‹ Étude sur l'Aréopage athénienChapitre 15 sur 20 · IJ · texte numérisé non relu

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impudence trop grande, que d evancer pne pareille affirmation sur l’Aréopage, en présence d’hommes qui pouvaient à l’instant même convaincre l’avocat de mensonge. Là ou il est évidemment exagéré, où il sort des bornes du vrai et même du vraisemblable, c’est quand il ajoute : « La justice des arrêts de l’Aréppage q’a jamais été contestée, pj par un accusé condamné, ni par un accusateur débouté de sa poursuite.» Mais ep s’exprimant ainsi, il n’avait rien à craindre; dans l’éloge, toute exagération est permise, et il y a toujours au moins une bonne partie de l’auditoire disposée à la prendre pour la simple vérité. Un dernier témoignage, enfin, que l’on peut citer dans ce sens, est celui de Philoçhore, dans la bibliothèque de Pbotius : « Les Nomophylaques furent créés quand Ephialte ne laissa à l'Aréopage que les affaires d’homicide. »

Sur quoi donc peuvent se fonder les auteurs qui ont refusé à l’Aréopage, après Périclès, le jugement du meurtre ? Us citent en leur faveur un passage de Lysias, dans son discours sur le meurtre d’Ératosthène : « Vous entendez, juges, la déclaration formelle de l’Aréopage, ce tribunal auquel le jugement du meurtre appartient dès l’antiquité, et qui en a été remis en possession dp votre teipps t*>. » Si les procès de meurtre, dit Meier, suivi en cela par Bœckh et Muller, ont été restitués à l’Aréopagp du temps de

(1) Lexiq., p. 674, NojMçûXaxeç.

(2) P. 167, § 30 : (p xai xà-piév ira xai èç’ i[A<Sv àxoSésoxai xoü «fsvsu -àç Six*; StxâÇeiv.

Lysias, c’est qu’il en avait été privé auparavant. Or, quand en a-t-il pu être privé, si ce n’est lors de la réforme de Périclès ? Donc, de 460 à 404 , pendant cinquante-six ans, dans toute la durée de la guerre du Péloponèse, les affaires d’homicide ont été jugées par les Héliastes. Ce n’est qu’après l’expulsion des Trente, lorsque Thrasybule rétablit la démocratie, que l’on répara cette grande iniquité, et que l’on rendit à l’antique Sénat ses fonctions. Cet argument serait bon, si l’on ne trouvait dans cet intervalle aucun procès capital porté devant l’Aréopage ; or, nous en connaissons au moins tin, celui de Pyrilampe. Puis, sans remonter jusqu a Périclès, le mot «rendre» peut très-bien se justifier après l’interruption que l’Aréopage subit, aussi bien que les autres magistratures, sous la tyrannie des Trente. Les condamnations à mort ne furent jamais aussi nombreuses; mais il ne parait guère, par le discours de Lysias contre Eratosthène, que ces sauveurs de la société athénienne aient eu souvent, pour leurs exécutions, recours aux tribunaux. On peut dire encore qu’il n’est pas exact de traduire à?’ ûfuüv par « de votre temps »; dans ce sens, la forme i?’ ujiiv, que donnent d’ailleurs quelques manuscrits, serait plus correcte. Le vrai sens de è?’ 0|xûv serait plutôt «sur vous, » et l’on traduirait : « Qui a pour antique fonction, qui est investi d’exercer sur vous les jugements de meurtre. » Peut-être même la leçon vraie serait-elle x®6' u(xwv. Quelle que soit l’explication que l’on préfère, il est difficile d’établir sur une interprétation, an moins douteuse, d’un texte, une conjecture

solide. Ainsi, ou bien le texte de Lysias n’a aucune valeur pour ce qu’on en veut tirer, et signifie seulement que l'Aréopage a reçu la charge de poursuivre les meurtres; ou bien il signifie, en effet, que l’Aréopage, après avoir un moment perdu ce droit, l’a recouvré, et alors l’interruption s’appliqueàla tyrannie des Trente, et non à la longue période que l’on veut y voir indiquée.

