CHAPITRE IX
LA NATURE DU TEMPS
Ecoutons, d'abord, Balmès mettre en lumière la difficulté même du problème : « Il ne semble point, dit-il, que le temps puisse être distingué des choses. En effet, qu'est-ce qu'une durée distincte de ce qui dure, une succession distincte de ce qui se succède ? Le temps serait-il une substance ? une modification inhérente aux objets et distincte des objets ? — Tout ce qui est quelque chose existe. Que l'on dise où existe le temps ! Le temps est composé d'instants divisibles à l'infini, essentiellement successifs et, partant, incapables de simultanéité. Imaginez l'instant le plus court possible ; efforts stériles ! cet instant se compose d'autres instants infiniment petits qui ne peuvent exister ensemble, et, partant, il n'est pas. Pour concevoir un temps existant, il le faut concevoir actuel, et, pour cela, le saisir en un instant indivisible ; mais cet instant n'est point le temps : il n'implique pas succession ; il n'est point une durée dans laquelle on trouve un avant et un après » * .
En vain dira-t-on que le temps est la mesure du mouvement, car on est obligé de supposer un mouvement uniforme et « V uniformité de mouvement que Von suppose est une pétition de principe ». Il y a plus : « Dans l'idée de vitesse entre Tidée de temps, la vitesse étant le rapport entre l'espace parcouru et le temps employé à le parcourir... Le mouvement sert à mesurer le temps, le temps sert à mesurer le mouvement ». S'il n'y a pas cercle vicieux, il y a une même idée sous des aspects différents ; en tout cas, il n'y a entre le temps et le mouvement qu'un rapport, connu de tous, mais n'entamant
catissimum aenigma. Noli claudere, Domine Deus, bone pater ; per Christum obsecro, noli claudere desiderio meo ista et usitata et abdita, quominus in ea penetret, et dilucescant allucente misericordia tua, Domine!... » (Confessions, livre XI, chap. XIV et XXII).
(1) Balmès a traité la question du temps dans le livre VII de la Philosophie fondamentale. Toutes nos citations seront empruntées à la traduction Manec.
même pas la difficulté philosophique, qui demeure tout entière.
Qu'est donc le temps? Il nous apparaît comme une chose fixe, indépendante de tout mouvement et de toute succession. Qu'est cette chose absolue ? « Un pur accident? Son immutabilité, son universalité semblent dire le contraire. Tout vit dans le temps ; il ne vit en rien ; tout meurt dans le temps, et la mort ne saurait l'atteindre. L'accident est détruit quand la substance est détruite : le temps survit à la substance. Avant tout être créé, nous concevons des siècles et des siècles encore, c'est-à-dire le temps. Après tout être créé, nous concevons une durée successive, mais interminable, c'est-à-dire le temps... L'idée du temps semble indépendante de l'idée d'un être quelconque... Mais, comme, hormis la succession dans son mode le plus abstrait, il est par essence dépourvu de toute propriété, comme il n'impHque aucune force,... ne pourrait-on pas dire qu'il n'est qu'une idée pure, une abstraction formée comme l'espace en présence des choses ? » Suit un éloquent parallèle entre l'espace et le temps, qui confirme ce rapprochement. Celui-ci, toutefois, ne doit pas empêcher de voir les différences qui les distinguent : les parties de l'espace sont coexistantes, tandis que celles du temps sont successives; l'espace se rapporte uniquement au monde corporel, en sorte que son idée se rapporte d'une manière exclusive à l'ordre géométrique, au lieu que le temps s'étend à tout ce qui est successif, si bien que notre âme, réfléchissant sur elle-même, peut faire abstraction de l'espace, mais non du temps.
Revenant alors sur la conception du temps indépendant de toute chose qui dure, Balmès en reconnaît l'inanité. Le « temps n'a point d'existence propre ; le séparer des êtres, c'est l'anéantir. — Ainsi l'infinité attribuée au temps n'est qu'une conception vague, sans fondement et sans réalité. Or, nous venons de voir que cette conception existe, même dans la supposition de l'anéantis-
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