timarque ayant fait une motion au sujet de la réparation d’une tour et de quelques masures dans le quartier du Pnyx, l’Aréopage se rendit à l'assemblée et fit combattre cette proposition par son représentant Autolycus. Il n’avait donc pas le droit de décider par lui-même; il surveillait les travaux, faisait les projets, étudiait les questions, comme font nos ingénieurs de villes ou de départements; mais c’était l’assemblée populaire qui votait l’exécution et les fonds. Ces propositions, soumises par l’Aréopage au peuple, s’appelaient Cixo^vYijxaf.Gviîi (soumissions, projets) (i> .
L’Aréopage avait encore dans sa compétence la police médicale <*>; c’était lui qui donnait aux médecins,’
(1) Bœckh, Staatsh. I, 219., — Meier et Schœmann, § 25.
(2) Héracmde de Pont., Constitut. d’ États, îoaçpsxTOiiç.
(3) Contre Timarq., p. 276, § 83-86.
(4) Cic., 4 Attic., V, II, 6.
(5) Meier et Schcemann, p. 233. — Meursius, Aréop., 10.
aux apothicaires, l’autorisation d’exercer dans la ville et qui veillait à ce qu’aucune drogue nuisible, poison ou philtre, ne fût débitée par les charlatans.
Cette surveillance incessante, exercée sur l’État et sur les particuliers, révélait souvent aux Aréopagites des infractions aux lois ou des crimes en dehors de leur compétence. Leur devoir, comme celui de tout citoyen, était de les dénoncer au tribunal auquel cela ressortissait, et d’en poursuivre la répression. En outre, tous les crimes que le code n’avait pu prévoir et déterminer, ou qui devenaient plus graves dans certaines circonstances, c’étaient eux qui en informaient et même quelquefois qui en prononçaient le jugement <*>. Ainsi on les voit, à la veille de Salamine, saisir de leur autorité privée des lâches qui avaient fait défection, des transfuges qui avaient fui à l’ennemi, et les faire exécuter sur-le-champ.
Mais ce ne sont là que des cas extraordinaires, conséquence extrême des attributions censoriales de l’Aréopage; ce n’est, pas pour lui une fonction journalière et perpétuelle. Un soin, au contraire, qui occupait tous ses instants, était l’inspection des écoles et le contrôle sur l’éducation des enfants. « Ils s’occupaient, à la vérité, de tous les citoyens, dit Isocrate (2> , mais des plus jeunes en particulier. » Solon comprenait, en effet, que des habitudes que prennent les en-
(1) Démorth. , contre Conon., p.476, § 25, cite un homme banni par l'Aréopage, pour avoir, dans une rixe, oü il n’était pas mêlé, excité un des assaillants à frapper.
(2) ArJop., p. 166. § 43.
fants par l’éducation dépendent les mœurs des États. A cet âge flexible où se forment l’esprit, le caractère, rien n’est indifférent, et la vue du mal suffit à perdre le fruit des plus sages leçons. Aussi avait-il fait sur la police des écoles d>, sur les heures de les fermer et de les ouvrir, sur l’âge et la qualité des hommes qui y seraient admis comme maîtres ou comme visiteurs, des lois rigoureuses et détaillées. 11 confia à l’Aréopage le soin de veiller à leur exécution et ceux-ci prirent leur charge au sérieux. Leur diligence et leur sévérité étaient admirables, et les faiseurs d’anecdotes se sont donné carrière pour nous en fournir des preuves. Ils savaient lire dans le cœur des enfants, et arrêter par des punitions rigoureuses les mauvaises passions dont ils découvraient le germe avant qu’il fût éclos. Telle est l'histoire de cet enfant qui fut puni pour avoir arraché les yeux à une corneille ® ; le Sénat craignit avec raison que cet instinct de cruauté, s’il se développait, ne devint un jour funeste à la république. Après l’école, quand les enfants étaient devenus de jeunes hommes, l’Aréopage ne les abandonnait pas ; il attachait à leur conduite des conseillers, des tuteurs, awçpcvirrz? < 1 2 3 >, qui leur devaient donner des leçons et des exemples de vertus et de justice. Ces maîtres les suivaient aux gymnases, aux promenades et même
(1) Eschine, contre Timarq., 252, 253, § 7-13
(2) Quintil., Inst, orat., 1, 5, 9.
(3) Eschin. Socrat., Axioch ., 5, zx; s tsî p.£'.pax isv.ou rosvo- £!niv ü-b cüxjpsv'.crà; xai rrçv ixi tbiiç vîw; atpîctv rr,; èÇ A. II. RîjXt,; .
dans les expéditions et dans les garnisons où les jeunes Athéniens faisaient l’apprentissage de la guerre. D’après leurs rapports, le Sénat distribuait les punitions et les récompenses.
