L’ARÉOPAGE, DE SOLON A PÉRICLÈS
« Sa législation achevée (l) 2 , Solon, après en avoir fixé la durée à cent ans, fit jurer au Sénat et aux thesmothètes de l’observer et de la maintenir fidèlement. Puis, assailli de questions, de réclamations, de critiques, il prit le parti de s’éloigner et demanda au peuple un congé de dix ans. » Quand il revint, sa constitution existait encore, mais la ville était retombée dans les dissensions. Ses conseils furent impuissants à rétablir la concorde, et, quelques mois après son retour (361), Pisistrate, son parent et son ami, réussissait à s’emparer de la tyrannie, comme chef du parti démocratique. Mégaclès, chef de la faction opposée, s’enfuit avec les autres Alcméonides, et Solon, après avoir inutilement protesté, se retira dans sa maison W. Il y mourut deux ans après, réconcilié avec Pisistrate (359).
(1) Plutarque, Solon.
(2) C'est à cette époque seulement que Diogène de Laerte place les voyages de Solon, et il le fait mourir à Chypre.
Celui-ci, en effet, avait su user de sa puissance avec sagesse et modération ; deux fois chassé par ses ennemis, il sut reconquérir sa place et faire tourner sa fortune à la gloire d’Athènes. Il respecta les institutions de Solon et témoigna entre autres à l’Aréopage la plus grande déférence. Accusé de meurtre, il comparut devant cette auguste cour, prêt à se justifier comme aurait pu faire le dernier des citoyens <*>. Son accusateur se désista. S’il ne montra pas toujours cette réserve, s’il rétablit des impôts qu’on n’avait pas vus depuis le temps des rois <*>, il sut entretenir sa popularité par d’utiles largesses et par son affabilité envers le peuple. Ses üls, Hippias, Hipparque et Thessalus, lui succédèrent (527), et suivirent son exemple, jusqu’au moment où le meurtre de ses frères jeta Hippias dans la tyrannie. Le mécontentement populaire éclata; les Alcméonides, exilés et devenus maîtres, par leurs largesses, de l’oracle de Delphes, gagnèrent par lui les Spartiates. Le fils de Pisistrate, attaqué par une armée puissante, renfermé dans la citadelle, fut forcé de se rendre pour racheter ses enfants faits prisonniers; il se retira en Asie, avec sa famille et ses trésors (510 avant Jésus-Christ).
De cette époque date la division d’Athènes en deux partis nettement tranchés, les riches et les pauvres, l’aristocratie et la démocratie. Les anciennes factions
(1) Dioo. Labrte, Solon. — Plutarq., Sol., 21. — Aristote, Polit., v, 12.
(2) Anecdote racontée par Diodore (liv. X, fr.), édité par Mai, cet. script., II, 28. — Dioo. Laerte, Lei. de Solon à Pisistr.
des Paraliens, des Pédiéens, des Hypéracriens, disparurent. Les Eupatrides se fondirent en un seul parti avec tous les citoyens riches, qui formaient la première classe, laissant isolés les Alcméonides, avec leurs prétentions de former, au nom de leur naissance et de leur fortune, une oligarchie oppressive. Ceux-ci, incapables de se soutenir seuls, voyant le peuple sans chef par l’expulsion des Pisistratides, prirent le rôle que leurs antagonistes avaient tenu jusque-là, et se firent les chefs de la faction démocratique. Clisthène exécuta cette manoeuvre. Mais, voulant profiter du présent pour assurer l’avenir, il songea à établir la prépondérance des siens par des réformes dans la constitution. Ce fut la première atteinte portée à l’œuvre de Solon.
