‹ Étude sur l'Aréopage athénienChapitre 14 sur 20 · RÉFORMES DE PÉRICLÈS · texte numérisé non relu

RÉFORMES DE PÉRICLÈS

Jusque-là, on n’avait attaqué l’Aréopage qu’indirectement, en affaiblissant l’autorité des archontes, qui devaient entrer dans son sein, et en créant de nouvelles magistratures. Le respect religieux dont il était entouré, l’antiquité de son institution arrêtait ses ennemis les plus déterminés. L’aristocratie, de son coté, était résolue à le défendre par tous les moyens, et l’irresponsabilité des Aréopagites, qui n’avaient de comptes à rendre qu’à leur propre cour, leur permettait de beaucoup oser dans l’intérêt de leur caste. Un jour vint pourtant où il se trouva désarmé. Cimon (461) avait, avec beaucoup de peine, décidé les Athéniens à l’envoyer, avec une armée, au secours des Spartiates accablés par un désastreux tremblement de terre et par la révolte des Messéniens et des Hilotes. Cette démarche généreuse avait été repoussée avec une

fierté outrageante par Lacédémone. Le courroux du

peuple éclata contre les auteurs du conseil ; Cimon paya pour tous : il fut banni par l’ostracisme Aussitôt Périclès saisit l’occasion : son ami Ephialte proposa une réforme de l’organisation judiciaire. Ephialte était, après lui, un des premiers personnages d’Athènes ; zélé défenseur du peuple, il s’était surtout signalé par son opiniâtreté à poursuivre, au sortir de leurs charges, les magistrats qui avaient prévariqué. « Ephialte <*>, terrible à l’oligarchie, inflexible pour la reddition des comptes, et acharné à poursuivre ceux qui avaient fait tort au peuple. »

La réforme était dirigée à la fois contre l’Aréopage et contre les archontes. Ceux-ci avaient eu jusque-là des attributions judiciaires étendues ; ils décidaient des causes civiles que la sentence des arbitres n’avait pas terminées ; peut-être prononçaient-ils sur presque toutes les affaires criminelles, au moins en premier ressort. Le collège des Héliastes, établi par Solon, augmenté par Clisthène, ne formait pas des tribunaux permanents; il jugeait seulement des procès qui intéressaient la république et recevait les appels. Désormais, il en fut autrement. Les six mille Héliastes, désignés par le sort chaque année, formèrent des tribunaux, établis en permanence dans leurs lieux de réunion, pour prononcer en premier ressort sur toutes les affaires criminelles, celles de meurtre exceptées. L’ar-

(1) Elikn, Hist, Var., 11, 43; xi, 9. — Plutarque, Cimon, 10. — Val. Max., lu, 8, 4.

(2) Plutarque, Péricl., 10

chontc fut dès lors réduit au rôle de juge d’instruction et de rapporteur.

L’Aréopage garda le jugement des crimes contre les personnes, dont il connaissait auparavant. H était impossible de l’en dépouiller sans commettre un sacrilège, puisque les formes de procédure pour le sang versé étaient consacrées par la religion, et que l’Aréopage avait pour ainsi dire reçu des dieux eux-mêmes le code sacré qu'il était chargé d’appliquer. Seulement il fut dès lors soumis à l’appel, ce qui lui fut une sensible humiliation ; et il proteste contre cette injure par la bouche des Euménides, dans la pièce d’Eschyle : « J’épargne <*) à d’autres le soin de la vengeance, s’écrient les déesses irritées; par mes travaux, les dieux se reposent; qu’ils laissent donc mes arrètssans appel ! Une race odieuse, souillée de sang, n’est plus digne de paraître devant le tribunal de Jupiter. » En revanche, il perdit ses attributions politiques et une partie de son autorité censoriale : la surveillance des cuoses religieuses et des cérémonies publiques lui resta < s >.

Ce ne fut pas tout : l’Aréopage, dépouillé de ses fonctions politiques, n’avant plus qu’une compétence judiciaire restreinte, avait de grands loisirs, que les soins de sa censure religieuse ne suffisaient pas à remplir. Périclès n’était pas homme , quelque partisan qu’il fût de la démocratie, à priver la république des

(1) Euménides , vers 360, éd. Tauchnitz.

(2) Démosth., contre Néère, p. 566, § 80.

services que pouvait rendre un corps composé de citoyens éminents, qui étaient déjà arrivés aux premiers honneurs et avaient l’habitude des affaires. En abaissant l’Aréopage, il voulait désarmer l’aristocratie, réduire dans de justes limites un pouvoir devenu excessif et dangereux, depuis qu’il était l'instrument d’un parti ; mais non affaiblir la république, en lui enlevant un conseil expérimenté. Il lui laissa donc , outre sa compétence légale, la fonction dans l’État d’une espèce de commission permanente, qui serait chargée par le peuple de toutes sortes de besognes extraordinaires, commissions politiques ou enquêtes sur certains crimes. Par là, l’Aréopage rentrait dans une partie de ses anciennes attributions ; seulement, au lieu de les exercer de son plein droit et sans responsabilité, il les remplirait désormais par mandat reçu de l’assemblée, et, une fois sa tâche terminée, il aurait à en rendre compte comme tout autre magistrat <'h II gardait, d’ailleurs, la faculté qu’avait tout citoyen d’intervenir dans les affaires publiques et de citer devant les tribunaux ceux qu’il considérait comme dangereux à l’État. On voit des exemples de ces commissions extraordinaires confiées à l’Aréopage dans deux inscriptions du Corpus. La première (*>, qui est de la première ou deuxième année de la soixante-neuvième

(1) Eschine, contre Ctésiph., p. 3tS5, 386, § 20. — Heffter, p. 42, pense que l'Aréopage notait pas astreint à rendre des comptes annuels. Ce n'était que dans le cas de mission extraordinaire qu’il y était assujetti.

