CHAPITRE IV
D£8 PI8P08ITIOMS PHYSIQUES DE l'ORATEUR, NAT0RBU.ES ET ACQU18BS.
Il ne suffit pas à l'orateur d'avoir des idées et de savoir les exprimer convenablement, en donnant à sa phrase la tournure la plus élégante et en versant l'abondance du langage dans la forme d'une période nombreuse et sonore; il faut encore qu'il sache articuler la parole, prononcer et débiter le discours. Il lui faut la convenance de la voix el du geste, ou l'action oratoire : chose immense pour le succès de Téloquence, dans laquelle la nature fait beaucoup comme partout, mais où l'art peut avoir une grande part. Il y a donc aussi là une prédisposition naturelle à développer, une habileté à acquérir.
§ t. De la voix.
La voix, avec tous les organes qui servent à la produire et à la modifier, est l'instrument
principal de roraleur, et sa qualité dépend d'abord essentiellement de la conformation de la poitrine, du larynx et de la bouche. L'art a peu de puissance pour améliorer cette conformation; mais il peut beaucoup pour faciliter et fortifier les mouvements organiques» en ce qui concerne la respiration , l'émission de la voix et la prononciation. Ces choses doivent être l'objet d'une étude spéciale.
Il est très-important» pour la parole comme pour le chant» de savoir émettre et ménager le souffle, de manière à filer des sons prolongés et à débiter une période complète sans perdre haleine, et sans couper une phrase commencée ou une tirade par une reprise d'air, nécessaire aux poumons qui défaillent, mais qui serait une sorte d'hiatus ou d'arrêt désagréable.
Il faut aussi se garder de parler trop vite , trop haut » ou avec une trop grande animation en commençant ; car, si l'on force la voix au début, bientôt on s'essouffle , on s'égosille , ou l'on s'enroue » et alors on ne peut plus avancer sans des efforts répétés qui fatiguent les auditeurs et épuisent celui qui parle.
Toutes ces précautions, qui paraissent futiles, 6t qui ont cependant une grande importance dans la réalité, s'apprennent par lé travail , pa
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1 exercice , par l'expérience propre. Il est trèsbon cependant d'êlre averti et guidé par Texpérience des autres , et c'est ce qui peut se faire avec utilité par des récitations fréquentes à haute voix sous la direction d'un maître de déclamation.
On n'insiste pas assez sur ces choses, si même on s'en occupe, dans les classes de rhétorique , dans Içs écoles de littérature, ni dans les séminaires, oii cependant devraient se former les orateurs. 11 n'y a guère aujourd'hui que les acteurs qui s'en inquiètent sérieusement , et c'est pourquoi nous avons si peu d'hommes, dans les professions libérales, qui sachent bien dire et même bien lire ou réciter un discours.
Les anciens avaient sur ce point un grand avantage. Ils donnaient beaucoup plus d'importance à l'action oratoire, comme nous le voyons dans les Traités de Cicéron et de Quintilien. C'était pour eux au moins la moitié de l'éloquence, et on dit que Démosthènes en faisait la qualité principale de l'orateur. Ils excédaient peut-être à cet égard, et cela provenait sans doute, de ce qu'ils avaient à parler devant la multitude, dont les sens doivent être frappés ^ les passions excitées, et sur
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laquelle la force et l'éclat de la voix ont une immense îofluence. Pour nous , nous tombons dans Texcës contraire, et trop souvent nos orateurs, même les plus distingués par le style, ne savent point dire leurs discours.
Nous sommes si peu habitués aux belles formes et à une action noble et imposante , que nous sommes tout émerveillés de les rencontrer. Il y a tel orateur de nos jours qui ne doit ses succès et sa réputation qu'à ces avantages. C'est aussi trop peu quand il n'y a que cela, quand la belle diction et une action élégante ou splendide couvrent des pensées ordinaires et un langage plus sonore que rempli. On le reconnaît facilement à la lecture de ces harangues qui ont produit tant d'effet quand elles furent prononcées, et où l'on ne retrouve presque plus rien de ce qu'on a éprouvé en les entendant, après qu'elles ont été fixées , toutes chaudes, pour ainsi dire, sur le papier par l'art du sténographe. C'est que le prestige de l'acticm oratoire n'y est plus.
