‹ Étude sur l'espace et le temps [microform]Chapitre 105 sur 145 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

agissent les uns sur les autres à titre de causes et d'effets ; il y a dans Tunivers des choses, des substances, qui offrent une certaine discontinuité et dont chacune présente une certaine durée ; et ces choses se classent dans des genres identiques à eux-mêmes et bien délimités. Mais cet univers du sens commun est un univers d'illusions. Si, pour agir, nous sommes portés à diviser la continuité du réel, ce sont uniquement les besoins de la vie qui nous amènent à décomposer ainsi l'univers en choses distinctes » *.

C'est avec une merveilleuse virtuosité que M. Bergson montre comment « notre perception s'arrange pour solidifier en images discontinues la continuité fluide du réel » ". Pour saper par la base l'autorité de notre intelligence qui exige (il le reconnaît volontiers) la discontinuité, il n'a pas reculé devant une théorie bien curieuse de cette faculté vraiment inférieure, théorie qui se résume dans cette proposition fondamentale : « L'intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils, et d'en varier indéfiniment la fabrication » '.A la vérité, on pourrait se demander ce que peuvent bien valoir des outils découpés dans une continuité fluide ; mais il ne ressort pas moins que l'intelligence n'est qu'une faculté d'ordre pratique, absolument incompétente en matière spéculative. Nous nous heurtons donc à une théorie de la connaissance en complète opposition avec l'intellectualisme qui inspire notre pensée. En pareil cas, on ne peut que constater une irréductible opposition qui rendrait vaine toute argumentation, puisqu'elle s'appuierait sur une faculté récusée à l'avance. Reprenons donc le développement de notre pensée.

(1) Revue de Métaphysique et de J/ora/e, juillet 1908, p. 410 (Sur le pragmatisme de Nietzsche).

(2) L'Evolution créatrice, p. 327.

(3; Page 151.

CRITIQUE DE L INFINI ET DU CONTINU

On a pu remarquer cette conséquence, singufièrement dure, de la critique du continu qu'il y a contradiction à admettre la réalité d'un mouvement continu, en sorte que nous devons professer qu'un point, en se déplaçant, le fait d'une manière discontinue, de façon que sa distance à un point fixe ne prenne qu'uQ nombre fini de valeurs. C'est là, disons-nous, une conséquence fort dure, mais dure seulement pour notre imagination, non pour notre raison, qui nous l'impose au contraire. N'avons-nous pas un exemple constant de notre tendance à voir la continuité là où elle n'est pas, alors que nous croyons instinctivement à celle de tous les corps dont nous n'apercevons pas les pores ? Si nous acceptons d'être détrompés par la physique sur ce point, pourquoi n'accepterions-nous pas une leçon toute semblable de la métaphysique, quand il s'agit de reconnaître la véritable nature du mouvement ?

D'autre part, la critique de l'infini nous interdit d'admettre la réalité d'une étendue infinie, et cependant, en étudiant l'espace géométrique, ou plutôt les espaces géométriques, nous avons vu qu'il en est d'infinis, comme il en est de finis ; faut-il donc poser le principe d'une irréductible antinomie entre les diverses conclusions de la raison ? Tefle ne saurait être notre pensée. La géométrie a pour objet de simples possibilités de relations, comme l'arithmétique étudie des possibilités de pluralités ; or, de même que la possibilité de toujours ajouter une unité à tout nombre donné n'équivaut aucunement à l'existence d'une pluralité infinie, de même l'extension toujours possible de certaines relations spatiales n'entraîne en aucune façon l'existence de relations infinies.

On sait que l'affirmation et la négation de la limitation de l'espace et du temps constituent la première des antinomies de Kant ; lui-même semble pourtant avoir bien réfuté l'antithèse qui nie la limitation. Cette antithèse s'appuie sur ce que, si le monde a commencé, il a été précédé d'un temps vide, et que, de même, s'il est

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