Les Sciences el la Philosophie, p
LA NATURE DU TEMPS 189
à la loi du temps, celte immobilité même avec la mémoire des faits passés qu'implique la responsabilité morale. Pour lui, d'ailleurs, la loi mentale du temps, ne pouvant se comprendre sans la distinction de l'avant et de l'après, renferme ridée de l'avenir aussi bien que celle du passé, à quoi il ajoute que la mémoire du passé apporterait des faits toujours nouveaux dans les souvenirs et réintroduirait ainsi des variations mentales dans cet état prétendu stable.
Cette dernière réflexion nous surprend de la part de M. Pillon, car il est clair que l'hypothèse de la stabilité comprend l'absence de variation dans le souvenir des faits passés, absence qui ne saurait impliquer contradiction, puisque, en tous cas, les faits représentés seraient en nombre fini. Quant à la difficulté qu'il éprouve à concevoir un passé sans avenir, elle tient à la valeur beaucoup trop grande, selon nous, qu'il attribue à l'idée de temps; pour celui qui la réduit à celle de relation entre la cause occasionnelle et son effet, la série peut aboutir à un effet dernier.
Ainsi donc, le seul fait d'admettre l'existence d'actes libres, en même temps que la prescience divine, inséparable de l'immutabilité, oblige à admettre aussi la fin du temps *. Dès lors, la théorie causale de celui-ci ne se heurte plus à cette difliculté très grave, puisqu'on a déjà dû en prendre son parti ; une telle résolution n'a, d'ailleurs, rien que de parfaitement rationnel, puisque cette difliculté peut choquer certaines tendances plus ou moins instinctives, mais ne saurait faire apparaître aucune contradiction.
1. On pourrait croire, par suite, que la première hypothèse de Th. -Henri Martin, relative au mode de la pensée de Dieu, devient sans objet, et il en est bien ainsi si Ton n'envisage que l'ordre des choses contingentes ; mais il reste celui des vérités nécessaires, des vérités mathématiques par exemple, qu'aucune intelligence temporelle ne saurait épuiser et qui dès lors ne
LA MESURE DU TEMPS
Après avoir étudié le temps tel qu'il nous api aiaît dans la mécanique, nous en avons soumis la notion à une critique qui nous a, semble*t-il, singulièrement éloigné de notre point de départ. Allons-nous donc, sous une forme un peu différente, revenir à la conclusion de ces philosophes qui, comme MM. Delhœuf et Bergson, distinguent deux temps, l'un pour la science et l'autre pour la réalité. Un tel dualisme nous répugne profondément, et nous ne saurions nous résigner que contraint et forcé à en reconnaître la légitimité. Or, ce par quoi une chose prend place dans la science, c'est par sa mesure, et, par suite, nous devons examiner si le temps, tel qu'il nous est finalement apparu, est susceptible de mesure, et, dans le cas de l'affirmative, si sa mesure peut être la même qu'au point de vue de la mécanique.
Or, Balmès a fort bien vu que l'idée proprement dite de mesure ne saurait être appliquée au temps, et qu'on ne peut songer qu'à compter -les phénomènes successifs (vonp. 468 et 169). Cette simple opération se heurte à deux inconvénients : le premier consistant dans la difTiculté de la réaliser, même sous une forme purement proportionnelle,
doivent subsister, dans la pensée divine, que sous une forme pour ainsi dire implicite, leur distinction sous notre forme ordinaire de théorèmes aboutissant à la contradiction du nombre infini.
LA NATURE DU TEMPS
et, le second, dans le fait que, si l'on considère deux séries différentes de phénomènes, mais reliées entre elles de façon à présenter des simultanéités, de la façon qui a été précédemment étudiée, les nombres ne semblent point devoir être proportionnels entre eux pour les diverses périodes correspondantes.
Si nous considérons un mouvement, on peut admettre qu'à deux déplacements égaux répondent des nombres de phénomènes égaux, nombres finis, puisque nous avons dû écarter la notion de mouvement continu. Sans connaître ces nombres, nous pouvons donc admettre que nous savons en déterminer le rapport; mais la plus complète incohérence apparaît entre les diverses séries de mouvements, puisque, si l'on considère deux déplacements égaux d'un mobile, les déplacements simultanés des autres mobiles ne sont presque jamais égaux entre eux. Nous avons vu par quel artifice on a prétendu éluder cette difiiculté, en disant que deux temps sont égaux lorsqu'ils répondent à des espaces égaux parcourus par des mobiles placés dans des circonstances identiques; mais nous avons vu aussi que cette définition repose sur un cercle vicieux, l'identité des circonstances ne pouvaut être établie qu'en vertu des lois de la mécanique, lois qui supposent la mesure du temps. 11 résulte de là que les conceptions ordinaires du temps se heurtent, aussi bien que la nôtre, à d'inextricables difficultés, avec cette différence, toutefois, toute à notre avantage, que nous nions qu'il puisse y avoir, à proprement parler, une mesure du temps.
