CHAPITRE IX
des êtres contingents, changements dont M. Nys nie formellement la fin '.
Au contraire, nous voyons Ernest NaviUe, dans ses belles conférences sur La Vie Eternelle, c'est-à-dire sur la vie future des élus, s'exprimer ainsi : « Pour avoir l'éternité, il ne faut pas une succession de pensées qui se remplacent, mais une pensée toujours la même ; il ne faut pas une succession de volontés, mais une volonté fixée sur son objet immuable ; il ne faut pas des joies qui s'ajoutent à d'autres joies, mais une joie pleine et débordante remplissant le cœur tout entier » K
Ajoutons que la distinction scolastique entre le temps et X^vum facilite singulièrement la conception de cette absence finale de changements. On sait que Xœvumesi en quelque sorte le temps des purs esprits, lame humaine n'étant soumise au temps proprement dit qu en raison de son union avec le corps. La caractéristique du changement, ou du passage de la puissance à l'acte, chez les purs esprits, serait son instantanéité. « Leurs activités, dit M. Nys, sont donc soustraites à toute mesure temporelle proprement dite. Cependant, quoique leurs actes, pris isolément, n'aient pas la durée mesurable, ces actes posés à des instants divers forment une série. où se retrouve l'un des deux éléments de la durée temporelle, la succession ; à ce titre on leur attribue un
temps discret >■ '.
Nous comprenons ceci parfaitement s il s agit d actes en relation avec les phénomènes temporels ; mais, s U s'agit d'actes étrangers à toute relation de ce genre, nous ne voyons pas comment Us peuvent être poses à des
(I) La Notion de Temps d'après les principes de saint Thomas d-Aouin p 162-169. Il nous semble cependant que, dans la il!Zco^;re les Gentils (liv. IV, chap. O", 'i^f^-^-^^^l^M judicium), saint Thomas se prononce en laveur de 1 immutabilité
%rcÏuieTcours, la doctrine chrétienne de la vie
éternelle.
(3) Ouvrage cité, p. 84.
LA NATURE DU TEMPS
instants divers, à moins d'admettre une durée absolue où se distingueraient tous les instants du temps et qui ne paraîtrait pas pouvoir être elle-même distinguée du temps \
Si l'on retient seulement de la théorie scolastique ce fait du changement instantané, on voit que notre théorie du temps offre une affinité singulière avec celle de Yœviim, En tout cas, après la mort, l'âme pe serait plus soumise à un changement continu, et alors on peut admettre qu'après un nombre plus ou moins grand de changements instantanés elle n'en éprouverait plus, sans subir pour cela aucun anéantissement. Que si un théologien nous objectait la résurrection des corps, nous ne pourrions que nous récuser pour incompétence, tout en faisant remarquer que les corps ressuscites sont qualifiés de glorieux et devront présenter une nature singuHèrement différente de leur nature actuelle ^
Si la philosophie scolastique, par sa conception de Yâ^vum, facilite l'admission d'un état final stable, il en est de même des vues profondes et ingénieuses de M. Bergson. Généralement peu porté à adopter ses conceptions fondamentales^ nous n'en noterons pas moins avec grand intérêt cette pensée que les souvenirs subsistent immuablement à l'état de mémoire pure et que ce que nous appelons le souvenir conscient n'est qu'un choix fait par notre mécanisme corporel en vue de l'action \ M. Bergson affirme hautement, en faveur de
(4) C'est celte difficulté que Mgr Farges paraît avoir voulu résoudre quand il a dit que, si le passage de la puissance à l'acte dans les opérations purement intellectuelles est instantané, l'acte peut être en voie de préparation ou en train de se prolonger {L'Idée de continu dans V espace et le temps, 5e édit., p. 254) ; mais n'est-ce pas retirer au fond ce qu'on a d'abord affirmé ?
(2) Voir la Somme contre les Gentils, signalée dans la note 1 de la page précédente. On remarquera que notre théorie rapproche singulièrement de Vœvum le temps du monde matériel : celui-ci apparaît comme Vœvum de phénomènes en perpétuels changements, et dès lors on comprend comment notre àme spirituelle s'adapte à ce temps, tandis (|ue latlK'orie scolastique ne parai! guère expliquer comment un discontinu peut se muer en im continu.
(3) Voir le chapitre III de l'ouvrage Matière et Mémoire.