‹ Étude sur l'espace et le temps [microform] (volume 2)Chapitre 44 sur 60 · Critique de la Raison pure, trad. Tissot, t. I, p · texte numérisé non relu

Critique de la Raison pure, trad. Tissot, t. I, p

LA NATURE DU TEMPS

lumière sur une question qui le trouble si profondément '.

Écoutons, d'abord, Balmès mettre en lumière la difficulté même du problème : « 11 ne semble point, dit-il, que le temps puisse être distingué des choses. En effet, qu'est-ce qu'une durée distincte de ce qui dure, une succession distincte de ce qui se succède ? Le temps serait-il une substance? une modification inhérente aux objets et distincte des objets? — Tout ce qui est quelque chose existe. Que Ton dise où existe le temps î Le temps est composé d'instants divisibles à l'infini, essentiellement successifs et, partant, incapables de simultanéité. Imaginez l'instant le plus court possible; efforts stériles! cet instant se compose d'autres instants infiniment petits qui ne peuvent exister ensemble, et, partant, il n'est pas. Pour concevoir un temps existant, il le faut concevoir actuel, et, pour cela, le saisir en un instant indivisible; mais cet instant n'est point le temps: il n'implique pas succession; il n'est point une durée dans laquelle on trouve un avant et un api-ès -.»

En vain dira-t-on que le temps est la mesure du mouvement, car on est obligé de supposer un mouvement uniforme, et « l'uniformité de mouvement que l'on suppose est une pétition de principe ». Il y a plus : « Dans l'idée de vitesse entre fidée de temps, la vitesse étant le rapport entre fespace parcouru et le temps employé à le parcourir... Le mouvement sert à mesurer le temps, le temps sert à mesurer le

1. « Quid esttempus? Si nemo ex me quaerat, scio, si quaerenti explicare velim, nescio... Exarsit animas meus nosse istud implicatissimum ienigma. Noli claudere, Domine Deus,bone pater; par Ghristum obsecro, noli claudere desiderio meo ista et usitata et abdita, quominus in ea pénétrât, et dilucescant allucente misericordiatua, Domine !... » {Confessions, livre XI, chap. iiv et xxii.)

2. Balmès a traité la question du temps dans le livre Vil de la Philosophie fondamentale. Toutes nos citations seront empruntées à la traduction de M. Manec.

mouvement. » S'il n'y a pas cercle vicieux, il y a une même idée sous des aspects différents ; en tout cas, il n'y a entre le temps et le mouvement qu'un rapport, connu de tous mais n'entamant même pas la difficulté philosophique, qui demeure tout entière.

Qu'est donc le temps? Il nous apparaît comme une chose fixe, indépendante de tout mouvement et de toute. succession. Qu'est donc cette chose absolue? « Un pur accident? Son immutabilité, son universalité semblent dire le contraire. Tout vit dans le temps ; il ne vit en rien ; tout meurt dans le temps, et la mort ne saurait l'atteindre. L'accident est détruit quand la substance est détruite : le temps survit à la substance. Avant tout être créé, nous concevons des siècles et des siècles encore, c'est-à-dire le temps. Après tout être créé, nous concevons une durée successive, mais interminable, c'est-à-dire le temps... L'idée du temps semble indépendante de l'idée d'un être quelconque... Mais, comme, hormis la succession dans son mode le plus abstrait, il est par essence dépourvu de toute propriété, comme il n'implique aucune force,... ne pouriait-on pas dire qu'il n'est qu'une idée pure, une abstraction formée comme l'espace en présence des choses ? » Suit un éloquent parallèle entre l'espace et le temps, qui confirme ce rapprochement. Celuici, toutefois, ne doit pas empêcher de voir Jes différences qui les distinguent : les parties de l'espace sont coexistantes, tandis que celles du temps sont successives ; l'espace se rapporte uniquement au monde corporel, en sorte que son idée se rapporte d'une manière exclusive à l'ordre géométrique, au lieu que le temps s'étend à tout ce qui est successif, si bien que notre âme, réfléchissant sur elle-même, peut faire abstraction de l'espace, mais non du temps.

Revenant alors sur la conception du temps indépendant de toute chose qui dure, Balmès en reconnaît l'inanité. Le temps « n'a point d'existence propre ; le séparer des êtres,

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c'est l'anéantir. — Ainsi l'infinité attribuée au temps n'est qu'une conception vague, sans fondement et sans réalité. Or, nous venons de voir que cette conception existe, même dans la supposition de l'anéantissement de toutes choses. Les siècles infinis que nous concevons avant la création du monde ne sont rien ; temps imaginaires semblables à l'espace imaginaire. »

Indépendamment de l'existence des corps, le temps se manifesterait à nous dans la succession des opérations de notre ame ; mais cette succession lui est indispensable : il commence avec les êtres changeants ; ces êtres cessant d'exister, il s'évanouirait avec eux.

