‹ Étude sur l'espace et le temps [microform]Chapitre 108 sur 145 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

CRITIQUE DE l'iNFINI ET DU CONTINU

formé d'instants absolus, affranchis de la durée : telle est la doctrine développée dans sa célèbre thèse Infini et Quantité \ Or, il nous semble qu elle heurte dans ce qu il peut avoir de légitime le préjugé si répandu « qui nous porte à croire que tout composé est formé d'éléments qui lui ressemblent ». Assurément ce préjugé est ridicule quand il inspire la pensée qu un composé ne saurait être formé d'éléments simples, puisque le groupement de tels éléments produit forcément un composé, et, de même, il y a une étrange aberration à ne pas voir qu'une multiplicité d'éléments simples peut engendrer des relations étrangères à un élément isolé.

Mais n'y a-t-il pas, au contraire, quelque chose de surprenant à ce qu'une grandeur en soi soit formée d'éléments irréductibles en nombre fini, dont la nature ne ressemble en rien au résultat de leur addition, bien que Fauteur soit amené à leur attribuer un minimum de grandeur portant la même qualification ? Des longueurs qui ne se divisent plus en longueurs, des durées qui ne se divisent plus en durées, selon les expressions mêmes de M. Evellin ', nous apparaissent comme privées d'un des attributs essentiels de la longueur et de la durée et comme des choses en soi complètement inconnaissables. D'autre part, M. Pillon, après avoir montré que M. Évellin n'a fait que reproduire, sur une base nouvelle, une théorie de Hume, leur oppose à tous deux une argumentation de Pascal. c( Les indivisibles qui composent un lieu réel doivent se toucher, sans quoi ils seraient séparés par des intervalles où il n'y aurait pas d'indivisibles. Or, deux indivisibles ne peuvent se toucher qu'en tout ou en partie : s'ils se touchent en tout, ils coïncident, et, s'ils coïncident, ils ne font qu'un ; s'ils ne se touchent qu'en partie, ils ne sont donc pas indivisibles » ^ Quoi qu'il

(2) Le Mouvement et les partisans des indivisibles dans la Revue de Métaphysique et de Morale de 1893, p. 384.

(3) L Année philosophique (2* année), p. 206.

en soit, nous devons protester contre l'assertion de M. Évellin que le partisan des indivisibles formule l'affirmation de longueurs et de durées telles qu'il les conçoit, car on peut être partisan non moins résolu que lui des indivisibles et ne rien affirmer de tel, l'affirmation des atomes indivisibles pouvant être séparée de celles de durées et de longueurs indivisibles et la négation de ces dernières n'entraînant pas la réalité de quantités continues. Enfin, il nous semble qu'on ne doit pas sans nécessité refuser à l'espace et au temps le caractère de relativité qu'ils possèdent si complètement au point de vue scientifique.

Dans une œuvre plus récente, la Raison pure et les antinomies, M. Evellin a repris ces questions et a développé un certain nombre d'aperçus nouveaux qui ne nous semblent pas modifier sensiblement sa théorie. Nous en retiendrons seulement cette assertion fondamentale que les « thèses » de Kant sont dictées par la pensée pure et les « antithèses » par la pensée sensible, et que le rationnel doit l'emporter sur le sensible.

Dans la deuxième antinomie, point et continu s'opposent l'un à l'autre, le premier d'origine rationnelle, le second d'origine Imaginative ou intuitive, et le premier doit vaincre le second. C'est l'antithèse de la théorie de M. Bergson, et l'on voit ces deux penseurs contemporains opposer ainsi nos facultés, les hypostasier pour ainsi dire, plus qu'on ne le fit au temps où florissaient les facultés de Tâme chères à Garnier et tant conspuées depuis. Eh ! bien, il nous semble que les indications données sur la théorie des ensembles de Gantor permettent d'entrevoir combien exagérée est cette prétendue contradiction du point et du continu, puisque cette théorie permet de traiter le continu comme un ensemble de points et lui confère un caractère hautement rationnel. Comme on l'a vu d'ailleurs, cela ne nous a aucunement empêché d'apercevoir, comme M. Evellin, ce que la réalisation du continu offrirait de contradictoire ; mais nous

Page 1