Les quatre tribus dans lësquelles les anciens usages et la tradition donnaient trop d’avantage à ses adversaires, furent supprimées et remplacées par dix tribus nouvelles (5) , où l’on ne tenait pas compte de la généalogie. Ce changement en entraîna un dans la composition du Sénat, qui, de quatre cents membres, fut porté à cinq cents. Une autre répartition territoriale, celle des dèmes, fut établie et mise en harmonie avec l’organisation actuelle. En un mot, les relations admi-
(1) On trouve trois séries de noms pour ces quatre tribus :
1° Noms de districts : Actæa, Paralia, Mesogæa, Diacris;
2° Noms de héros : Cécropis, Autochthon, Cranais, Atthis;
3° Noms de dieux : Dias, Athenais, Posidonias, Hephestias.
(2) Erechtheis, Ægeis, Pandionis, Leontis, Acamantis, (Eneis, Cécropis, Hippothontis, (Eantis, Antiochis.
nistratives entre les citoyens prirent politiquement <*) la place qu’avaient auparavant les relations religieuses, lesquelles étaient à l’avantage de l’aristocratie. Un grand nombre de métèques, de gens que leur naissance excluait des quatre anciennes tribus, furent, en outre, admis dans la cité, pour augmenter les fôrces du parti populaire. La convocation de l’assemblée, qui se faisait auparavant selon les besoins, devint régulière et obligatoire; il dut y avoir quatre séances par mois, chacune avec un objet déterminé.
Ces innovations ne touchaient pas directement l’Aréopage ; rien n’était même changé dans les attributions, ni dans le mode d’élection des archontes; mais il ne put manquer d’en ressentir le contre-coup. Gardien de la constitution de Solon, défenseur des éléments aristocratiques qui entraient dans sa composition, tout ce qui fortifiait l’élément opposé lui portait atteinte. Dans toutes ces réformes, il ne fut ni entendu ni consulté, et il vit, sans pouvoir s’y opposer, la démocratie briser les barrières qui la retenaient. D’ailleurs, au milieu des troubles intérieurs, parmi ces guerres incessantes qui occupent Athènes depuis l’expulsion des Pisistratides jusqu’aux guerres Médiques, la pratique régulière des institutions était bien difficile ; et que pouvait, au milieu de tels désordres, une autorité toute morale et toute conservatrice, comme celle de l’Aréopage ? Sa voix n’était pas écoutée. Il ne pouvait
(1) Les relations de famille et de religion subsistèrent néanmoins, mais leur action fut bornée à la vie domestique et à des fêtes locales.
avoir d’influence qu’en sortant du rôle tracé par Solon, et en se faisant l’instrument d’un parti au lieu d’être le modérateur de tous.
Clisthène eut à peine achevé son œuvre, qu'il fut obligé de fuir devant le chef de l’aristocratie, Isagoras, qui -envahit l’Attique avec une armée lacédémonienne. La réaction alors est violente : sept cents familles sont bannies, le Sénat des cinq cents est supprimé et le gouvernement est confié à un conseil de trois cents membres, pris dans l’aristocratie. Le conseil, à son tour, n’a pas le temps de s’installer ; le peuple se soulève, enferme les ennemis dans la citadelle, les force à capituler, rappelle les bannis et rétablit le gouvernement démocratique. Une seconde expédition de Cléomène, roi de Sparte, échoue par l’opposition même de son collègue et de ses alliés ; une troisième tentative de rétablir Hippias ne réussit pas davantage, et Athènes, délivrée de ces querelles intérieures, qu’envenimait l’intervention étrangère, développe rapidement sa puissance. En quelques années, elle fait sentir à ses voisins jaloux, aux Thébains, aux Éginètes et aux Chalcidiens, quelle force un peuple qui vient de s’affranchir puise dans la liberté <j>.