Nos adversaires tirent encore un argument de ce que certains procès de meurtre ou de sacrilège, pendant la guerre du Péloponèse, ont été jugés par les Héliastes, alors que, régulièrefnent, ils auraient dû passer devant l’Aréopage, si l’Aréopage n’avait été, pour ainsi dire, anéanti. Mais ils oublient une chose : c’est que les crimes qui intéressaient l’État tout entier, dans lesquels l’attentat contre la famille disparaissait sous la grandeur de l’atteinte portée à la société ; que tous les procès, en un mot, qui pouvaient être considérés comme politiques, étaient réservés à un seul tribunal, au tribunal du peuple même, représenté par le jury des Héliastes. Dans certains cas, on doublait le nombre des juges, pour que la sentence eût plus de solennité et parût rendue par l’assemblée tout entière. Ainsi, l’Aréopage restant certainement chargé de la police religieuse, la plupart des procès d’impiété, pour ne pas dire tous les procès importants de ce genre que nous connaissons, furent portés devant les Héliastes. C’est là un exemple de ces vagues délimitations de compétence, dont l’antiquité abonde. Un caractère tout extérieur, un accident tout

à fait secondaire pour nous, et que nous ne pouvons comprendre, suffisait à changer l’ordre dejuridiction d'une affaire. Cela pouvait dépendre de la façon dont l’avocat la présentait. Ainsi, chez nous, il peut y avoir des doutes, d’après la nature des délits, sur la juridiction compétente. Qu’il faut peu de chose pour qu’un procès, au lieu de ressortir à la cour correctionnelle, appartienne à la cour d’assises !

Quelque raisonnable que fût la loi d’Éphialte, la résistance de l’aristocratie fut énergique. Elle mit en œuvre tous les moyens de défense ; elle cria au sacrilège, invoqua l'antiquité de l’Aréopage et son caractère divin. Y porter la main, ne fût-ce que pour en régler les attributions, était un crime abominable. Les dieux ne manqueraient pas d’en tirer vengeance. L’Aréopage était le rempart de la république ; lui supprimé, c’en était fait d’Athènes. On représenta au peuple toutes les conséquences de la réforme : on n’enlevait pour le moment à l’Aréopage qu’une partie de ses privilèges ; mais les exigences des impies ne s’arrêtaient pas là ; ils l’affaiblissaient aujourd’hui pour le détruire demain. Il fallait s’opposer à leurs projets dès le début, si l’on ne voulait s’en affliger plus tard inutilement. En même temps, on attaquait par des calomnies et des insinuations perfides l’auteur avoué et l’auteur présumé de la loi. Éphialte était un ambitieux de bas étage, qui, ne pouvant se distinguer par son talent, s’avançait en flattant le peuple et en se faisant le complaisant du maître. Contre l’autre <’>, on rappelait

(1) Plutarque, Péricl., 8-10.

sa parenté et sa ressemblance avec Pisistrate, le sacrilège commis par ses ancêtres les Alcméonides, dans l’affaire de Cylon. Les comédies étaient pleines d’allusions injurieuses à sa personne. La tragédie même, si l’on en croit l’interprétation des Euménides admise par Ot. Müller, se serait faite l’écho de ces bruits calomnieux. Eschyle, un des vieux soldats de Marathon, partisan de l’ancienne austérité des mœurs, effrayé de voir « cette fange démocratique se mêler à la source limpide des anciennes institutions, » aurait la parole pour mettre l’Aréopage sous la sauvegarde des dieux O. C’est Minerve elle-même, la déesse de la sagesse, la protectrice de la cité, qui établit ce Sénat et lui trace ses attributions. Apollon est témoin du pacte conclu entre la déesse, au nom de sa ville, et les divinités infernales, qui vont pour Athènes s’appeler les Euménides. Quelle institution fut jamais plus sainte? D’elle découle toute justice et toute prospérité; malheur si jamais des impies osent y porter atteinte ! La pièce aurait été représentée quelques jours avant la loi d’Éphialte ; admirable péroraison du plaidoyer de l’aristocratie en faveur de l’Aréopage !

