CHAPITRE V
LE TEMPS ET L ESPACE EN MECANIQUE
tence d'un terme fixe : « Bien que l'on n'identifie le lieu ni à un corps fixe, ni à un espace immobile, rien n'empêche les corps célestes de se mouvoir » ^
La position d'un corps en effet peut changer sans qu'aucun autre corps garde une position invariable, en sorte que le mouvement local ne suppose l'immobilité d'aucun corps. Toutefois, si rien n'était immobile, nous ne pourrions reconnaître les changements de lieu. C'est le lieu naturel de l'univers qui demeure immobile et sert de repère, mais ce repère n^est réalisé d'une manière actuelle par aucun corps concret ; les divers corps qui composent l'univers n'ont pas actuellement leur disposition naturelle ; le terme immuable auquel les mouvements sont rapportés n'est pas un corps sensible ni palpable ; c'est un être idéal que, seule, la science physique définit et détermine.
Cette pensée était trop loin de l'inspiration aristotélicienne alors dominante, et la science était trop incapable de remplir le programme qui lui était tracé pour qu'elle pût produire alors les fruits qu'elle devait po.ter. Ce n'est que plusieurs siècles plus tard que se fit entendre un écho, d'abord affaibli, de cette pensée. La première attaque contre la doctrine aristotélicienne se produisit à la Faculté de Paris et porta contre l'affirmation que l'immobilité de la terre n'est pas seulement de nécessité physique, mais de nécessité logique. C'est en 1277 qu'une assemblée de docteurs en Sorbonne « et autres prud'hommes », réunie sur la demande du pape Jean XXI, condamna toutes les propositions refusant à Dieu le pouvoir d'accomplir un acte, tel que la motion du ciel en ligne droite, sous prétexte que cet acte est contraire à la physique d'Aristote et d'Averroès.
Duns Scot et toute 1 école franciscaine marcha dans la voie ainsi ouverte, qui déliait de l'obligation métaphysi-
(1) Siiuplicii Comnientaria in octo lihros Arutotelis de P/njsico Auditii, lib. IV, cap. V.
que de prendre la terre pour repère ceux qui ne prétendent pas seulement sauver les phénomènes.
Guillaume d'Occam paraît avoir repris la conception fondamentale de Damascius, pour qui un corps idéal suffirait comme repère ; mais c'est à Walter Burley, qui enseigna également à Paris au xiv® siècle, que nous paraît revenir rhonneur d'avoir donné delà précision à ces idées, renouvelées de ce philosophe grec. 11 reprend avec une parfaite netteté la notion d'un mouvement de translation de l'ensemble du ciel, et, d'autre part, il précise la notion d'immobiUté par équivalence, familière à Técole franciscaine : laissant au lieu sa signification aristotélicienne de premier contenant ou de surface ultime du contenant, il s'attache à Yuln qui n'est que la distance d'un corps aux autres corps qui sont immobiles, mais qui peuvent être suppléés par un corps seulement conçu : le changement de Yuhi constitue le mouvement local, et deux lieux équivalents sont deux lieux spécifiquement distincts, mais qui, dans le corps logé, conservent le
même ubi.
Toujours à Paris, Albert de Saxe soutient que, « pour qu'un corps se meuve, il n'est pas nécessaire que, d'un instant à l'autre, il se comporte différemment par rapport à un objet extrinsèque ; il suffit, dit-il, qu'il se comporte différemment d'une manière intrinsèque » ^ Développant cette pensée, Marsile d'Inghen ajoute que le corps animé d'un mouvement local « se comporte de telle sorte qu'il changerait sa position par rapport à un corps immobile, s'il en existait un » ^
Ces idées novatrices furent discutées partout ; elles furent généralement combattues, mais trouvèrent des adeptes tels que Gaétan de Tiène, qui professait à Padoue vers le miheu du xv® siècle ; en tout cas, ces discussions
(1) Quœstiones in libros de Cœlo et Mundo^ in lib. IV.
(2) Quœstiones super VIII libros Physicorum, in lib. IV, qusest. III.