Alors éclatent les guerres Modiques : Athènes est prête à faire face à l’ennemi. Si nous devons de la reconnaissance à ceux qui ont sauvé la civilisation, c’est à elle que revient tout l’honneur. Seule, elle comprit le danger; seule, elle eut le courage et le
(1) Hérodote, v, 91 .
dévouement que demandait la grandeur du péril; seule, elle se sacrifia, sachant ce qu’elle faisait, pour la liberté commune et pour la cause de la Grèce. Quel contraste avec le honteux égoïsme de ces Péloponésiens, de ces Spartiates, qui n’auraient pas mieux demandé que d’assurer à ses dépens leur salut, et qui auraient, sur ses ruines fumantes, tendu la main aux barbares ! L’Aréopage eut sa part de gloire dans cette belle conduite d’Athènes : chacun faisait son devoir et chaque corps de l’État, chaque magistrature resta fidèlement à son poste. La victoire de Marathon (490) n’avait fait, en reculant le péril, que le rendre plus terrible. Xercès avait franchi les Thermopyles ; sa flotte, maîtresse de l’Euripe, entrait dans le golfe Saronique, et son armée s’avançait à travers la Béotie. Athènes, résolue à abandonner ses murs et son territoire, n’avait que quelques jours pour transporter à Salamine, à Trézène, les femmes, les enfants et les vieillards ; le Trésor était vide, toutes les ressources étaient épuisées. L’Aréopage, qui avait soutenu Thémistocle <0 et fait prévaloir son plan de campagne, donna l’exemple de l’énergie et du dévouement. Un citoyen, indigne de sa patrie, ayant parlé de se rendre et d’accepter les propositions du Grand Roi, les sénateurs le firent saisir, et, « ôtant <*> leurs couronnes, le mirent à mort de leur propre main. » Puis, comme
(1) Aristote, Polit., v, 3, 5. — Cicéron, De Off., I, 22. Adju. vit ille Themistoclem; est enim bellum gestum consilio senatus ejus qui a Solone erat constitutus.
(2) Lycurgue, contre Léocrat ., p. 232, § 122.
ils comptaient tous parmi les citoyens les plus riches, chacun fît don à l’Etat d’une part de sa fortune. Joignant à cela ce que l’on trouva en fouillant les bagages des fugitifs, et ce que fournit la générosité des autres citoyens, l’Aréopage réunit assez d’argent pour achever l’armement des vaisseaux et pour distribuer huit drachmes à chacun des défenseurs de la patrie. « Le Trésor <*> public à Athènes était vide ; l’Aréopage, au rapport d’Aristote, donna huit drachmes à chaque soldat, et c’est à lui qu’on dut aussi les moyens de compléter l’armement des trirèmes. »
Il ne faut pas voir dans cet acte de l’Aréopage l’indice d’attributions financières qu’il aurait ordinairement exercées. C’est un fait d’exception, un empiétement que justifie la gravité des circonstances et qui était dans les habitudes antiques ; c’est surtout un acte de libéralité inspiré à un grand corps de l’État par le patriotisme, une souscription volontaire faite à son instigation et dont il détermine lui-même l’emploi. Il n’y avait pas encore de solde établie dans l’armée athénienne. Les riches servaient à leurs frais, avec leurs esclaves. Quand les pauvres aussi prenaient les armes, comme dans ce moment, où toute la ville était sous les drapeaux, une fois qu’ils avaient épuisé leurs ressources, l’État les entretenait et leur fournissait le nécessaire. C’est ce qui se fit dans cette circonstance. La victoire de Salamine fut le prix de tant d’efforts généreux.
(1) Plotxkque, Thémist., 20; Arut., 12.
