NATURELLES ET ACQUISES
£d général, les maîtres de déclamation et de diction ressemblent un peu au professeur de philosophie de M. Jourdain , qui lui apprend à faire difficilement et mal ce qu'il faisait assez bien naturellement. Nous commençons tous par faire de la prose sans le savoir, et ce n'est pas la plus mauvaise. Il en est à peu près ainsi du débit du discours, et pour la prononciation , raccentuation, et l'aménagement de la parole. Les meilleurs guides en ces choses, les prédispositions supposées, sont la nature et l'inspiration du moment, et l'exemple est l'enseignefflent le plus profitable. Celui qui a de la disposition pour l'éloquence , apprendra à parler en entendant bien parler. Ce sont surtout les orateurs qui forment les orateurs.
§ 3. L'aetion oratoire.
On comprend plus spécialement sous ce titre les mouvements de la physionomie, la tenue et les attitudes du corps et surtout le geste : trois choses qui accompagnent naturellement la parole et ajoutent singulièrement à son expression. Ici encore la nature fait beaucoup ; mais Fart a aussi sa puissance, surtout pour le gouvernement du corps et pour le geste.
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On peut concevoir tout ce que la physionomie de Forateur ajoute à son discours, par le besoin instinctif qu'on éprouve de le voir» même quand on Tentend suffisamment. Nonseulement toutes les oreilles » mais encore tous les yeux sont dirigés vers celui qui parle. C'est que le visage de l'homme, et surtout son œil, est le miroir de son âme ; c'est qu'il y a dans l'éclair des yeux un jet cte liuBÎère qnî ittamine la parole, et voilà pourquoi on ne peut trop re^ gretter que Bourdaloue parlât les yeux fermés. Un des inconvénients 'ûe la parole récitée est d'éteindre, ou au moins d'affaiblir, d'obscurcir le flambeau du discours.
Puis les contractions et les dilatations rapides des muscles de la face, qui changent à tout ins^ tant les traits et renouvellent la physionomie , en formant sur le visage une espèce de tableau analogue au sentiment ou à la pensée de l'orateur ; ces signes de terreur ou de joie, de crainte ou d'espérance, de bouleversement du cœur ou de sérénité, d'orage ou de placidité, toutes ces choses qui sillonnent et agitent tour à tour la face, comme une mer émue par les vents, et qui donnent tant de mouvement, tant de vie à la physionomie, qu'elle devient presque une seconde parole qui double l'énergie du discours,
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Korateur doit employer tous ces moyens d'effet, si puissants sur les multitudes qu'elles frappent et entraînent. Mais c'est par l'impulsion de la nature qu'il les emploiera le mieux » et la meilleure méthode, la seule méthode qu'il lui convienne de suivre sous ce rapport, c'est de saisir vivement, de bien concevoir ce qu'il doit énoncer ou peindre, et de le parler avec toute la sincérité, avec toute l'ardeur de sa conviction ou de son émotion. Le visage fera son affaire tout seul; car, comme les mouvements variés de la physionomie se produisent spontanément en raison du sentiment éprouvé, quand on est réellement ému et sous l'impression de la passion, le visage s'émotionne naturellement avec la parole, comme la parole avec l'âme, et l'art servirait peu en cette circonstance.
N'oublions pas, en effet, que l'orateur n'est pas un acteur. Celui-ci joue un personnage fictif, en se mettant à la place d'un autre. Il faut qu'il entre, à force d'art, dans la situation qu'il représente, et ainsi, il ne peut s'impressionner, s'émouvoir, que par l'étude de son modèle et la méditation de son rôle. Il doit donc composer sa voix comme son visage , et il lui faut une grande habileté et une longue habitude pour imiter dans les inflexions de sa voix et par les
mouvements de sa physionomie tout ce que la nature donne à la passion véritable et spontanée. En un mot, l'acteur est obligé de se grimer au moral comme au physique, et c'est pourquoi, même quand il réussit le mieux, quand il a le plus l'air d'éprouver ce qu'il représente, comme le plus souvent il ne le ressent pas réellement, on n'en ressent quelque chose , et c'est le cas du meilleur acteur, que par une certaine illusion de l'imagination , son action, après tout, n'est jamais qu'une grimace. De là le vice et la défaveur de celte profession, qui exige cependant tant de talent et d'étude ; il y a toujours quelque chose de peu honnête à dire ce qu'on ne pense pas , à manifester des sentiments qu'on n'a pas.
L'orateur, au contraire, par sa position, et à moins qu'il ne veuille se faire l'avocat du mensonge, est toujours dan» le vrai. Il doit sentir et penser tout ce qu'il dit, et par conséquent, il peut laisser parler son visage et ses yeux naturellement. Dès que son âme sera émue, ardente, elle s'exprimera instantanément par sa figure comme par tout le reste de sa personne, et le jeu de sa physionomie produira d'autant plus d'effet qu'il sera plus naturel et plus spontané.