CHAPITRE IX
LA NATURE DU TEMPS
égaux entre eux. C'est, on le voit, la même difficulté qu'on rencontre en mécanique quand il s'agit de faire choix d'un mouvement-unité. Nous avons bien un moyen de compter proportionnellement les phénomènes, mais nullement, jusqu'ici, le moyen de faire correspondre un nombre (proportionnel) à l'intervalle entre deux simultanéités, puisqu'il semble qu'on peut lui attribuer un nombre absolument quelconque. La question est de savoir s'il est possible de lui attribuer un nombre qui introduise de grandes simplifications dans l'expression des phénomènes de l'univers, c'est-à-dire, bien entendu, si Ton peut attribuer aux divers intervalles entre simultanéités des nombres proportionnels réalisant cette simplification. Or nous avons vu par quel artifice on a prétendu éluder en mécanique la difficulté résultant de l'incohérence première, en disant que deux temps sont égaux lorsqu'ils répondent à des espaces égaux parcourus par des mobiles placés dans des circonstances identiques ; mais nous avons vu aussi que cette définition repose sur un cercle vicieux, l'identité des circonstances ne pouvant être établie qu'en vertu des lois de la mécanique, lois qui supposent la mesure du temps. On ne peut donc que poser des hypothèses et vérifier si de ces hypothèses résulte la simplification cherchée.
La question arrive donc à se poser finalement exactement dans les mêmes conditions au point de vue de la critique de la mécanique et à celui de notre théorie du temps. Si d'ailleurs un psychologue partait des faits de conscience pour chercher à réahser cette numération des phénomènes, il serait assez naturellement conduit à se rabattre sur les mêmes phénomènes que le mécanicien. Rebuté, en effet, par l'incohérence, à ce point de vue, des phénomènes psychiques supérieurs, il serait amené à envisager des phénomènes d'ordre inférieur, se rattachant d'une façon plus intime à la vie corporelle et présentant certaines divisions d'une apparente uniformité. La double alternative de la veille et du sommeil partage
notre existence en périodes singulièrement analogues : si ces périodes, en effet, présentent d'énormes différences au point de vue des phénomènes psychiques supérieurs, elles comprennent toute une série de faits semblables dans lesquels s'encadrent les autres. C'est ainsi que les repas viennent couper régulièrement la veille, et que nous pouvons exécuter des travaux analogues dans les périodes correspondantes de deux jours différents. Nous sommes dès lors portés à former des groupes de ces états à peu près réguliers et à les dire égaux entre eux. Ensuite les mouvements du soleil, qui président à ces phénomènes fondamentaux de notre existence, permettent de préciser davantage les limites des périodes égales et de les subdiviser. Mais alors la critique scientifique s'est déjà emparée de la question de la mesure du temps et aboutit à une solution satisfaisant également la science et notre théorie qui, à première vue, paraissait devoir se séparer de celle-là.
Ainsi se résolvent progressivement les difficultés que la théorie causale semblait opposer à la mesure du temps, et nous venons de voir comment elle conduit à la solution scientifique de la question tout aussi naturellement que quelque système que ce soit. Il nous semble même qu'elle a l'avantage de dissiper bien des nuages, en réduisant cette mesure à sa vraie signification. Le temps n'étant qu'une forme de notre sensibilité, qui revêt d'une apparence toute subjective la simple relation de cause occasionnelle à effet, il ne peut être question de le mesurer, au sens propre du terme, mais seulement de compter une série de phénomènes ; comme, d'ailleurs, il existe un nombre prodigieux de séries de ce genre dépendant les unes des autres, ce qui donne naissance à la notion de simultanéité, on se heurte à la difficulté que deux séries différentes ne fournissent pas des nombres proportionnels pour la mesure des diverses périodes. Mais le monde matériel obéit à des lois simples si l'on adopte un certain mouvement-unité, et cette adoption