Les modulations de la voix viennent surtout des mouvements du larynx, qui la produit et la modifie presque à l'infini par ses dilatations et ses contractions. Il y a donc avant tout la conformation du larynx, avec ses muscles, ses
cartilages, ses membranes et ses cordes» qui sont à la production de la voix ce que ieâ cir* convolutions du cerveau^ont probablement à la formation de la pensée. Mais d'un côté comme de l'autre, les rapports des organes avec les effete produits nous échappent complètement , et bien que nous nous servions continuellement de l'instrument, nous n'apercevons en aucune manière le comment de ses opérations. Ce n'est ' que par l'usage , par des expériences souvent répétées que nous apprenons à les exercer avec plus de facilité, avec plus d'énergie, et notre habileté sous ce rapport est purement empi« rique.
Les recherches de l'anatomie la plus subtile n'ont rien découvert à cet égard. Nous constatons seulement que chaque voix a son timbre naturel, qui la fait voix de basse, voix de des*sus , ou voix du milieu , chacune avec des nuances intermédiaires* La voix moyenne ou de tkwr est la plus favorable au discours ; c'est celle qui se soutient le mieux , et qui porte le plus loin quand elle est bien articulée. Elle est aussi la plus agréable, la plus caressante, et elle a plus de ressources pour les inflexions, parce qu'étant au milieu de l'échelle, elle monte ou • âesoedd plus facilement et s'étend lAiêux des
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deux cdtés. Elle a donc à sa disposition un plus grand nombre d'inflexions, ce qui empêche la monotonie du débit et réveille Fattention de Tauditeur, si facile à endormir.
La voix de dessus , très-claire d'abord « tend toujours à devenir criarde. Elle s'aigrit pour ainsi dire à mesure qu'elle avance, et finit par se perdre dans le fausset et dans le nasillard. Il faut beaucoup de talent, une grande vivacité de pensée, de langage et de débit pour compenser ou racheter ce désavantage. Un des orateurs les plus distingués de nos jours en a fourni la preuve: il parvenait à se faire écouter plusieurs heures de suite en dépit de sa voix grêle et stridente ; c'était un vrai triomphe de l'esprit sur la matière.
La voix de basse monte avec peine et tend toujours à baisser. Grave et majestueuse au début, elle s'assourdit bientôt et devient monotone. Elle a des cordes magnifiques, mais si elle se fait entendre longtemps, elle produit souvent l'effet d'un bourdon , qui fatigue bientôt et endort par des sons qui se confondent. Que serace donc si elle est grosse » violente , poussée avec éclat! Alors elle déchire le tympan, si elle vibre dans un vaisseau trop petit, et si elle éclaté
dans une grande nef, où il y a presque toujours
de l'écho, les ondes sonores répercutées de tous côtés se mêlent les unes aux autres, si l'orateur parle vite , et il en résulte une confusion assourdissante, une sorte de chaos acoustique. Il est donc avantageux pour l'orateur de posséder une voix du milieu, puisque par ses inflexions plus nombreuses elle a plus de moyens d'expression. On comprend que par des exercices multipliés, par des récitations fréquentes et intelligentes sous une habile direction, on puisse se rendre maître de ces inflexions, les produire à volonté, et monter et descendre dans la parole comme dans le chant» par degrés ou brusquement d'un ton à l'autre , même aux points les plus extrêmes, en raison du sentiment, de la pensée ou du mouvement de l'âme. Il y a entre les actes de la vie spirituelle et ceux des organes qui les servent une correspondance naturelle, une analogie innée, en vertu de la constitution de l'homme , qui est une âme unie à un corps ; et c'est pourquoi toutes les impressions, les agitations, les frémissements, les tressaillements du cœur, remué par les affections et les passions, comme aussi les actes les plus subtils , les opérations les plus déliées de l'intelligence, en un mot, toutes les modifications de la vie morale
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doivent trouver un ton, un accent dans la voix, comme un signe dans le langage, une harmonie, uo parallélisme dans la vie physique et dans ses moyens d'expression.
Dans tous les cas, et quel que soit le timbre delà voix, basse, ténor ou soprano, ce qui gagne le plus les auditeurs, ce qui saisit le mieux et garde le plus aisément leur attention, c'est ce qu'on peut appeler une mix sympathique. Il est assez difficile de dire en quoi elle consiste; mais ce qui la caractérise bien nettement, c'est le don de se faire écouter. C'est une certaine puissance d'attraction qui lui amène l'esprit de l'auditeur et le suspend à ses accents. C'est une vertu secrète qui est dans la parole et qui pénètre tout d'un coup, ou peu à peu, à travers l'oreille jusqu'à l'esprit ou au cœur de ceux qui l'entendent, les charme et les lient sous le charme, en sorte qu'ils sont disposés non- seulement à écouter, mais encore à admettre ce qui leur est dit, à le recevoir avec confiance. C'est une voix qui inspire de l'affection pour celui qui parle et qui vous met instinctivement de son côté, en sorte que sa parole trouve dans votre âme un écho qui y répète ce qu'il dit et ^e reproduit facilement dans l'enlendemenl ou dans le cœur.
