CHAPITRE IX
OÙ Ton voit apparaître chaque intervalle comme divisible à rinfini ; mais le passage actuel fait bien ressortir que le vide, comme tel, n est rien et ne saurait constituer la distance de deux points.
Cela, cependant, ne nous dit pas ce que peuvent être ces relations réelles qui constituent la distance. M. de Vorges a cherché à résoudre l'énigme. Aux modes il commence par substituer des actions, selon la parole de Leibniz : « Les substances simples sont séparées les unes des autres par des actions » S et ces actions constituent les distances mutuelles des points.
M. de Vorges développe de façon ingénieuse cette conception ; mais nous devons avouer n'avoir pas saisi ce que pourraient être ces actions : quand on suppose acquise la notion de relation spatiale ou de distance, on conçoit sans peine des actions faisant varier ces relations ; mais, si action et relation ne font qu'un, celle-ci demeure une pure et simple inconnue.
C'est une critique de même genre que nous adresserons à une théorie développée par M. l'abbé Nys, professeur à l'Université de Louvain, dans un mémoire couronné par l'Académie royale de Belgique % théorie qui s'écarte du reste beaucoup plus de notre manière de voir, quel que soit d'ailleurs l'intérêt non douteux de ce
travail.
M. Nys pose comme première conclusion que « tout intervalle déterminé, tout espace concret est une relation de distance à triple dimension » % mais il cherche ensuite à conférer un caractère absolu à cette relation, et cela en recourant à une théorie du lieu interne, visiblement renouvelée de TEcole terminaliste de Paris, dont nous avons parlé précédemment. « Pour qu'un corps se meuve, a dit Albert de Saxe, il n'est pas nécessaire que,
(1) Principes de la Nature et de la Grâce. (2j La Nature de l'espace d'après les théories modernes depuis Descartes (extrait des Mémoires in-8», tome III, 1907). ^3) Page 111 de la brochure.
LÀ NATURE DU TEMPS
d'un instant à l'autre, il se comporte différemment par rapport à un objet extrinsèque ; il suffît qu'il se comporte différemment d'une manière intrinsèque. Si Dieu imposait un mouvement de translation à l'univers entier, ce qu'un des articles formulés à Paris déclare possible, Tunivers ne changerait pas d'un instant à l'autre par rapport à un objet extrinsèque ; mais il éprouverait un changement intrinsèque ; à chaque instant, en effet, il y aurait en lui une nouvelle partie de mouvement «^
Commentant cette thèse, M. Duhem dit : « Il est bien certain que nous ne pouvons concevoir ce changement, si ce n'est comme un changement de position par rapport à un certain terme de comparaison regardé comme immobile. L'opinion soutenue par Albert de Saxe consiste donc à affirmer que ce terme de comparaison n'a pas besoin d'exister d'une manière actuelle et concrète, qu'une existence abstraite lui suffit » \ Nous avons vu précédemment comment ce point de vue conduit aux conceptions scientifiques modernes ; mais la théorie, tout autre, de M. Nys^ pourrait bien être plus conforme à la pensée d'Albert de Saxe, bien qu'il ne le cite pas.
Quoi qu'il en soit, voici un passage où s'affirme nettement la pensée du professeur de Louvain : « Où réside cette réahté cachée dont les métamorphoses successives et continues constituent l'être mobile du mouvement ? Nous n'entrevoyons qu'une seule hypothèse explicative : elle consiste à concrétiser la position du mobile ou plutôt à la mettre sous la dépendance d'une détermination réelle dont le propre est de localiser le corps, de le fixer à telle place déterminée de l'espace. En fait, si le mouvement est un changement de lieu ou de position, il ne peut avoir de réalité que si le lieu dont il est le change-
(1) Quœstiones in libros de Cœlo et Mundo, lib, IV, quaest. X. Cité par M. Duhem.
(2) Revue de Philosophie, 1er juin 1908, p. 612.