De leur côté, les partisans de la réforme ne restaient pas inactifs, et il n’est guère probable que Périclès ait gagné les suffrages du peuple uniquement par l’appât de la rétribution judiciaire. Il pouvait répondre que, dans cette affaire, il n’était guidé que par l’intérêt de la république. L’Aréopage s’était, à la faveur des trou-

( 1 ) Eumén., 482 - 490 , 681 - 710 .

blés, emparé d'un pouvoir exorbitant; poussant à l’excès les privilèges que Solon lui avait accordés, il s’était érigé en maître souverain de l’État, décidant de tout, touchant à tout, sans en avoir le droit. Sa véritable fonction, celle à laquelle il devait son origine et le respect qui l’entourait, c’était le jugement du meurtre. Tout ce qu’il avait pris au-delà était une usurpation nuisible à lui-même. Les citoyens ne trouvaient plus dans ce corps, devenu l’instrument d’un parti, la justice qu’il était chargé de rendre. Des faits récents étaient cités à l’appui ; le faible n’avait plus en lui une protection contre le puissant. Il fallait en revenir à l’organisation primitive, lui enlever ces attributions excessives qui l’empêchaient de remplir ses vrais devoirs. On tente, disaient les amis de Périclès, d’etfrayer le peuple, en prétendant qu’il veut anéantir l’Aréopage, pour lâcher toute bride au désordre et aux mauvaises passions. C’est là une calomnie. La nature même de ses fonctions judiciaires aurait dû exclure l’Aréopage des affaires publiques. Quoique accompli dans l’intérêt de la société, ce ministère de vengeance est impur ; la vue du coupable, les mains teintes de sang, est une tache pour le juge ; et la présence de celui-ci dans l’assemblée communique au peuple sa souillure. Que l’Aréopage reste sur sa colline, avec les Euménides, ses déesses, honoré, estimé, respecté de tous ; mais qu’il laisse à d’autres des attributions qui ne lui conviennent pas. La politique et la justice doivent être séparées. L’accumulation des pouvoirs dans la même main engendre le despotisme.

En même temps, ils protestaient que la présence de. Périclès n’était plus une impureté pour la ville : le sacrilège de ses ancêtres était expié depuis longtemps, et Apollon lui-même, à Delphes, avait réhabilité sa famille. Ils renvoyaient à leurs adversaires l’accusation d’aspirer à la tyrannie, et montraient ce qu’il y avait de dangereux dans ce parti vendu à Lacédémone, et prêt à sacrifier à ses intérêts la liberté et l’honneur de la patrie.

Ces raisons l’emportèrent et elles devaient l’emporter, quelque éloquence que pussent déployer les adversaires. La voix d’Eschyle lui-même fut impuissante, ou plutôt elle aurait été impuissante, si elle s’était élevée en faveur de l’aristocratie. Il est fort douteux, en effet, pour ne pas dire faux, que les Euménides aient été représentées avant que la loi d’Éphialte eût été votée. Cette opinion n’a pour elle d’autre autorité que celle d’Ot. Muller qui ne peut prévaloir contre des témoignages formels de l’antiquité. Il fallait au savant allemand des preuves à l’appui de sa prétention, que l’Aréopage perdit sous Périclès le jugement du meurtre. Ces preuves, il les trouvait dans les Euménides reportées à cette date. Si Eschyle défend et maintient si énergiquement le pouvoir judiciaire de l’Aréopage, c’est que ce pouvoir était attaqué : là où porte l’attaque, porte aussi la défense. Cela n’est pas toujours vrai cependant; on peut, par erreur, se fortifier sur un point que l’on croit me-

(l) O. Muller, Eumén.

nacé et où l’effort de l’ennemi ne portera point. Puis, quand vous avez besoin d’alliés, n’est-ce pas une tactique admise, de feindre que le côté (Tu vous craignez est celui que ces alliés ont autant intérêt que vous à défendre? Ils accourent alors à votre secours, quitte à reconnaître plus tard qu’ils se sont inquiétés inutilement. Dans les luttes politiques, les choses ne se passent pas autrement. Tout parti qui, après avoir abusé de son pouvoir, se sent menacé d’une répression, ne pouvant défendre les positions qu’on attaque, car elles ne sont pas défendables, crie que son existence même est compromise; que c’est sa mort, non sa réforme, que les ennemis ont en vue ; et, comme son existence est utile, on le soutient et on l’aide à garder ce qu’il détient injustement. Ainsi, tout ce que l’on pourrait conclure de la pièce d’Eschyle, même en admettant l’interprétation d’Ot. Millier, c’est que l’aristocratie prétendait que l’Aréopage était menacé dans son pouvoir judiciaire, et qu’elle se servait de ce moyen pour soulever l’indignation du peuple. Mais l’était-il réellement? C’est à d'autres preuves qu’il faut le demander. De plus, cette revendication des droits de l’Aréopage n’a de sens que si la sentence n’est pas encore portée; on ne peut vraiment affirmer 1$ perpétuité, l’éternité d’une institution le lendemain de sa destruction. On déplore alors sa ruine, on maudit ses meurtriers, mais on ne remplit pas la tragédie de protestations qui seraient plus que téméraires; on ne finit point par un chant de victoire. L’auteur allemand n’hésite donc pas, il déclare que les Euménides datent d’avant la proposi-