Enfin, le sol de la Grèce est évacué (478), l’ennemi a fui vers l’Asie et les Athéniens sont rentrés dans leur ville deux fois dévastée. On se mit aussitôt à l’œuvre pour reconstruire les maisons; la hâte fut telle, comme à Rome après l’incendie par les Gaulois, que l’on bâtit pêle-mêle, sans ordre et sans tenir compte des alignements pour les rues. L’Aréopage fut forcé d’intervenir ; on n’aurait pas laissé d’intervalles pour les communications. A la demande de Thémislocle et d’Aristide, il traça des plans, au moins pour les grandes voies , et fit démolir quelques maisons ; mais le travail était déjà trop avancé pour que tout fût réparé, et toujours l’aspect de la cité porta la trace du désordre de la reconstruction <*>. Alors eut lieu un changement important dans la constitution. Solon avait établi une distinction entre les trois premières classes de la société et la dernière, et avait exclu celle-ci des honneurs, ne lui accordant que le droit de voter dans l’assemblée et de faire partie des tribunaux. Les trois premières classes n’étaient pas non plus également bien traitées; la première avait seule accès à l’archontat et par suite à l’Aréopage. Ces distinctions avaient dû provoquer déjà bien des réclamations; mais à présent elles semblaient inadmissibles, après une guerre où toutes les classes avaient été mêlées dans les équipages de la flotte, où toutes avaient fait également leur devoir, où toutes avaient combattu
(1) Héràcl. Pont., 1.
(2) Dicearque, Vie d'Hélène, (Vagro. hist. Græc. (Didot).
côte à côte pour la liberté commune. Et combien de familles, parmi les plus riches et les plus considérées, avaient été réduites à la pauvreté par les ravages de l’ennemi, ou parleur dévouement à la patrie? Allaientelles donc, pour prix de leur belle conduite, être exclues des honneurs qui leur étaient ouverts auparavant? Sur la proposition d’Aristide, toute différence entre les classes fut effacée ; toutes eurent également accès à tous les honneurs, et les plus pauvres des thètes purent nourrir l’espoir d’arriver aux hautes dignités, comme les plus riches des pentacosiomédimnes.
Cette réforme, conséquence naturelle de la guerre contre les Perses, passa sans résistance. Celui qui la demandait était l’ancien chef de l’aristocratie, tant les esprits avaient été réconciliés, tant les factions avaient disparu dans le danger de la patrie ! Mais cet heureux accord ne pouvait durer toujours; le péril passé, l'enivrement de la victoire dissipé, la sécurité de la ville garantie par la reconstruction des remparts, chaque parti commença à songer à lui-même : l’un se mit à regretter les concessions faites aux adversaires, l’autre à trouver insuffisants les avantages qu’il avait obtenus. Chacun, s’attribuant la part principale dans la victoire, ne se trouvait pas assez payé, et cherchait l'occasion de se dédommager entièrement de ses sacrifices. A cela s’ajouta la rivalité des grands personnages de la république; chaque faction avait ses hommes, qu’elle poussait au pouvoir, et qui se disputaient l’influence sur la place publique. Aristide mort.
Thémistocle exilé, leurs successeurs, qui n’avaient pas abjuré, comme eux, toute inimitié personnelle, reprirent, au profit de leur ambition, les anciennes luttes. A la tête de l’aristocratie était Gimon, fils de Miltiade, le plus riche citoyen et le meilleur général d’Athènes, populaire par sa magnificence et par sa générosité, autant que par la gloire dont il couvrait sa patrie. La démocratie était représentée par un jeune homme, Périclès, fils du vainqueur de Mycale, Xanthippe, orateur, homme d’État de premier ordre, d’une fortune inférieure, mais d’une naissance supérieure à celle de Gimon; il descendait de Pisistrate. Sa gravité, son austérité faisaient contraste avec les manières populaires de son rival, et par une de ces bizarreries de la nature humaine, elles augmentaient son influence sur le peuple, en mêlant le respect à l’admiration.