(2) Bœckh, C. /. G., n u 75.

Olympiade, 420 ou 42 lavant Jésus-Christ, constate que l’Aréopage, lors de la réorganisation par Alcibiade des tributs imposés aux alliés, fut chargé de dresser les listes et de signaler au peuple les villes qui n’auraient pas payé. La deuxième <‘), de beaucoup postérieure à l’époque où le Sénat des cinq cents avait été porté à six cents membres (5 > , est un décret par lequel il reçoit ordre de rechercher ceux qui altéreraient les mesures étalons déposées à l’Acropole, à Eleusis et au Pirée; de les punir comme malfaiteurs, et de faire inscrire leurs noms et leurs condamnations sur des colonnes, dans les lieux où les mesures étaient conservées.

Telle fut la réforme d’Éphialte ; dangereuse peutêtre, quand la main puissante de Périclès ne serait plus là pour contenir le peuple , mais juste et nécessaire dans les circonstances où elle fut accomplie. La lutte (itant engagée avec violence, il fallait briser un parti pour assurer la victoire de l’autre, et Athènes était beaucoup plus dans cette démocratie vive, énergique, légère, facile à l’enthousiasme, amoureuse des arts, de la liberté et de la gloire, que dans ur.e aristocratie qui penchait secrètement vers Lacédémone, et que la mer effrayait. Périclès, d’ailleurs, n’enlevait à l’Aréopage que le pouvoir de nuire. En lui ôtant le pouvoir censorial, il ne faisait que supprimer légalement une autorité qui, depuis le développement d’Athènes, n’a-

(2) Après la deuxième année de la 118 e Olympiade, 300 avant Jésus-Christ.

vait, pour ainsi dire, jamais pu s’exercer; en lui retitirant ses attributions politiques , il faisait disparaître une opposition violente, souvent injuste, tyrannique, et respectait ce qu’avait de vraiment utile l’intervention de l’Aréopage dans les affaires de l’État. Ce qui a fait souvent condamner, dans l’antiquité et dans les temps modernes , l’œuvre du grand homme d’État, c’est l’exagération qu’on lui a prêtée. Les réclamations violentes, les cris de ses adversaires en ont imposé. Ils ont fait croire qu’on leur avait fait beaucoup plus de mal qu’ils n’en eurent réellement à souffrir. L’opinion s’établit qu’Éphialte avait dépouillé de tout pouvoir l’Aréopage ; qu’il ne lui avait pas même laissé les procès de meurtre. Ce n’eût pas été le réformer, c’eût été le détruire. L’Aréopage, sans attributions, n’aurait plus gardé qu’une existence nominale ; ce n’aurait plus été, pour ainsi dire, que les invalides de l’archontat.

Mais un anéantissement semblable est impossible à admettre. Toute la hardiesse de Périclès aurait reculé devant l’indignation publique, soulevée par une mesure qui eût été moins une réforme légale qu’une violence. Or, la violence n’est pas son caractère. Et puis, un corps resté ainsi sans fonctions, avec tant de prétentions au respect, n’aurait-il pas éveillé la verve railleuse des Athéniens? Ne serait-il pas, en peu d’années, tombé sous le mépris et le ridicule? Or, nous ne voyons pas que l’Aréopage ait jamais perdu un seul moment la considération. Lysias d), au contraire,

(1) Contre Eratosth., p. 256, §0J.

nous le montre, à la fin de la guerre du Péloponèse, soutenant devant Lysandre l’honneur et les intérêts de la patrie, et cela, avant cette restauration de la république, qui lui aurait rendu ses anciens honneurs. Tout, d’ailleurs, atteste qu’il ne perdit pas les procès de meurtre. Xénophon, dans les Mémorables (III, v, 2), rapporte une conversation de Socrate avec Périclès, où il est fait mention des fonctions judiciaires de l’Aréopage, comme existant de son temps. « — L’Aréopage n’est-il pas composé de gens qui ont subi l’enquête sur leur conduite ? — Oui. — Eh bien ! connais-tu un corps qui se soit acquitté plus saintement de ses fonctions judiciaires et de ses autres devoirs ? » L’auteur anonyme de la vie de Thucydide cite un procès de meurtre qui, du temps de cet historien, eut lieu devant l’Aréopage, le procès de Pyrilampe. Enfin, Démosthène <*> déclare en termes formels que l’Aréopage ne perdit pas un seul instant la juridiction du meurtre : « C'est le seul tribunal auquel aucune forme de gouvernement, tyrannie, oligarchie ou démocratie, n’a enlevé le jugement du meurtre. Personne ne croyait pouvoir inventer sur ce point une procédure qui valût celle de l’Aréopage. » Sans doute il faut se défier des assertions des orateurs grecs ; ils ne se faisaient aucun scrupule, dans l’intérêt de leur cause, d’affirmer ou de nier tour à tour les mêmes' faits, et de hasarder les assertions les moins vraisemblables. C’eût été cependant une

(1) Contre Aristocr., p. 576, § 66, 67.

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