ORGANISATION DE L'ARÉOPAGE
Ses attributions politiques, judiciaires et religieuses.
Pour bien comprendre le rôle que Solon attribua à l’Aréopage, il faut commencer par laisser de côté nos idées modernes de la séparation des pouvoirs, nos rigoureuses délimitations de compétences et d’attributions. Les cités antiques, Athènes moins que toute autre, connurent peu ces organisations régulières qui font de nos Etats des machines dont les corps constitués ne sont plus qu’un rouage fonctionnant à sa place, sans en pouvoir sortir. Chez elles, chaque corps était une personne, qui, tout en remplissant sa fonction propre, pouvait, dans l’intérêt public ou même par caprice et par ambition particulière, intervenir soit dans les attributions d’un autre corps, soit dans les questions d’intérêt général. C’est que le citoyen, membre d’un de ces conseils publics, ne perdait, en y entrant, rien de ses droits. Il gardait, quoique sé-
nateur ou magistrat, toute sa liberté d’allure, et pouvait se mêler, au moins comme simple particulier, de toutes les affaires de l’Etat, qui étaient les siennes. Le corps profitait de la liberté de chacun de ses membres et se mêlait à tout. De là tant d’embarras pour nous, quand nous voulons nous rendre compte des constitutions antiques ; les compétences varient selon les temps et les circonstances, et d’un fait isolé nous ne pouvons tirer une conclusion générale. Nous voyons un corps judiciaire régler une question de finances ou de politique, ou intervenir dans la direction d’une guerre ; nous voyons un magistrat militaire exercer des fonctions purement civiles. Mais ce ne sont que des exceptions. N’oublions pas, non plus, qu’on ne connaît pas. à Athènes, du moins dans les beaux temps de la république, ce que nous appelons des spécialités : tout citoyen est bon à tout ; le même homme est tour à tour soldat, magistrat, financier, général, orateur, poète ; et pour opérer toutes ces transformations, il suffit d’une élection du peuple, quelquefois même d’un caprice du sort. Ainsi beaucoup d’anomalies, incompréhensibles au premier abord, s’expliquent naturellement.
Il existait, au moment où le législateur prit possession de l’archontat, un tribunal d’Éphètcs siégeant sur la colline de Mars et ayant la connaissance des causes de meurtre. De plus, on appelait du nom d’Aréopage, avant les réformes de Dracon, le conseil des Eupatrides, qui exerçait ces mêmes attributions judiciaires, et, de plus, prenait une part considérable à l’admi-
nistration de la république. Solon, supprimant, ou plutôt transformant ces deux corps, institua un nouveau conseil, qui, en étant électif comme celui des Ephètes et investi, comme lui, d’attributions judiciaires, représentât à la fois, comme celui des Eupatrides, l’élément aristocratique de la société athénienne, et jouit, à ce titre, de prérogatives politiques étendues. Donnant à son institution le non d’ Aréopage (1 >, il lui assurait le respect traditionnel dont ces anciens corps étaient entourés, et il en faisait remonter l’origine aux temps héroïques et aux dieux mêmes.
L’Aréopage de Solon fut composé de tous les membres de la première classe qui avaient exercé les fonctions d’archontes, et chaque année ces magistrats, en sortant de charge, y devaient être admis. Le recrutement se faisait donc, à vrai dire, par élection, puisque les archontes étaient élus par l’assemblée populaire, et en même temps il était tout aristocratique, puisque la première classe avait seule le privilège de fournir à la république ses premiers magistrats (î) . Mais le titre d’archonte ne suffisait pas à ouvrir l’accès de l’Aréopage, il fallait auparavant que le magistrat eût rendu les comptes de sa gestion, et, ces comptes approuvés, sa vie entière était, de la part de ses futurs collègues, l’objet d’un examen sérieux < 1 2 3 *. Alors seu-
(1) Hermann, Lehrbuch. d. gr. Alterth., I, § 109.
(2) Eschin'e, contre Timarq., p. 256, 19, 51. L'archonte, avant d'être nommé, avait déjà à subir un examen sur sa vie. La loi interdissait cette charge à ceux qui avaient mené une vie déréglée.