tion d’Éphialte. Malheureusement, Diodorè dit nettement le contraire : « La représentation eut lieu après l’adoption de la loi, la même année ou l’année suivante. » Ladidascalie de l’Agamemnon donne pour date la deuxième année de la quatre-vingtième Olympiade (459 avant Jésus-Christ), tandis que la réforme est de la première année de la même Olympiade (460 avant Jésus-Christ). A ces deux témoignages formels qu’oppose Ot. Mliller? L’allusion faite par l’auteur à l’alliance d’Athènes avec les Argiens, allusion qui, à l’en croire, n’aurait pas de sens, si le traité eût déjà été conclu. Or, il le fut aussitôt après l’exil de Cimon, peutêtre même avant, tant les Athéniens avaient hâte de se venger del’insultedesLacédémoniens. Mais Eschyle parle de l’alliance comme d’une chose accomplie, et l’allusion n’est pas déplacée un an après le traité, alors que ses conséquences se développaient par la guerre en faveur de Mégare contre les Corinthiens. Eschyle (| ) fait même allusion à cette expédition, qui aboutit à la construction des longs murs de Mégare à Nisée. Il est donc certain que la représentation des Euménides est postérieure à la loi d'Éphialte, et qu’elle n’eut aucune influence sur les délibérations de l’assemblée. Il est, par conséquent, impossible de lui attribuer la signification que lui donne Mliller. Et cependant les allusions sont évidentes aux discussions dont l’Aréopage était alors l’objet. Il faut donc chercher une autre explication, à la fois plus conforme à l’ensemble, à l’esprit de la tragédie, et plus digne du caractère du poète.

(1) Eumthi., vers 864.

— tM —

La loi votée, restait à l’appliquer. Cela ne fut pas sans difficulté. Le parti aristocratique, affaibli, découragé par l’exil de Cimon, n’avait pu empêcher la mesure de passer; mais, revenu à lui-même, il déploya une énergie désespérée, pour en empêcher l’exécution. Le peuple, de son côté, tint bon, et les violences menacèrent d’aller aux dernières extrémités et de dégénérer en guerre civile. A ce moment, se place l’intervention d’Eschvle par un appel à la concorde. Au nom de la patrie, qui s’applaudit de la réforme d’Ephialte, il rappelle les vaincus à la modération, au respect de la loi, à la réconciliation; rassure leurs craintes et leur montre, dans leur défaite, non le triomphe d’un parti, mais le bien de la république et la victoire de la justice (,) . « Croyez-moi, ne vous irritez pas ainsi ; vous n’avez point été vaincus : les votes ont été égaux , la force de la vérité a triomphé, on n’a point voulu vous faire injure. » Entre les deux partis qui étaient aux prises, le vieux poète devait préférer le parti populaire, qui représentait mieux, à ses yeux, la patrie, et qui n’avait pas la tache de cette affection pour Lacédémone. Entre les deux chefs, il devait avoir plus de sympathie pour la vertu austère, pour le caractère grave et sérieux de Périclès que pour les qualités brillantes, mais plus légères, de Cimon, le libertin séduisant , le buveur distingué , à moitié barbare par son éducation, ignorant la musique et les beaux-arts. La légende (î > attribuait même au chef de l’aristocratie le

(1) Eumên ., 794.

(2) Plutarque. Cimon. — Biogr. anon. d'KsCHYUS.

mauvais goût d’avoir préféré aux vers mâles et énergiques d’Eschyle la poésie plus douce et plus harmonieuse du jeune Sophocle.

