PROGRÈS D£S IDÉES
le moment propice, sûr d'y trouver un jet abondant, quand il le voudra.
Mais à tout avantage il y a un inconvénient.
Dans la chaleur de Vexposition on n^estpas toujours maître de sa parole, et quand des pensées nouvelles arrivent, elles peuvent entraîner loin du sujet , auquel on a quelquefois de la peine à revenir. De là des digressions, des longueurs, des hors-d'œiivres, qui font perdre de vue l'objet principal, et brisent ou allanguissent Tattention de l'auditoire.
Tous ceux qui improvisent ont eu ce malheur un jour ou l'autre, Si l'on ne s'habitue à tenir d'une main ferme le fil de ses pensées , pour se retrouver toujours au milieu du labyrinthe du discours. et dans les voies multiples^ où Ton peut être entraîné , on n'arrivera jamais à parler d'une manière supportable ; et quand même on aurait de beaux moments, l'auditeur se fatiguera par ces divagations , et en définitive il ne sera ni instruit ni touché. On pourra l'éblouir par la pompe des phrases, le surprendre par des idées plus ou moins ingénieuses, l'amuser même momentanément par le tour spirituel et brillant de la parole; on ne lui mettra pas une idée dans l'esprit ni un sentiment dans le cœur , parce qu'il n'y aura ni
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ordre ni unité , et ainsi point de vie dans le discours.
Puis , il faut bien se garder des distractions qui viennent couper le fil du développement , . et jettent brusquement l'esprit dans une autre voie non préparée. C'est encore un des dangers de l'improvisation. Elle exige impérieusement qu'on soit tout entier à son sujet , et ainsi qu'on ne laisse s'introduire dans l'esprit aucune image, aucune pensée étrangère ; ce qui n'est pas facile 9 quand on se trouve en face d'un public nombreux qui a les yeux fixés sur vous de tous les cêtés, et qui vous excite à le regarder parce qu'il vpus regarde.
C'est pourquoi l'orateur doit être recueilli avant de prendre la parole , tout présent à ses idées, et ne se laissant point entamer ni impressionner par ce qui l'environne. La moindre distraction à laquelle il cède peut briser la chaîne de ses pensées, brouiller son plan , et lui enlever mênie jusqu'au souvenir de son sujet. Cela paraît incroyable , et je ne le croirais pas moimême, si je ne l'avais éprouvé.
Je devais prêcher un jour dans l'une des plus grandes églises de Paris. C'était une fête solennelle ; il y avait un immense auditoire et une paFtia A% la eour d'alors. En montant dans la
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chaire j'aperçois une personne que je croyais absente, el mon esprit est emporté tout d'un coup par ce souvenir. J'arrive au haut de la chaire, je m'agenouille comme d'ordinaire, et au moment de me relever pour parler, j'avais oublié non-seulement le texte, mais encore le sujet de mon sermon. A la lettre je ne savais plus sur quoi je venais parler, et, malgré lous mes efforts de mémoire, je n'y voyais que du blanc ou du noir, comme on voudra. Qu'on juge de mon embarras et de mes angoisses. Je restai à genoux un peu plus longtemps que d'habitude, ne sachant que faire. Cependant, sans perdre la tête ni le courage , je regardais le danger sans en être effrayé , mais aussi sans voir comment j'en sortirais. Enfin, ne pouvant rien retrouver par mes propres forces, ni sujet ni texte, j'eus recours à Dieu et je lui dis du plus profond de mon cœur et avec toute l'ardeur de mon inquiétude : « Seigneur, si vous voulez que je prêche, rendez-moi mon plan. » Et à l'instant même mon texte me revint à l'esprit et le sujet avec mon texte. Je ne crois pas avoir éprouvé dans ma vie quelque chose de plus saisissant, ni un mouvement plus vif de reconnaissance.
D'autres fois, et cela arrive souvent, on perd eh parlant le fil du discours, surtout quand une
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idée nouvelle vient à la traverse» ou si Ton se [ laisse aller à regarder dans l'auditoire. On s'en I aperçoit ordinairenoent avant que la phrase qu'on prononce soit achevée; car, quand on improvise, on prévoit toujours l'idée qui va venir avant d'avoir terminé le développement de la précédente; et pour avancer sûrement, il faut regarder un peu en avant, afin de reconnaître où Ton va poser le pied tout à l'heure. Tout d'un coup on ne voit plus rien devant soi, et l'on est arrivé à la dernière partie de la période. Si l'on se trouble, on est perdu ; car l'inquiétude, loin de faire retrouver les idées, les confond davantage, et plus on s'agite, moins on est capable de retrouver son plan et de rentrer dans sa route. Il faut dans ces cas reprendre avec calme, sous une autre forme, avec d'autres expressions, la dernière pensée qu'on vient d'énoncer, et presque toujours elle rappelle celle qui était perdue; elle en excite doucement le souvenir, en vertu de l'association des idées et par le travail antérieur du plan. Mais en parlant on doit regarder au-dedans de tous les yeux de son esprit, pour apercevoir ce que cette espèce d'évocation fera paraître, et ressaisir son idée au moindre signe. Tout cela ne se fait pas sans perplexité ni sans angoisses.