(3) Plutarq., Solon , 19. — Poi.lux, vin, 10, 125-
lement, si sa conduite avait été déclarée irréprochable, les portes s’ouvraient pour lui et il prenait sa place dans l’auguste conseil. Quelques auteurs prétendaient, du temps de Démosthène, que les six thesmothètes seulement, et non les neuf archontes, entraient annuellement à l’Aréopage. Il est probable que cette erreur venait de ce que le mot est employé quelquefois dans le sens général d’archonte < l >. « Comme disent quelques orateurs, les neuf archontes, chaque année, entraient à l’Aréopage. Selon d’autres, les six thesmothètes seulement y étaient admis W.» — «S’ils avaient rempli honorablement leur charge, ils étaient reçus dans le Sénat, sinon ils étaient exclus. C’est à cause de cela que le nombre des Aréopagites est indéterminé (3 h »
Ainsi, tout ce qui pouvait inspirer le respect se réunissait en la personne de chacun des Aréopagites, la naissance, la fortune, les grandes dignités, la pureté des mœurs, la noblesse du caractère. Une fois admis, ils gardaient leurs fonctions toute leur vie <*>. « Le Sénat des cinq cents se renouvelait tous les ans ; les Aréopagites gardaient leur titre à perpétuité. » Ce qui les mettait encore au-dessus des autres magistrats, c’est que seuls ils n’étaient point astreints à rendre compte devant un corps étranger. Ils étaient
(1) Bœckh, C. I. G., i, p. 440. — Meier, De bon damnat., p. 43, Philolog. i?tef/ern,|(Breslau, 1817), p. 101-103 . — Waschmuth, I, i, p. 263.
(2) Démosth., contre Androt., p. 530, préface.
(3) Démosth., contre Timocr., § 22. — Contre Aristog.. I, §5
(4) Démosth., contre Androt ., 1. c.
irresponsables dans l’exercice de leurs fonctions ; ils ne pouvaient être poursuivis que comme simples particulière. Mais cela n’arrivait pas ; le Sénat entier veillait à la conduite de chacun de ses membres et excluait impitoyablement ceux qui eussent, par leur caractère, porté atteinte [à l’honneur du corps. Cette rigueur était si grande que, plus tard, les sophistes, voulant en donner une idée, imaginaient des décisions d’une exagération puérile que l’Aréopage aurait prises contre quelques-uns de ses membres. Ainsi, Hélladius < l 2 > raconte qu’un sénateur aurait été exclus de l’Aréopage, pour avoir tué un oiseau qui, fuyant un épervier, s’était réfugié dans son sein ; Athénée <*>, qu’un autre aurait été de même puni pour avoir dîné au cabaret. Mais, sans aller si loin, il est certain que Solon veilla à ce que rien dans la conduite des Aréopagites ne fût de nature à diminuer leur prestige aux yeux du peuple. S’il défendit de les exclure, à moins de crime grave ( 3 >, c’est qu’il ne voulait pas livrer légèrement aux tribunaux populaires des.hommes contre qui ils auraient pu exercer des vengeances politiques ; il ne voulait pas qu’une autorité étrangère intervint à son gré, et chassât de ce Sénat des membres dont le seul tort aurait pu être une sévérité trop grande et trop de fermeté contre les exigences démocratiques. Mais, dans le contrôle que le corps même exerçait sur
(1) Bibl. de Photius, éd. Porson, p. 1891.
(2) XIII, p. 566.