Telles étaient les attributions censoriales de l’Aréopage ; on voit qu’elles étaient fort étendues, et mettaient, pour ainsi dire, toute la république dans ses mains. S'il n’avait eu réellement, comme le prétend Meursius, que trois réunions par mois, comment aurait-il pu y faire face? A peine trois séances auraient suffi aux affaires judiciaires. Ce chiffre est sans doute celui des assemblées solennelles sur la colline de Mars. Il devait y avoir pour les autres objets des convocations plus fréquentes et probablement au Portique-Roya, au centre de la ville. On ménageait ainsi la fatigue d’un conseil où se trouvaient un grand nombre de vieillards. Mais comment se tenaient ces séances? Le Sénat était-il divisé en un certain nombre de sections, ayant chacune leurs attributions propres, comme les diverses sections de notre conseil d’Etat? Ces sections se réunissaient-elles à certains jours pour délibérer sur ce qui setait présenté d’important et décider les questions que l’on soumettrait à l’assemblée générale? Au contraire, l’Aréopage s’assemblait-il chaque fois tout entier et les conseillers avaient-ils à exercer leur activité dans toute l’étendue de la compétence du corps? ou bien n’y avait-il d’autres réunions que les trois dont nous avons parlé, et le reste du temps, chaque membre, comme dépositaire de l’autorité commune. faisait-il à son gré les enquêtes et les répri-
mandes et prononçait-il quelques peines, sans contrôle? Les coupables étaient-ils, sur' l’ordre d’un sénateur, cités devant l’assemblée, pour recevoir une admonestation publique, et avaient-il droit de se défendre et de plaider leur cause? On peut le conjecturer par les épisodes de Mnésidème et de Cléanthe. Les censures, au contraire, étaient-elles secrètes? Quand l’Aréopage se constituait-il en tribunal pour prononcer une sentence après enquête et plaidoyer? Quand agissait-il avec un pouvoir discrétionnaire, comme censeur et surveillant des mœurs? Nous l’ignorons, et, cependant, ce serait là pour nous le plus intéressant, car une action comme celle de l’Aréopage n’est pas facile à exercer. Si ces attributions n’étaient pas une lettre morte, si elles étaient accompagnées de tous les pouvoirs nécessaires pour être consciencieusement remplies, si elles étaient aussi étendues que nous les représente Isocrate, je ne comprends pas ce que devenait la liberté individuelle à Athènes. La ville de Solon pouvait-elle se vanter que l’on fût plus libre chez elle que dans la cité de Lycurgue? que ses citoyens fissent le bien par goût, par inclination naturelle, et non, comme les Spartiates, par la contrainte d’une incessante surveillance de l’Etat? Nous ne pouvons même pas faire de conjectures sur une question si importante, car un pouvoir comme celui de l’Aréopage change complètement de nature, selon le mode dont il s’exerce. Ou bien il est une sorte de contrôle paternel et bienveillant, accepté plutôt qu’imposé, et son rôle inquisiteur se réduit à ces soins nécessaires
au salut tle la société, que remplissent chez nous la police et le parquet. Où bien, c’est une véritable inquisition (jui pèse sur la vie privée de chacun, une sorte d’espionnage perpétuel qui blesse la dignité du citoyen. Pour exercer sa surveillance, l’Aréopage doit avoir le droit d’entrer à toute heure dans les maisons particulières, comme dans les écoles et les gymnases, d’v constater les infractions aux lois somptuaires, de s’assurer, par tous les moyens, si la vie de chacun n’est pas en désaccord avec la fortune qu’il avoue. Qu’étaient ces sophronistes attachés aux jeunes gens? Étaient-ce des employés des gymnases, chargés de maintenir l’ordre dans ces lieux de réunions et d’y faire des leçons de sagesse? Ce seraient alors des fonctionnaires, presque des magistrats. Étaient-ce de simples agents de police, qui devaient, par leur présence, maintenir lesjeunesgens dans de justes bornes et prévenir les excès où leur pétulance pouvait les entraîner? Alors leur influence morale se serait réduite à peu de chose, et il n’y a pas à en louer si fort l’institution. Y avait-il de ces surveillants placés à demeure chez les jeunes gens riches, pour diriger leur conduite? Il est impossible de le déterminer, et en tout cas, le rôle des sophronistes semble assez peu aisé, avec la liberté de vie qu’Athènes admettait. Qu’à Sparte, qui n’était qu’une immense caserne, il y eût de ces surveillants, remplissant réellement leurs fonctions, que le Sénat eût le droit de pénétrer dans chaque maison, d’ouvrir toutes les portes, que rien ne se passât sans être connu de lui, cela se comprend. Mais à Athènes,
je suis bien tenté, tout en reconnaissant la grande influence que l’Aréopage eut sur les mœurs, par son organisation même, de regarder ce rôle de pédagogue universel qu’on lui attribue comme une de ces exagérations oratoires de panégyristes qui ne pèsent pas scrupuleusement leurs paroles, et qui finissent, dans leur enthousiasme, par ne plus bien savoir ce qu’ils disent. 11 est probable que les mœurs d’Athènes ne laissèrent pas cette autorité de l’Aréopage, si jamais elle s’exerça, prendre trop de développement ; elle fut toute morale et non positive et réellement agissante. Solon ne la lui conféra que pour rehausser son importance et l’entourer de respect et de crainte. Le vrai rôle de l’Aréopage était dans l'influence morale de chacun de ses membres, puissant par ses richesses, par sa naissance et par les dignités qu’il avait obtenues; dans son contrôle sur les délibérations publiques, et dans le droit de recevoir appel des tribunaux populaires. Ses attributions censoriales n’étaient que l’ornement de son vrai pouvoir ; elles n’allaient pas plus loin, comme celles des censeurs à Rome, qu’à exercer une influence politique au profit d'un parti, et qu’à donner detemps en temps, par des arrêts de mérite ou de démérite, satisfaction à l’opinion publique dans des cas où les délits à atteindre échappaient aux tribunaux. Les patriciens gardèrent tant qu’ils le purent la censure comme un puissant moyen d’action sur les esprits, et, fidèles à ces idées, les Césars, parmi les magistratures dont ils concentraient entre leurs mains la possession, n’oublièrent pas la préfecture des mœurs.