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Une voix sympathique aide singulièrement à l'effet du discours, et c'est du reste le meilleur, le plus insinuant des exordes. Je connais un orateur qui, entre autres qualités, a celle-là pour lui, et qui, chaque fois qu'il monte en chaire, produit toujours une profonde impression par sa figure mortifiée et par les premiers sons de sa voix.
D'où provient surtout cette qualité, qui ne peut guère s'acquérir par l'art? D'abord certainement de la constitution naturelle de l'organe de la voix, comme pour le chant ; mais ensuite l'âme y peut beaucoup par le sentiment et la pensée qui l'animent, et par les efforts qu'elle fait pour exprimer ce qu'elle sent et le communiquer aux autres. Il y a quelque chose de sympathique dans la manifestation vive et sincère d'une affection quelconque, et quand l'auditeur voit que l'orateur est vraiment ému, l'émotion le gagne comme par une sorte de contagion et il se met à sentir avec lui et comme lui : alors ce sont deux cordes qui vibrent à l'unisson. Ou encore, si on lui expose une vérité avec clarté, en bon ordre et avec ardeur, si celui qui parle fait voir qu'il comprend ou sent ce qu'il dit, l'auditeur, éclairé tout d'un coup et participant à la même lumière, y ac-
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quiesoe volontiers et reçoit la parole avec plai* sir. DaDS ces cas, la puissance de la conviction aoime» vivifie, transfigure la voix, et la rend à la fois agréable et efficace par la vertu de Texpression, comme une belle âme, ou un esprit distingué, relève et embellit une figure cornmune ou même laide. La meilleure manière , pour Torateur, de donner à sa voix la puissance sympathique, même quand il ne l'aurait pas na* lurellement , est donc d'exprimer vivement tout ce qu'il dit, et par conséquent de le bien seutir lai-même pour le faire sentir aux autres. C'est surtout d'avoir beaucoup de bienveillance, beaucoup de charité dans le cœur, et d'aimer à les appliquer et à les manifester. Rien ne donne plus de sympathie à la voix que la bonté de l'âme.
Ici les préceptes de l'art sont impuissants.
On n'enseigne pas à être ému, à sentir vivement, à mettre de l'ardeur et de l'entrain dans la parole et dans l'action ; c'est le pectus qui fait tout cela, et c'est aussi \e pectus qui fait l'orateur ; pectus est quod disertum facit. C'est pourquoi, tout en admettant ce que l'art et l'enseignement peuvent faire pour assouplir la voix, la discipliner, la rendre obéissante, facile, capable de passer par tous les degrés de l'inflexion
et de prendre tous les tons ; tout en recommandant à ceux qui veulent parler en public de se livrer préalablement à cette étude pour façonner leur instrument, comme un chanteur habile ou un acteur exercé, nous leur rappellerons, cependant, que l'instrument le mieux préparé reste impuissant, mort , sans une âme qui l'anime, et que même sans culture aucune, sans préparation , sans cette gymuastique , ou cette espèce d'entraînement des organes vocaux, tout homme qui sera poussé à parler par le sentiment, par la passion, par la conviction, trouvera naturellement le ton, les inflexions et toutes les modifications de la voix, qui répondront le mieux à ce qu'il veut dire. C'est la force de la nature qui éclate spontanément, et l'art peut quelquefois l'affaiblir ou la gâter. L'art est surtout utile à ceux qui récitent, aux orateurs par mémoire et aux acteurs, et de cette manière sans doute, on peut produire encore beaucoup d'effet par l'illusion du naturel. Mais après tout, ce n'est encore qu'une illusion , un semblant de la nature, donc quelque chose d'artificiel; et la nature elle-même vaudra toujours mieux.
C'est pourquoi le discours improvisé, s'il est ce qu'il doit élre, est plus efficace, plus péné'
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trant que le discours récité. Il sent moins l'art, et la voix, impressionnée et entraînée au moment même par ce que l'orateur éprouve, trouve naturellement le ton le plus convenable, les inflexions les plus vraies, et l'expression la mieux sentie.