Cette inclination pour Périclès est sensible dans plus d’une allusion de la tragédie. On y trouve une réponse à presque toutes les insinuations, à toutes les épigrammes répandues contre lui : « Qu’on ne parle plus du -sacrilège Cylonien; le temps et les purifications en ont enlevé la tache; Minerve et Apollon sont là pour en témoigner <*>. S’il a les traits, s’il a les attitudes de Jupiter, il a aussi et la sagesse de ce dieu et sa bienveillance pour Athènes (î > ; l’alliance avec Argos est son œuvre < 1 2 3 4 > ; sous lui, la ville ne s’égare pas , comme sous Cimon, en lointaines expéditions <*'; c’est aux portes, à Mégare, qu’il fait une guerre plus profitable. » Eschyle, pour faire justice des inquiétudes et des craintes exagérées semées parmi le peuple , retrace l’histoire de l’Aréopage, montait qu’à l’origine il n’est qu’un tribunal de justice, SixaatüW go'jXsuTYipwv, et nullement un corps politique; il réfute le bruit que son pouvoir judiciaire soit menacé, en affirmant et en prédisant la durée éternelle de ce pouvoir.

La tragédie est une image de ce qui se passait à Athènes à cette époque. En présence, sont les deux partis : l’aristocratie, représentée par les Vieilles Dées-

ses; les idées nouvelles, par le Jeune Dieu. Animés l’un et l’autre par la passion de la lutte , ils n’épargnent ni les injures ni les violences de langage h>. Oreste est là, comme Éphialte, le sujet «du combat; mais les coups des Euménides portent, par-dessus sa tète, sur Apollon-Périclès. « Entends-moi, tu n’es pas le complice du crime, c’est toi qui as tout fait, tu en es le seul auteur.... Ton oracle a commandé à cet étranger de tuer sa mère.... Puis tu lui as promis de le défendre après le crime. » Le Jeune Dieu ne ménage pas non plus les Vieilles Déesses; il leur reproche leur ministère de sang, les supplices, les tortures dont elles sont les instruments ; qu’elles sortent du temple dont elles souillent la pureté ; qu’elles quittent le grand jour de la place publique! Aces injures, que les partisans de la réforme n’épargnaient, sans doute, pas à leurs adversaires, ceux-ci répondent par le tableau terrible du désordre où sera la ville, privée du tribunal qui était le gardien de la sécurité des citoyens. Les meurtres , les violences vont se déchaîner, et la victime, en mourant, implorera inutilement des vengeurs W.

Après une délibération, où le tribunal, institué par Minerve, n’est qu’une image du peuple même, appelé à se prononcer sur la réforme, la sentence est rendue, la loi d’Ephialte a passé ; Oreste est absous. Alors éclate la colère des vaincus ; elle se répand en menaces contre Athènes, elle veut appeler sur la cité

(2) Chœur, 490-565.

tous les fléaux de la vengeance Minerve avait prévu cètte explosion de haine <*J ; niais elle espère, comme Périclès, les apaiser par de bonnes paroles : « Leurs honneurs ne leur sont point ravis < 3 >, » il leur restera ce qui est leur véritable fonction, la poursuite des crimes et la récompense des bonnes actions. Qu’ils se laissent attendrir, qu’ils ne désolent pas une terre où ils seront, s’ils y consentent, heureux et respectés ; qu’ils lui épargnent surtout le pire des fléaux, la guerre civile <*>. Le poète insiste sur cette calamité dont la ville est menacée, et par là trahit ses préoccupations et le but de sa tragédie. Heureusement, à la voix persuasive de Minerve, les Euménides commencent à s’adoucir. Une inquiétude les arrête encore. Iles honneurs qu’on leur promet, ces fonctions judiciairesque l’Aréopage garde, tout cela est-il bien assuré? N’est-ce pas un piège? Demain, ne leur enlèvera-t-on pas ce qu’on leur laisseaujourd’hui? « — Quels honneurs <*) me sont réservés? — • Nulle famille sans toi ne pourra prospérer. — Et tu me garantis cela à jamais ? — Minerve ne promet rien qu’elle ne tienne. » — « Ce Sénat 1 2 3 4 5 (6) de juges restera à jamais parmi le pèuple d’Egée. » Ces promesses les rassurent ; elles consentent à tout ce que leur propose Minerve : et scellent

la réconciliation par des vœux pour le bonheur de la ville. La déesse répond à leurs souhaits, en exhortant le peuple à leur témoigner tout son respect et à redoubler pour elles de soumission et de déférence (*>. Alors éclatent les chants de la réconciliation ; les divinités nouvelles sont conduites :i leur demeure, à la lueur des torches, au son de la flûte et des hymnes sacrés. Tout présage à Athènes d’heureux jours sous la conduite de Périclès : « Le temps qui va s’écouler donnera à ma ville plus d’éclat » — « Adieu <*>,

peuple d’Athènes, vis dans l’abondance et le bonheur ! Jupiter habite dans tes murs; amis de la vierge bénie, sages à jamais, ceux que Pallas couvre de ses ailes, son père les aime toujours. »