Les deux partis ayant des chefs pour les mener en avant, les hostilités s’engagèrent; l’un cherchant à pousser à ses dernières conséquences la conquête de l’égalité; l’autre, à retenir son pouvoir et à ressaisir, s’il était possible, les concessions qu’il s’était laissé surprendre. Chacun d’eux trouvait un point d’appui dans un des pouvoirs de l’Etat; l’aristocratie avait pour elle l’Aréopage et l’archontat; la démocratie, l’assemblée populaire. La constitution d’Athènes, ne délimitant pas nettement les attributions, confondant dans la même main toutes les fonctions administratives, judiciaires et politiques, avait armé le Sénat de l’Aréopage et les archontes d’une force immen^p, s’ils avaient la volonté de s’en servir. L’Aréopage surtout , avec sa
puissance censoriale, pouvait toucher à tout, sans sortir de la légalité ; opposer son veto aux résolutions de l’assemblée qui seraient contraires, non aux intérêts de l’Etat, mais aux siens propres; mettre en jugement et condamner les chefs ennemis , les frapper d’incapacité et leur interdire l’accès aux honneurs et la parole en public. Or, le Sénat, enorgueilli par le souvenir des services qu’il avait rendus dans les guerres Médiques, se sentait disposé à user de ses pouvoirs dans toute leur étendue et à s’emparer, autant que possible, de la direction suprême de la république. « L’Aréopage O, enorgueilli de la gloire acquise dans les guerres Médiques , voulut trop resserrer les liens de la constitution. » Aussi ne tarda-t-il pas à soulever contre lui l’opinion publique, et le respect traditionnel, dont il était autrefois entouré, ne suffit plus à le couvrir. « Le Sénat <*> était odieux comme représentant de l’oligarchie, et ceux qui le combattirent obtinrent du peuple puissance et honneur, comme Éphialte à Athènes et Phormion à Élis. »
Le peuple avait aussi ses souvenirs glorieux 1 2 (3) . « La victoire de Salamine , due aux matelots qui montaient la flotte; l’empire de la mer, conséquence de cette victoire, et l’hégémonie de toute la Grèce. » Gela lui donnait des forces. Puis, chaque jour, il s’enrichissait par le commerce et par les expéditions militaires. Ainsi ses adversaires mêmes, par les succès de
(1) Arist., Politiq., v, 3, 5 : et. iv, 3, 5.
(2) Plot., De l’Adtninist. de la Rép ., p. 805.
(3) Arist., Polit., v, 3, 5. — Thuoyd., III, n ; VIII, 72.
Cimon, contribuaient à son élévation. Athènes s’étendait hors de ses murs. Le Pirée, de simple port, devenait une véritable ville, contenant moins de citoyens, mais autant d’habitants peut-être que la cité même. Les citoyens, en même temps qu’ils croissaient en nombre, prenaient de jour en jour une conscience plus nette de leur force; le respect dont ils jouissaient au dehors, dans les îles, sur les côtes d’Asie-Mineure, où le nom de leur patrie était tout puissant, leur inspirait une plus haute idée d’eux-mêmes ; et rentrés chez eux, revenus sur la place publique, ils se sentaient peu disposés à reconnaître des supérieurs. Les actes arbitraires , les violences auxquelles l’ardeur de la lutte entraîna naturellement leurs adversaires , les éloignaient encore plus de la tentation de céder. Quand la querelle s’engagea , les magistratures, le pouvoir exécutif étaient aux mains des nobles ou des riches. Débordés par la démocratie, ils essayèrent d’effrayer les assaillants par des actes d’énergie. Le résultat de ces violences fut naturellement d’exciter plus vivement les passions et de joindre au désir de vaincre l’ardeur de la vengeance. A Athènes, le peuple avait contre l’aristocratie un grief de plus : c’était le penchant qu’elle témoignait pour Lacédémone. Cimon et ses principaux amis étaient liés de sympathie et d’hospitalité avec cette oligarchie dorienne, ennemie de la république, ou du moins sa rivale, rivale tellement acharnée qu’il n’avait pas dépendu d'elle qu’Atliènes ne se relevât jamais de ses ruines. Mais chez eux l’esprit de corps faisait taire l’antipathie nationale.