Qu'est-ce donc que le temps? » Le temps est la succession des choses au point de vue abstrait.— Et la succession? C'est l'être et le non-être. Une chose est, elle cesse d'être ; voilà la succession... Le temps ne saurait exister sans être et nonêtre ; car c'est en cela que consiste la succession. S'il y a succession, il y a changement : il n'y a point changement sans qu'une chose soit d'une autre manière ; autre implique une chose antérieure qui cesse d'être... Donc le temps dans les choses est la succession des choses mêmes, leur être et leur non-être. Le temps dans l'entendement, c'est la perception de ce changement, de cet être et de ce non-être. »

S'il est tel, le temps n'est point absolu, car il est, dans les choses, le rapport de l'être et du non-être et, dans l'entendement, la perception de ce rapport. De cette relativité essentielle du temps résulte, comme on l'a vu dans notre chapitre iv, que l'accélération proportionnelle de tous les changements, corporels et psychiques, est une chose dénuée de sens, et nous avons vu aussi que Balmès a bien saisi cette conséquence : il est superflu d'y insister à nouveau.

Mais l'être et le non-être ne forment pas forcément succession: en des choses distinctes, ils n'excluent point la simultanéité, et, dans une même chose, ils n'impliquent

répugnance que s'ils se rapportent à un même temps. Mais alors le temps est toujours présupposé, et, par suite, il n'est pas suffisamment expliqué par l'être et le non-être, et il reste à trouver une explication fondamentale de la succession. « Il est des choses qui s'excluent et d'autres qui ne s'excluent pas. L'existence des choses qui s'excluent implique succession. » Tel est le cas d'un même corps occupant plusieurs positions différentes. Toute variation implique exclusion et par là même succession. « Percevoir ces exclusions réalisées, c'est percevoir la succession ou le temps ; compter CCS exclusions, ces destructions dans lesquelles s'offrent à nous des choses distinctes, lesquelles s'excluent comme être et n'être pas, cest compter ou mesurer le temps, »

Ici apparaît une nouvelle difficulté : si la succession implique exclusion, les choses qui ne s'excluent point sont simultanées, et, par exemple, le mouvement des feuilles sur les arbres du paradis terrestre est simultané à celui des feuilles sur les arbres de nos jardins, car ils ne s'excluent point.

Assurément, « s'il existait un être, lequel, n'excluant rien, ne fût exclu par rien, cet être serait en même temps que toutes choses ». C'est pour cela que, conformément à une doctrine peut-être peu comprise par ceux qui l'énoncent, « Dieu est présent à tous les temps ; que pour lui il n'y a point de succession, qu'il n'y a ni avant ni après ».

Mais Dieu seul est dans ce cas ; dans l'exemple précédent, les arbres de nos jardins se rattachent à ceux du paradis terrestre par toute la suite de mouvements qui constituent le développement de tous les arbres d'où procèdent les premiers, et, de même, l'air qui agite aujourd'hui les feuilles a été mis en mouvement par un mouvement antérieur, et celui-ci par un autre...

Balmès aborde ici (chap. viii) la question de la coexistence ; mais il la traite d'une façon très contestable, sur

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laquelle nous reviendrons dans le paragraphe suivant. Sa façon de parler du présent ne nous plaît pas beaucoup non plus, car il en fait l'être sans rapport, ce qui esi l'être pur et simple et ne nous donne pas l'idée temporelle du présent. Quant aux idées de passé et de futur, elles sont essentiellement relatives, dépendant du point auquel on rapporte les faits envisagés.

Une chose peut-elle être passée (ou future) par rapport à rintelligence infinie? « Admettre l'affirmative, c'est introduire le temps dans la durée de Dieu, par où nous détruisons son éternité, qui exclut toute succession. Admettre la négative, c'est affirmer qu'une chose passée n'est point passée, puisque les choses sont telles que Dieu les connaît. » Problème parfaitement posé, l'un des plus troublants qui existent, mais auquel Balmès nous paraît répondre d'une façon un peu insuffisante et sur lequel nous reviendrons. Ainsi en est-il de quelques questions spéciales auxquelles nous ne nous arrêterons pas en ce moment.