§ 2. De h frwioieiatioi.
La prononciation est une chose très- importante pour se faire entendre, et par conséquent écouter. C'est elle qui détermine la voix, ou la voyelle, par la modification que lui imprime la consonne; elle en fait des syllabes qu'elle attache l'une à l'autre par l'articulation, ce qui donne les mots ; et l'enchaînement des mots forme le langage qu'on appelle articulé.
L'homme, qui est organisé pour parler, parle naturellement la langue qu'il entend et comme il l'entend. Sa prononciation, tout instinctive et d'initiative, dépend de la conformation des organes de la voix et de la manière dont prononcent ceux qui l'entourent : la nature y a donc la plus grande part ; mais l'art y peut aussi quelque chose, soit pour corriger ou diminuer des défauts organiques ou des habitudes vicieuses, soit pour développer et perfectionner
d'heureuses dispositions. Démosthënes, le plus grand orateur de l'antiquité, et dont le nom est resté comme le symbole de l'éloquenee, en est un exemple remarquable. Tout le monde sait qu'il avait naturellement dans la prononciation un certain embarras, qui approchait du bégaiement, et qu'il est parvenu à surmonter en déclamant souvent au bord de la mer avec des cailloux dans la bouche. Les cailloux l'obligeaient à redoubler d'efforts pour vaincre les obstacles de l'organe rebelle, et le bruit des vagues, se brisant contre le rivage, le forçant de parier plus distinctement et plus haut pour s'entendre lui même, l'habituait au tumulte encore plus assourdissant de la grande voix du peuple sur la place publique»
Les professeurs de déclamation insistent beaucoup sur la manière de prononcer, et ils ont raison. Pour former et rompre 'l'organe à une prononciation distincte et agréable , il faut s'exercer souvent sous une discipline habile, et qui doime l'exemple en même temps que le précepte.
Il y a d'abord l'émission de la voix, qu'il faut savoir élever et abaisser à travers tous les degrés de sa portée; puis augmenter ou diminuer, renforcer ou adoucir suivant les circonstances,
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et toujours en produisant des sons justes et qui n'offensent point l'oreille.
Il y a ensuite Tarticulation» qui doit être nette, claire, bien frappée, mais sans exagération; autrement elle devient lourde, dure, martellée et déchire roreille.
Puis il faut observer la prosodie du langage, marquer les longues et les brèves, comme dans le chant les rondes, les blanches, les noires et les croches ; ce qui donne à la phrase de la variété, du mouvement et de la mesure. Une phrase parlée ou écrite peut à la rigueur être notée comme une phrase musicale , et quand cette notation est suivie par la voix de l'orateur, naturellement ou artificiellement, le discours devient plus expressif et plus agréable.
Il y a encore Taceentuation , qui marque le ton dominant de chaque phrase, et même dans chaque mot la syllabe sur laquelle il faut principalement appuyer. L'art y peut quelque chose, surtout pour la diction des mots; mais quant à l'accent de la phrase, il est surtout imprimé par la vibration de l'âme, émue par le désir, par le sentiment ou par la conviction*
Il y a enfin le mouvement du débit, qui, comme le rhythme de la musique, doit s'accom^ moder à la chose à exprimer, tantôt grave et
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lent» solennel; tantôt léger, rapide, saccadé, se ralentissant ou s'accélérant, se renforçant ou s'atténuant suivant Toccasion , éclatant parfois avec véhémence et roulant comme un torrent, et parfois coulant avec la douceur, avec la limpidité d'un ruisseau, ou même se versant goutte à goutte, comme Teau qui filtre dans le silence, et qui finit par remplir le vase où elle est reçue, ou user la pierre sur laquelle elle tombe.
II existe dans la voix parlée une infinité de nuances, de délicatesses, comme dans la voix chantée, et l'orateur doit avoir le sentiment, l'instinct ou l'habitude de tous ces effets ; ce qui suppose en lui un goût, un tact particulier, que l'art peut développer, mais qu'il ne produira jamais. Aussi faut-il prendre garde en ce point, comme en beaucoup d'autres , de ne pas gâter la nature par la science, tout en essayant de la perfectionner. Les leçons de l'école peuvent enseigner une manière, un certain savoir faire pour la déclamation; elles ne donneront jamais le feu sacré, qui vivifie la parole, ni le sentiment si vif, si délicat, si juste d'une âme émue ou passionnée , d'un esprit conv^ncu , qui saisissent au moment même la nuance d'expression et de voix la mieu^ appropriée.