11 n'en reste pas moins vrai que l'on désigne, sous cette expression, une opération de la plus grande importance pour la vie pratique et pour la science ; nous devons chercher à l'expliquer. Il peut sembler étrange de s'adresser aux phénomènes psychologiques, qui offrent les plus frappantes contradictions entre ce qu'on pourrait considérer comme les nombres d'élats de conscience de deux hommes pen-
ÉTUDE SLR l'espace ET LE TEMPS
LA NATURE DU TEMPS-
daiit les mêmes temps, ces nombres ne paraissant aucunement proportionnels entre eux. Mais, au milieu de ce chaos, les phénomènes inférieurs, qui se rallachent, d'une façon plus intime à la vie corporelle, présentent certaines divisions d'une uniformité remarquable. La double alternative de la veille et du sommeil partage notre existence en périodes singulièrement analogues ; si ces périodes présentent d'énormes différences, au point de vue de nos états psychiques supérieurs, elles comprennent toutes une série de faits semblables dans lesquels s'encadrent les autres. C'est ainsi que les lejas viennent couper régulièrement la veille, et que nous pouvons exécuter des travaux analogues dans les périodes correspondantes de deux jours diflérenls. De tous ces faits, qui prêteraient à des développements étendus, résulte que nous sommes portés à former des groupes de ces états à peu près réguliers et à les dire égaux' entre eux. Ensuite, les mouvements du soleil, qui président à ces phénomènes fondamentaux de notre existence, permettent de préciser davantage les limites des périodes égales et de les subdiviser autant qu'on veut. Mais alors la critique scientifique s'est déjà emparée de la question de la mesure du temps et amène "d substituer les mouvements des étoiles fixes à ceux du soleil.
Ainsi se résolvent progressivement les difficultés que la théorie causale semblait opposer à la mesure du temps, et nous venons de voir comment elle conduit à la solution scientifique de la question tout aussi naturellement que quelque système que ce soit. Il nous semble même qu'elle a l'avantage de dissiper bien des nuages, en réduisant cette mesure à sa vraie signification. Le temps n'étant qu'une forme de notre sensibilité, qui revêt d'une apparence toute subjective la simple relation de cause occasionnelle à effet, il ne peut être question de le mesurer, au sens propre du terme, mais seulomenl de compter une série de j)héno-
mènes; comme, d'ailleurs, il exisfe un nombre prodigieux de séries de ce genre dépendant les unes des autres, ce qui donne naissance à la notion de simultanéité, on se heurte à la difficulté que deux séries difierenles ne fournissent pas des nombres proportionnels pou,r la mesure des diverses périodes. Mais le monde matériel obéit à des lois. simples si Ton adopte un certain mouvement-unité, et cette adoption amène, sinon une régularité complète dans les phénomènes psychiques, du moins un ordre relatif entre ceux de ces phénomènes qui forment comme la base de notre vie. C'est là plus qu'on n'était en droit d'espérer, et ce que ce résultat offre d'imparfait n'a rien qui puisse surprendre.
Ainsi se trouve établi l'accord entre la conception philosophique du temps et les résultais de la science expérimentale ; ainsi se trouve écarté ce véritable cauchemar d'un irréductible dualisme entre deux notions d'un même concept. Nous ne nous flattons pas d'avoir dissipé toutes les obscurités d'un tel sujet, et nous savons trop qu'une grande partie de nos lecteurs nous aura définitivement abandonné au moment où nous avons abordé la critique du nombre infini et du continu; nous souhaitons que, parmi ceux qui nous auront suivi plus loin^ quelques-uns soient amenés à reprendre et à critiquer la théorie de Kanl et de Balmès et ce que nous avons pu y ajouter; plus heureux que nous, peut-être, ils sauront tirer de cet ordre d'idées des clartés que nous n'avons pas su débarrasser des nuages qui l'enveloppent.
Quant à l'espace, hélas ! nous n'avons même pas l'illusion d'avoir posé une hypothèse sur sa nature intime et, de ce que nous en avons dit, on pourrait bien plutôt tirer des conclusions sur ce qu'il n'est pas que sur ce qu'il est. Remuer ces idées n'est cependant peut-être pas œuvre tout à fait stérile, car on y acquiert, semble-t-il, une notion plus exacte du vrai caractère de cette belle science qu'on appelle la géo-
ÉTUDE SUR l'espace ET LE TE.MPS
métne, et, de la généralisation qu'elle a reçue en ce siècl. on la voit sortir, non point soumise à Texpérience comme 1 ont cru plusieurs, mais plus rationnelle qu'elle n'était encore apparue sous la forme réduite qu'elle s'était laissé imposer par les apparences du monde extérieur.
TABLE DES MATIÈRES
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