ébranlaient le respect aveugle pour la doctrine aristotélicienne.
M. Duhem affirme que cette Ecole de Paris, dite terminaliste, restait fidèle à la doctrine que l'astronome ne doit s'occuper que de sauver les phénomènes : il ne nous semble pas qu'il le démontre. En tout cas, la critique de la physique aristotélicienne que répandait cette Ecole avait, nous l'avons dit, cet effet indéniable délibérer les esprits d'un préjugé métaphysique et de les préparer à accueillir des conceptions sur les mouvements vrais absolument contraires aux conceptions aristotéliciennes. Aussi ne doiton pas être surpris de voir Copernic, une fois en possession de repères sauvant les phénomènes d'une façon si élégante, admettre qu'il avait découvert les mouvements vrais des astres. M. Mansion croit lui faire grand honneur en le défendant contre une telle imputation ; mais déjà, dans notre première édition, nous faisions remarquer que les textes cités par lui contenaient une phrase condamnant sa thèse \ Aussi n'avons-nous pas été surpris de voir M. Duhem, navré de voir une telle défaillance chez un si grand homme, démontrer nettement que Copernic a attribué à l'astronomie autre chose qu'une utilité pratique, une valeur comme connaissance de Tu ni vers.
Mais il mourut au cours de l'impression de son œuvre immortelle, et Osiander y mit une préface anonyme vraiment conforme aux principes, proclamant bien haut qu'aucun raisonnement ne permet à l'astronome d'atteindre aux hypothèses véritables des mouvements célestes. Ce point de vue fut d'abord adopté assez généralement, non seulement parles astronomes, qui auraient pu y voir surtout une garantie de tranquillité, mais aussi par les philosophes et les théologiens. C'est ainsi
(1) Vides prgo quod ex his omnibus probabilior sit mobilitas terrœ quam ejas quies, prœsertim in quotidiann revolutione, tanquam terrœ maxime propria (Sur les Révolutions des orbes célestes f lib. I, cap. VIII)
LE TEMPS ET L*ESPACE EN MÉCANIQUE
qu'on voit Mélanchton, qui soutenait le repos de la terre par des raisons tirées de la physique aristotélicienne et par les textes sacrés, déclarer très exactes les théories de Copernic, et c'est ainsi également que Grégoire XIII ne vit nulle difficulté à accomplir la réforme du calendrier au moven de calculs faits à Taide de tables construites d'après lesdites théories.
Mais avec le temps les idées se modifièrent, et l'on vit se développer l'hostilité des philosophes et des théologiens contre les hypothèses coperniciennes, en même temps que les coperniciens du reste prenaient une attitude moins réservée qu'Osiander. M. Duhem a grand' peine à comprendre cette évolution, et pourtant rien ne nous paraît plus explicable. On ne doit pas perdre de vue en effet que, de part et d'autre, on est en présence d'hommes profondément convaincus de la réalité d'un repos et de mouvements absolus, selon notre expression actuelle, d'un repos et de mouvements vrais, comme on disait plutôt alors. Or il semble a priori que qui croit à cette réalité doit bien difficilement déclarer l'investigation de la nature iQutile à la découverte de ces mouvements vrais. Cependant on ne peut méconnaître que la théorie pragmatiste de la science était arrivée à se conci- Her la majeure partie des maîtres de la pensée : c'est un fait à expliquer.
Les principes fondamentaux de la physique de l'école aristotélicienne avaient été naturellement tirés des données fournies par une première observation : les corps sublunaires tombent en ligne droite ; les corps célestes se meuvent circulairement. D'où deux physiques bien distinctes. Mais nous avons vu comment, pour sauver les phénomènes, on avait éprouvé bien des embarras et comment on avait reconnu qu'il était possible de le faire de plusieurs façons : de là un scepticisme bien naturel sur la portée physique (ou métaphysique) de ces solutions variées. C'est dans cet esprit détaché que Copernic paraît avoir essayé de diverses façons la mise en mou-
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