La guerre civile n’éclata pas ; les complications extérieures, les conseils des gens les plus sages du parti arrêtèrent sans doute l’explosion qui menaçait. Mais la vengeance ne fut pas désarmée dans le cœur des vaincus. Ce n’étaient pas eux qui étaient outragés par les réformes, c’étaient les dieux eux-mêmes, et ceux-ci se devaient la punition des coupables. La première victime fut Eschyle. Accusé d’impiété, sans doute pour cette tragédie, où il paraissait jeter le mépris sur les Déesses Vénérables, et en inspirer l’horreur par ses expressions hyperboliques et le masque dont il les avait revêtues, il fut obligé de quitter sa patrie. Il se retira en Sicile, à Géla. Mais la vengeance divine le

poursuivait : l’oracle lui avait prédit « qu’il mourrait • d’un trait venu du ciel.» Trois ans après, il disparaissait mystérieusement (356 avant Jésus-Christ). Les légendes rapportées par les biographes, sur ses dernières années, attribuent son départ à sa défaite par Sophocle ou par Simonide <*), défaite qui n’était sans doute pas la première dans une carrière dramatique de quarante années, et qui n’aurait produit son effet qu’après longue réflexion, puisqu’elle aurait eu lieu vers 469, et que le départ du poète est seulement de 459. Elles le font mourir par l’erreur d’un aigle, qui aurait pris sa tête chauve pour un rocher <*>. Mais n’oublions pas que, dans la disgrâce du poète, les Euménides sont données comme ayant eu au moins une grande part. Selon les uns (3> , le théâtre de bois se serait écroulé pendant la représentation ; selon d’autres, l’horrible vue des Furies aurait fait avorter les femmes enceintes, et produit d’autres désordres, dont l’auteur aurait été rendu responsable. Mais c’est Elien (*> qui donne la véritable raison de son éxil : « Accusé d’impiété, il dut quitter sa patrie, » et Musgrave <*> conjecture avec raison que ce fut à cause de cette tragédie.

Quant à sa mort, elle fut annoncée par un oracle, qui « le menaça d’un trait lancé du ciel, » et il est

(1) Biographe anonyme d'KscHYLE. — Plutarque, Cimon.

(2) Val. Maxime, ix, 12. — Pline, H. N ., m, 52.

(3) Suidas, Stà tb «saîïv -à ïxpix.

(4) Hist. Var., V, 19.

(5) Chronol. scen., t. III, d'EuRü'iuE.

permis de concevoir quelques soupçons sur le mystère qui l’entoura, en rapprochant de cette prédiction la façon dont Diodore parle de la mort d’Ephialte, qui fut, lui aussi, victime de la vengeance des grands : « S’étant souillé de telles iniquités, il ne put échapper tout à fait; mais, ayant disparu une nuit, il eut une mort obscure. » Plutarque (i) attribue sans hésiter la mort d’Ephialte à ses ennemis politiques : « Lui tendant des embûches, ils le tuèrent en secret par la main d’Aristodicos de Tanagre. » Antiphon < 3 > déclare que, de son temps, on n’avait pu mettre encore la main sur le meurtrier. Les ennemis de Périclès répandirent le bruit que c’était lui-même qui l’avait fait assassiner pour se débarrasser d’un rival dont la popularité balançait la sienne.

Périclès n’avait pas cependant, quoiqu’on l’en ait si souvent accusé, l’intention de laisser la république sans contre-poids. S’il ne voulait plus d’un corps capable de tenir en échec le peuple même, il voulait à la démocratie un conseil pour l’éclairer et la corriger au besoin. 11 ne supprima donc pas les attributions politiques et censoriales de l’Aréopage : il ne fit que les transporter à d’autres cours. Ainsi la haute surveillance de l’Etat fut confiée à sept magistrats, alors institués sous le nom de Nomophylaqucs, ou gardiens des lois (t) , qui assistaient aux assemblées populaires,

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