CHAPITRE IX
Ceci veut dire évidemment que, pour Dieu, il n'y a point de choses passées ou futures, et qu'il les connaît toutes immuablement, avec leur double qualité d'être et de non-être ; mais alors qu'est-ce qui, pour lui, distingue les choses antécédentes des choses conséquentes ? et nous nous retrouvons en face de l'insuffisance déjà constatée de la théorie de Balmès à expliquer cette distinction. Au contraire, si on complète cette théorie, comme il a eu plus d'une fois la velléité de le faire, par la considération de la relation causale, on peut hardiment accepter l'affirmation que, pour Dieu, il n'y a ni passé ni futur, mais un enchaînement de choses conditionnées les unes par les autres
Ainsi se trouve conservée une distinction logique et non temporelle entre l'antécédent et le conséquent, distinction connue de Dieu ; à celle-ci, pour les êtres sensibles, s'ajoute naturellement une modification étrangère à l'être immuable, et l'on peut, en toute vérité, dire avec Kant que le temps est une forme de notre sensibilité, mais une forme qui recouvre une distinction rationnelle. Il est vrai que cette théorie du temps contredit l'idée que nous nous en formons presque invinciblement et donne une sorte de caractère illusoire à cette idée. Mais n'est-ce pas là un trait commun à maintes théories courantes sur la nature intime des faits intéressant notre sensibilité? Quelles ne sont pas les révoltes du sens commun quand on nie qu'il y ait rien dans les corps qui ressemble à nos sensations des couleurs ou que nos douleurs soient localisées dans les diverses parties de notre organisme ? Plus grande encore, s'il est possible, est la répugnance de nos penchants instinctifs à admettre que nous ne connaissons réellement que nos propres états d'âme et que, par suite, le monde extérieur n'est qu'inféré, légitimement ou non. Eh bien ! dans le cas présent, il semble que nous devons heurter plus brutalement encore ce qu'on pourrait appeler la constitution intime de notre vie psychique, car il n'est pas un de
LA NATURE DU TEMPS
nos états de conscience qui ne s'encadre dans le temps et ne revête cette forme qui, selon nous, recouvre tant d'illusions. S'il en est ainsi, les révoltes que nous sentons en nous-mêmes n'ont rien qui puisse surprendre, car nous y sommes dès longtemps préparés par des révoltes analogues et désormais reconnues sans fondement rationnel. Combien insignifiant n'est pas tout ce tapage de la sensibilité, pour celui qui trouve dans cette théorie la réponse au grand problème des rapports de Dieu et du temps !
Toutefois, il faut bien le reconnaître, nous nous heurtons à une difficulté qui, au premier abord, nous a paru beaucoup plus grave que la précédente. Nous avons vu Renouvier, obligé par le principe du nombre à limiter le temps dans le passé (et nous le sommes avec lui), en conclure que son Dieu temporel a commencé ; mais il n'éprouve aucune difficulté à lui accorder, comme aux autres êtres, l'immortalité, puisque le nombre de ses états de conscience réalisés sera toujours fini, bien que grandissant au delà de toute limite donnée. Nous, au contraire, nous ne rencontrons pas de difficulté à l'origine, puisque nous avons un Dieu immuable, sans commencement par conséquent, auquel sont dus tous les êtres finis ; mais nous avons dit qu'il n'y a, en soi. ni passé, ni futur, que tout est également réel. D'oii il suit que les phénomènes à venir sont assujettis à la loi du nombre aussi bien que les phénomènes passés. Faut-il en conclure que, hormis Dieu, tout doit finir, comme tout a commencé ? Cette réponse s'imposerait s'il n'en était une autre, consistant dans l'hypothèse d'un état final immuable, qui mette fin au temps, sans mettre fin aux existences contingentes.
Nous n'ignorons pas combien une telle conception est de nature à blesser les âmes les plus nobles, qui ne peuvent se résigner à la pensée qu'elles s'arrêteront un jour dans leur progrès dans la connaissance et l'amour