(3) Démosth., contre Androt., 1. c. — Harpocr., xaAtvaîpETcç. — Gr. Étymol., sy.su Aopopijaat.
ses membres, il recommanda la plus grande sévérité. Il leur était, dit Plutarque (1 >, interdit d’écrire des comédies. La comédie n 'était alors à Athènes qu’une sorte de canevas grossier préparé pour les improvisations des fêtes de Cérès ou de Bacchus; et la licence de ces chants, aussi bien que les satires de toute sorte qui les remplissaient, ne convenait pas à la dignité des Aréopagites. Enfin, en les dérobant au jugement du peuple par l’irresponsablilité, Solon pourvut à ce que l’ambition ou la vanité ne pùt corrompre ceux qu’il mettait à l’abri de la crainte : il leur interdit de recevoir des couronnes <s) . « Quoi <3) , les membres de l’Aréopage ne seront jamais couronnés ? — Non, la tradition le défend. — Ils sont donc insensibles à la gloire ? — Très-sensibles, au contraire ; c’est peu de s’interdire l’injustice; une faute légère est parmi eux sévèrement punie. » Ces couronnes que le peuple décernait aux magistrats qui avaient bien rempli leurs fonctions ou qui avaient su plaire étaient pour les Athéniens ce que sont les croix chez les nations modernes, prix du mérite souvent, quelquefois aussi de la complaisance.
Le nombre des Aréopagites devait être considérable, mais en même temps indéterminé, à cause du mode même de recrutement. « Le Sénat W des cinq cents avait un nombre de membres fixe, l’Aréopage
(1) La gloire d'Athènes.
(2) Schol. Aristoph., Nuées, 958.
(3) Eschine, contre Ctésiph., § 56, p. 386.
(4) Démost., contre Androt., préf., p. 530.
un nombre indéterminé. » On ne peut donc pas plus appliquer à la période postérieure à Solon qu’à la période antérieure, le chiffre de trente et un membres, qu’indique le Sclwliaste d’Eschyle <*>, ni celui de douze, que Hüllmann lî; voulait induire des traditions antiques, ni celui de trois cent soixante, qu’il adopta ensuite l3) . Le nombre de cinquante et un, donné par Saint-Maxime w et par Philochore (5) , est une erreur : il y a confusion avec le tribunal des Epbètes. Si nous essayons de déterminer nous-mêmes le nombre à peu près, nous sommes embarrassés. Tittmann (page ‘25‘2,i le porte à quatre-vingt-dix, chiffre peutêtre un peu faible, mais assez près cependant de la vérité. Il faut songer, en effet, que les archontes n’arrivaient à cette magistrature qu’à un certain âge ; que le même homme pouvait exercer plusieurs fois cette même charge, entin que souvent le jugement préalable arrêta sur le seuil de l’Aréopage ceux à qui leur dignité aurait donné droit d’y entrer.
l)ans l’origine, la fonction d’Aréopagite, comme les autres, était gratuite. Il était évident qu’il n v avait pas à cela d'inconvénient pour un corps recruté uniquement parmi les plus riches citoyens. Plus tard, quand les Héliastes reçurent un salaire, quand la seule présence des citoyens à l’assemblée fut rétri-
(1) Eumiin ., 733, éd. Schütz.
(2) Urgeschichte des Staates, p. 46, les chefs des douze localités athéniennes ou des douze phratries.
(3) Slaatsrecht. des Alterthums, p. 179.
(4) Saint Maxime, Denis aréopag. prolog.
(5) P. 19, éd. Siébel.
buée, quand l’Aréopage ouvrit ses rangs à toutes les classes de la société, l’archontat étant devenu accessible à toutes, l’Aréopagite reçut peut-être aussi une rétribution, trois oboles, comme un Héliaste, ou une drachme, comme les sénateurs, et sans doute Périelès aurait été l'auteur de cette mesure. Mais un seul auteur, Lucien ô), mentionne ce fait, et il est probable qu’il y a dans le passage en question une confusion des Héliastes avec les Àréopagites. La fonction de ces derniers resta toujours gratuite, même après l’humiliation que leur imposa la réforme d’Éphialte. Rien, du moins, ne nous autorise à croire qu’il en ait été autrement.
Mais nous sommes encore loin de ce temps : l’Aréopagite, inamovible, irresponsable, exerçant gratuitement ses fonctions, est entouré de l’estime et de la vénération publique. Il ajoute au respect dû à son rang et à sa vertu, par un extérieur imposant. Ses habits sont simples, sa démarche est grave ; rarement le rire, au moins le rire immodéré, paraît sur sa figure austère : les railleurs disaient que ce signe de joie lui était interdit < 2) . Cela passa bientôt en proverbe chez ce peuple léger, et l’on disait de ceux qui prenaient l’air imposant et affectaient un maintien réservé : « Plus mystérieux, plus maussade qu’un Aréopagite 1 2 (3) . » Mais l’effet n’en était pas moins produit sur
(1) Doubl. accusât.