Simple rapport entre l'être et le non-être, l'idée pure du temps, le temps abstrait n'admet point de mesure ; mais celle-ci devient possible si l'idée pure se combine avec les phénomènes de l'ordre expérimental. Pour former cette mesure, au milieu de ce flux et reflux d'existences intérieures ou extérieures, deux choses nous sont nécessaires : un phénomène sensible et l'idée du nombre; et la mesure du temps consiste précisément dans le dénombrement des. mutations de ce phénomène.

Enfin, Balmès termine son étude du temps en envisageant le rapport de cette idée avec le principe de contradiction: « Il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas en même temps. » Or, il semble que l'existence de ce principe présuppose l'idée du temps, qui figure dans son énoncé, et, d'autre part on ne saurait concevoir le temps, si l'on ne présuppose ce principe. « Serions-nous enfermés dans un

cercle vicieux, et cela à propos du principe même de nos connaissances ?»

D'une façon un peu trop incidente, Balmès note que, au point de vue des êtres nécessaires (et nous prendrons ce terme d'êtres dans son sens le plus général, c'est-à-dire comme visant notamment les idées), l'existence exclut d'une manière absolue la non-existence ; d'où il suit que le principe de contradiction à leur égard est absolu et indépendant de l'idée de temps, lacjuelle nous serait étrangère, si nous ne concevions que des êtres nécessaires.

Sous réserve de cette observation, le lien entre l'idée de temps et le principe de contradiction est incontestable, et il faut résoudre la difliculté signalée par Balmès. Comme il le dit lui-même, elle disparaîtrait si l'on concevait le temps comme un être existant par lui-même, ou comme une capacité vague comprenant les êtres successifs; mais, si l'explication est commode, elle ne soutient pas l'examen. La véritable explication, selon Balmès, se trouve dans l'appréciation des conditions [qui rendent un cercle vicieux ou non. Dans les déiinitions, le cercle est un défaut lorsqu'il s'agit de spécifier ce qui n'est pas identique; « mais, s'il s'agit de deux idées identiques au fond, bien que distinctes en apparence, parce (ju'elles s'offrent sous^des aspects différents, il est impossible d'expliquer l'une sans trébucher à l'autre, et d'aller vers celle-ci sans se tourner vers cellelà... Il y a cercle, mais non cercle vicieux ; les deux idées s'expliquent l'une par l'autre, parce qu'elles ne sont qu'une même idée. » Tel est le cas actuel.

« L'idée du temps implique la perception d'êtres non nécessaires, lesquels puissent passer de l'être au non-être, et vice versa. La différence entre le nécessaire et le contingent, <î'est que, dans le premier, l'être exclut le non-être d'une manière absolue ; que, dans le second, il ne l'exclut que sous condition, c'est-à-dire moyennant la simultanéité... Ainsi,

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la perception du temps et la non-nécessité des choses sont deux idées corrélatives...; percevoir un être non nécessaire ou percevoir un être qui peut cesser d'être, c'est une même chose; cette perception nous donne l'idée de la succession, c'est-à-dire du temps réel ou possible. »

Nous avons reproduit l'essentiel de l'exposé de Balmès sans y mêler presque aucune réflexion, car il nous a semblé que c'était le meilleur moyen de faire ressortir cette pensée profonde, qui n'occupe pas, dans l'opinion générale, la place qu'elle mériterait. Aussi avons-nous été heureux de voir toute cette théorie reprise ou retrouvée (nous ne savons lequel des deux) par un philosophe dont la thèse récente a obtenu le plus légitime succès.

«Outre la différence, dit M. Boirac, le changement implique la successio*n. Pour qu'il y ait changement, il faut que des différences s'excluent l'une l'autre, se chassent, pour ainsi dire, l'une l'autre de l'existence. Deux faits se succèdent, pourrait-on dire, quand l'existence de l'un est la non-existence de l'autre. La succession est, en un sens, la contradiction réalisée ; par elle, le non-être est, l'être n'est pas; le même sujet possède des attributs non seulement diTérenls, mais contradictoires. En un autre sens, elle est ce qui ompêclie et ôte la contradiction, car c'est le non-être d'avant qui devient l'être d'après, et ce n'est pas en même temps, mais tour à tour, que les attributs contradictoires se posent dans le même sujet K »

Toute la pensée de Balmès n'est-elle pas résumée; dans ce passage ? Nous n'en développerons pas les conséquences en ce moment 2; mais, après avoir montré en quoi elle est

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