Ainsi, au moment où les hostilités s’engagent, les deux partis étaient armés -de toutes leurs forces et décidés à ne s’arrêter qu’après une victoire complète. Cependant, malgré l’égalité établie par la loi d’Aristide entre tous les citoyens, rien dès l’abord ne parut changé. Le peuple, par une vieille habitude, nommait aux charges ceux qu’il y avait appelés autrefois. Il fallait, pour être désigné à ses suffrages, frapper ses yeux par quelque éclat extérieur. Or, qui avait le plus de moyens de se distinguer, si ce n 'étaient les plus riches ou les plus nobles? Puis, les premières charges obtenues étaient un titre pour en réclamer d’autres. Les candidats de l’aristocratie, soutenus de tout le crédit de leur parti, étaient donc presque sûrs de l’emporter. La démocratie n’avait pas encore produit d’hommes remarquables, et pendant quelque temps encore ce sera à l’aristocratie qu’elle empruntera ses propres chefs. Des Alcméonides, des Médontides, transfuges par ambition ou par amour de la justice, lui apportent le secours de leur fortune et de leur talent. Près de vingt ans s’écoulent avant que l’Aréopage ouvre ses portes à un homme nouveau, à un de oes intrus dont la nouvelle loi l’avait menacé. Il resta donc le pur et inviolable sanctuaire de l’oligarchie. Puis les expéditions lointaines et la gloire de commander aux Grecs et de faire trembler les Barbares flattaient et distrayaient l’ambition populaire. Les colonies faisaient sortir de la ville les esprits les plus turbulents.
Néanmoins, sans quelle y songeât, tous ces succès
affaiblissaient l’aristocratie. Les généraux, au nom de qui se rattachaient la gloire et la prospérité publique, prenaient une influence prépondérante. Or, tout ce qu’ils gagnaient était autant d’enlevé au pouvoir des archontes. Ces magistrats avaient été auparavant, en la personne du Folémarque, les chefs militaires de la république; à Marathon, c’est encore le Folémarque qui a le commandement supérieur de l’armée. Mais, depuis la formation de la Confédération des Iles, l’importance des affaires militaires, la longueur des opérations, ne permit plus de les laisser à un magistrat qui avait des fonctions à remplir dans la cité. Elles furent donc confiées aux stratèges, qui eurent ainsi le premier rang dans l’Etat. Les archontes furent réduits à leurs attributions civiles et judiciaires. Peu à peu ils se trouvèrent ainsi exclus de la direction politique de la république ; et quand, leur charge expirée, ils entraient à l’Aréopage, ils n’y apportèrent plus autant d’éclat personnel. Le corps tout entier finit par se ressentir de l’obscurité de ses membres. La vie se trouva toute concentrée sur la place publique, et l’influence passa aux orateurs, qui connaissaient l’art de manier fe peuple et de lui faire adopter leurs propositions.
Ces progrès de la démocratie s’accomplissaient sous le gouvernement du parti aristocratique. Le premier personnage d’Athènes était alors sans contredit le fils de Miltiade. Périclès ôtait loin de pouvoir contrebalancer son crédit. Mais les mœurs se transformaient insensiblement et poussaient à la démocratie même ses adversaires. Ils se vengeaient bien de ces surprises par
des accusations contre les partisans du peuple, par des procès devant les archontes ou l’Aréopage, procès où ils étaient juges et partie. Mais ces essais de réaction n’arrêtaient pas le mouvement. Chaque jour marquait un pas fait en avant par le peuple. La création de diverses fonctions de police ou d’administration, que l’agrandissement d’Athènes et du Pirée rendait nécessaire <•>; l’institution des astynomes, des agoranomes, des métronomes, des sitophylaques, était encore un amoindrissement de l’archontat et de l’Aréopage, qui avaient autrefois ces soins de police dans leurs attributions. Enfin, le moment vint de frapper le grand coup et d’aborder directement l’ennemi, de détruire le foyer de l’opposition aristocratique.
(1) Grote, Bist. of Greece, v. V, p. 172.