CHAPITRE IX
chacun de nos états psychologiques passés, une existence réelle, quoique inconsciente. Il n est guère embarrassé par la question : où se conserve le souvenir ? car il ne songe à le loger ni dans le cerveau ni ailleurs, et il affirme que le passé n'a pas cessé d'exister, mais a cessé d'être utile. Le présent n est pas ce qui est, mais ce qui se fait. Il y a donc deux mémoires : Tune, fixée dans l'organisme, nous permet de nous adapter à la situation présente ; l'autre, qui est la mémoire vraie, retient et aligne tous nos états au fur et à mesure qu'ils se produisent. Celle-ci sert de base à la mémoire corporelle, qui l'utilise pour l'action ; si d'ailleurs notre passé nous demeure presque tout entier caché, c'est parce qu'il est inhibé par les nécessités de l'action présente.
Il est clair que cette thèse s'accorde parfaitement avec notre théorie du temps : nous compléterons d'ailleurs ce que dit M. Bergson en ajoutant que, si l'avenir, aussi réel suivant cette théorie que le passé, nous est voilé, c'est parce qu'il ne répond à rien dans notre cerveau et que, par suite, celui-ci l'empêche d'arriver à notre conscience. Quoi qu'il en soit, il est intéressant de remarquer combien la thèse de M. Bergson rend vraisemblable qu'une fois dégagés de notre corps nous aurons une conscience intégrale de notre passé, et par là disparaîtrait l'objection de M. Pillon précédemment reproduite.
Ainsi, semble-t-il, peu à peu tendent à s'évanouir les difficultés que soulevait de prime abord notre manière de concevoir le temps.
LA MESURE DU TEMPS
Après avoir étudié le temps tel qu'il nous apparaît dans la mécanique, nous en avons soumis la notion à une critique qui nous a, semble-t-il, singulièrement éloigné
LA NATURE DU TEMPS
de notre point de départ. Allons-nous donc, sous une forme différente, revenir à la conclusion de ces philosophes qui, comme Delbœuf et M. Bergson, distinguent deux temps, l'un pour la science et l'autre pour la réalité ? Un tel dualisme nous répugne profondément, et nous ne saurions nous y résigner que contraint et forcé. Or, ce par quoi une chose prend place dans la science, c'est sa mesure, et, par suite, nous devons examiner si le temps, tel qu'il nous est finalement apparu, est susceptible de mesure et, dans le cas de l'affirmative, si sa mesure peut être la même qu'au point de vue de la mécanique.
Or Balmès a fort bien vu que l'idée proprement dite de mesure ne saurait être appliquée au temps, et qu'on ne peut songer qu'à compter les phénomènes successifs. Cette simple opération se heurte à deux inconvénients : le premier consiste dans la difficulté de la réaliser, même sous une forme purement proportionnelle, et le second, dans le fait que, si l'on considère deux séries différentes de phénomènes, reliées entre elles de façon à présenter des simultanéités, les nombres correspondant aux deux séries ne semblent pas devoir être proportionnels entre eux pour les diverses périodes correspondantes.
En fait, comme nous allons le voir, ces difficultés ne sont pas autres, au fond, que celles qu'on rencontre dans la théorie purement mécanique du temps. D'abord, si nous considérons un mouvement, il est assez naturel d'admettre, à titre d'hypothèse, qu'à deux déplacements égaux répondent des nombres de phénomènes égaux, nombres finis puisque nous avons dû écarter la notion de réalités en nombre infini. Sans connaître ces nombres, nous pouvons donc en déterminer les rapports ; mais la plus complète incohérence apparaît entre les diverses séries de mouvements puisque, si l'on considère deux déplacements égaux d'un mobile, les déplacements simultanés des autres mobiles ne sont presque jamais