(2) Suidas, ’Ap£OT.aY™Qî-
(3) Alciphron., Lettr., I, 13. — Çicér. , à Attic., iv, 15, pour railler les prétentions de César, de l'ompée et de Craesus, déci-
la multitude, et cette impression, transmise par la tradition, subsista longtemps après que l’Aréopage eût perdu sa grandeur, alors qu’il n était plus que l’ombre de lui-même. « L’Aréopage, dit Isocrate ne s’ouvrait qu’à ceux qui étaient bien nés et qui avaient mené une vie vertueuse et digne de respect. Aussi nul conseil chez les Grecs ne lui fut jamais comparable. On en voit la preuve par ce qui se passe aujourd’hui, où nous avons supprimé toutes ces conditions d’examen préalable et d’élection. Un homme qui n’a, dans tout le reste de sa vie, montré aucune retenue, dès qu’il est monté à l’Aréopage, n’ose plus écouter ses instincts, et suit les lois établies en ce lieu plutôt que ses habitudes perverses. » Eschine l5) nous présente le tableau plaisant d’un Aréopagite à la tribune, provoquant le rire par des allusions faites sans le vouloir, et témoignant par un redoublement de gravité son ressentiment de l’inconvenance du peuple; un orateur se lève pour rappeler l’assemblée au respect : « Pvrrandre vous demanda si vous ne rougissiez pas de rire ainsi devant l’Aréopage. Vous lui fîtes quitter la tribune par cette réponse : « Nous « savons qu’en présence de ces vénérables magistrats, « le rire est très-déplacé. » Même au temps tles Ro-
dant, du haut de leur grandeur, du sort de la république, les appelle Aréopagites. « Ex quo intellectum est TpisapS’.OItafi'aç ambitum, comitia, interregnum , majestatem, totam déni que li. P. ftocci non facere. »
(1) Aréop.,y>. 165, § 37.
(2) Contre Titnarq., p. 277, S 84, 85.
mains, même sous l’empire et au milieu de la décadence du monde ancien, Cicéron <*) ne connaissait aucun corps qui eût montré plus de fermeté , de vertu, de force que le Sénat de l’Aréopage, et il ne pouvait pas plus concevoir Athènes subsistant sans un Aréopage que le monde sans un Dieu.
Quel était le dessein de Solon, en entourant l’Aréopage de tout -ce respect ? Montesquieu W nous le dit : « Si l’on établit un corps fixe, qui soit par lui-même la règle des mœurs, un Sénat où l’âge, la vertu, la gravité des services donnent 'entrée, les sénateurs, exposés à la vue du peuple comme les simulacres des dieux, inspireront des sentiments qui seront portés dans le sein des familles. » Solon, en effet, en constituant l’Aréopage, ne voulait pas seulement former une cour de justice ou un conseil public ; il voulait mettre à la tète de l’État, bien en vue de tous, comme un modèle de toutes les vertus nécessaires au citoyen, et donner en même temps à ce corps si vénéré l’autorité nécessaire pour imposer les bonnes mœurs par ses sentences, si son exemple ne suffisait pas. Il savait, comme l’exprimait plus tard avec tant de regret l’orateur Isocrate 1 2 (3) , « que ce qui fait un bon et stable gouvernement, ce sont les mœurs et non les décrets ; » que cela est vrai surtout dans une démocratie, et qu’après tout, un corps judi-
(1) A Attic., I, 14. — Natiir. d. Dieux, II, 2V.
(2) Esprit des Lois, V, 7.
(3) Areop., p. 166, § 41.
ciaire ou' politique ne fait pas mal quand il peut, comme un simple particulier,
Mettre le poids d'une vie exemplaire Dans les corrections qu'aux autres il doit faire.
Entrons maintenant dans le détail des fonctions de l’Aréopage.